BAL
— Elle nest pas longue, tt, puisque tous le désirez, je puis vous satisfaire en peu de mots. Cette dame a profité de Tabsence de son jalons, pour mener à bien un roman amoureux...
— C est une atroce calomnie, monsieur! on devrait'couper les oreilles qui écoutent et les langues qui répètent de semblables propos tendaut à noircir Ihonueur d'une femme.
— Oh! monsieur, le fait est avéré, manifeste en plein soleil. Madame Revel (c'est le nom de la dame) n'avait pas d'autre guide que son galant, un médecin chauve; 31. Jenneval, si je ne me trompe: on le dit ami du mari, mais plus encore de la femme. Je vous jure qu'a son retour, le mari remerciera son ami, son cher ami. !X'est-ce pas un acte qui manque aux Jeux de V Amour et du Hasard j délicieux, admirable? Quoi de plus bouffon, de plus divertissant, de plus pittoresque qu'un mari !
— Vous en avez menti, monsieur! Avez-vous souvent reçu des soufflets? Non, pas autant que vous en avez mérité , j'en suis sûr.
— Vous changez le ton de l'entretien, monsieur, et je me retire, quitte a le reprendre en autre temps et lieu. J ignorais que vous fussiez le champion des dames.
— Ne me poussez pas à bout , monsieur, car je me repentirais d'une moins équivoque expression de mon mépris. Je suis 31. Revel, si vous feignez d'en douter encore, et je compte vous revoir.
— J'y compte bien aussi, monsieur, pour faire plus ample connaissance; tous me trouverez tous les samedis régulièrement chez madame d'Orvilliers; enchanté de savoir qui vous êtes.
M. Revel leva la main pour infliger le châtiment du lâche à cette grimace insolente et railleuse; mais il n'en vint pas à cette extrémité où le poussait l'indignation. Pâle, grinçant des dents et le corps tremblant, il regarda fixement Adeline, lui jeta son châle et l'entraîna vers la porte. Puis, par un dernier emportement, il retourna droit à Verzac qui rougissait de honte et bégayait de stupeur; il le saisit rudement par le bras , l'atterra d'un coup d'oeil et lui cracha au visage.
— C'est pour vous empêcher de l'oublier, dit-^ il d'une voix éclatante; vous êtes, vous, un infâme!
Verzac ne répondit que par un geste de menace et de rage; ses amis firent mine de s'élancer ensemble contre l'agresseur, qui, croyant son défi assez intelligible, regarda ses adversaires indécis, secoua le bras de Verzac et sortit emmenant sa femme qui défaillait. Une sourde rumeur s'éleva de tous côtés après sa retraite, et madame d'Orvilliers, effrayée de ce désordre soudain dont son amant était le sujet, accourut la première, ébranlant les parquets sous son poids; l'orchestre s'était tu , les danseurs avaient environné le groupe d'où s'échappaient encore des voix irritées et même des jurons de vengeance.
— Verzac^ mon ami, dit-elle tout essoufflée, qu'y a-t-il donc ? Pourquoi cette quei elle ? 0 grand Dieu ! quel esclandre ! qu'est-ce ? M. Revel !
— Rien, ma cîière amie, reprit-il, s'essuyant le front avec son mouchoir; en politique je m'cchaufFe facilement; M. Revel et moi, nous discutions amicalement sur les désastres de la campagne de Russie. Messieurs , vous avez lu le 29^ bulletin du 3 décembre, daté de Malodeczno? C'est bien horrible !
XYII.
Que les hommes sont injustes ! ils ne méritent pas en vérité d'être heureux. 1
Ségur , Galerie morale.
Madame Revel, dont la vue s'obscurcissait, dont les jambes fia geollaient, dont l'esprit s'égarait, se précipita tout en pleurs dans lies bras de son mari, lorsqu'ils furent seuls dans la Toiture qui les emportait à travers les rues désertes où les chevaux glissaient sur le pavé couvert de verglas j Félix la repoussa si brutalement que sa tête alla rebondir contre les parois heureusement rembourrées. Elle ne renouvela pas d'abord ses instances de tendresse tacites, et pleura; un moment après , elle tenta de nouvelles caresses qui furent mal accueil-
lies. Alors elle exhala des plaintes entrecoupées, elle baisa les mains moites et glacées qui cherchaient à l'éloigner, elle supplia, elle demanda la cause de cette querelle qu'elle avait vu finir, elle interrogea sans se décourager du silence qui lui répondait; elle redoubla ses sanglots, ses prières, ses efforts : le tout en vain. Lui gardait une contenance muette et immobile; on aurait pensé qu'il dormait, si, par intervalles, un soupir exhalé mélancoliquement n'eût prouvé que la douleur veillait au fond de son ame : il avait comme des transports de fureur; il se tordait et battait la portière avec son front; tout à coup il se calmait, il devenait marbre, et ses pleurs se séchaient sur ses joues. Enfin la voiture s'arrêta; ils descendirent et rentrèrent dans leur logis, tout autres qu'ils en étaient sortis la veille au soir, elle joyeuse des triomphes promis à sa toilette, lui pensif ou seulement distrait. Adeline, pour la première fois, fut sourde aux lamentations de son fils qui appelait le sein maternel.
M. Revel ne se dirigea pas vers sa chambre à coucher ; mais il renvoya la domestique à moitié endormie qui les importunait de ses soins , et il se retira dans son atelier pour fuir la présence de sa femme, qui l'accompagnait pas à pas , les mains jointes et les yeux fondant en eau. Il s'assit en gémissant, elle s'assit le plus près possible , sans qu'il daignât l'y inviter ni l'en empêcher. Elle pleurait amèrement , et ses larmes ruisselaient
sur sa gorge palpitante; elle promenait ses doigts crispés dans les tresses pendantes de sa belle chevelure; elle foulait aux pieds les fleurs de gaze qui garnissaient sa robe de bal, chiffonnée et flétrie. Elle faisait pitié dans cet état de désespoir , où sa beauté éplorée n'était que plus touchante -, lorsqu'elle soulevait de longs regards humides pour réclamer au moins qu'on lui expliquât en reproches la cause de cette colère si imprévue et si obstinée.
— Félix ! mon ami ! mon cher ami ! criait-elle en espérant toujours une réponse, que t'ai-je fait? Ton silence me tue! apprends-moi quelle faute j'ai commise? Regrettes-tu de m'avoir menée à ce bal? ai-je dansé avec quelqu'un qui te déplait? Et cette querelle? Oh! je t'en conjure, rassure-moi sur les suites de cette querelle; car tu t'es querellé avec M. Verzac, un bien méchant homme, une langue envenimée! Mon Félix! m'as-tu oté ton estime , ton amour ? Suis-je devenue la plus malheureuse des femmes après avoir été la plus heureuse ?
M. Revel, dont la pensée avait embrassé corps à corps un unique objet , aperçut dans le plus obscur fouillis de l'atelier, parmi de vieilles toiles et de neuves , un portrait ébauché de Jenneval , que sa femme avait commencé sous ses yeux, sans vouloir jamais y travailler depuis. Il crut qu'un fantôme moqueur se dressait devant sa douleur ; il crut entendre un ricanement cruel :
UNE scî:ke. 177
eu eHV)t , le rayon terne et blafard du soleil matinal animait cette figure à laquelle le pinceau n'avait pas encore donné la vie. Il s'élança contre ce cadre innocent, brisa les châssis , déchira la toile, piétina sur les lambeaux, et, non satisfait de cette vengeance en effigie, parcouiut en tout sens l'atelier d'une démarche désordonnée : Adeline avait compris.
— Madame, dit-il enfin, s'arrêtant les bras croisés vis-à-vis d'elle , dès à présent tout est rompu entre nous : il faut nous séparer pour toujours.
— Nous séparer ! reprit madame Revel avec un grand cri- nous séparer, Félix! Ehi pourquoi nous
séparer?
— Pourquoi, madame? Et c'est vous qui osez, demander pourquoi ! Etes-vous déjà descendue à ce degré d'effronterie qui fait qu'on ne rougit plus? J'ai trop attendu.
— Félix... monsieur, ne me regardez pas ainsi; je ne suis pas coupable, je ne le fus jamais! 0 mon ami ! ou vous a trompé ^ vous vous abusez vous-même...
— Je m'abuse! Personne ne m'a trompé si ce n'est vous; oui, vous, qui avez indignement abusé de ma confiance , qui avez trahi les deux plus sacrés sentimens : l'amour et Famitié!
— 0 mon Dieu ! c'est moi qu'on accuse , moi que Ton condamne! Je veux être une misérable
178 IN D1V0RC1-.
indigne de pardon, indigne de vivre, si j'ai manqué à aucun de mes devoirs envers vous !
— Vos sermens ne m'en imposent pas.... Je donnerais ma vie pour te croire , pour douter ! mais il ne s'agit pas d'un soupçon vague, de simples apparences : des preuves, madame, des preuves écrites, incontestables, un faisceau de preuves, voilà ce qui me force à éclater. Je vous le répète, il faut nous séparer à l'instant même.
— N'est-ce pas un rêve épouvantable , une illusion à en mourir! Monsieur? par humanité... Félix! par la tendresse que tu me portais et que j'ai encore, que j'aurai toujours...
— Vous voulez que je déclare ma honte et votre déshonneur; vous me forcez d'en venir aux preuves , de prononcer le nom du déloyal ami qui s'est enfui avec mon bonheur...
— Jenneval ?
— Vous avouerez tout, madame, à présent que tout est découvert. Jenneval ! Je ne puis ra'accoutumer à cette idée. Jenneval que j'aimais en frère, pour qui j'aurais versé tout mon sang!... C'est le sien aujourd'hui que je voudrais répandre en expiation!...
— Vous, Félix, attenter à ses jours! C'est un langage inouï dans votre bouche, Jenneval, en s'exilant volontairement , par un si noble sacrifice a-t-il mérité vos injures ?
— Quoi , malheureuse ! tu le défends en ma
présence! Me faudra-t-il écouter la justification et peut-être le panégyrique de l'adultère?
— Qu'avez-vous dit ^ monsieur? 0 Félix! vous ne le pensez pas. J'ai à cœur de vous convaincre; mais ce serait me dégrader que de combattre cette atrocité. Je vous atteste que dans mes larmes qui ne sont pas taries, dans mes angoisses que je sais mal dissimuler ;, il n'y a pas un remords.
— Je suis prêt à reconnaître ton innocence : mais ose nier les relations criminelles qui existaient entre vous deux pendant mon absence; fais taire par un démenti la voix publique , qui m'entretient de ces scandaleuses amours ; appelle en faux témoignage l'opinion unanime du monde ; explique la nature d'un bruit odieux qui circule dans les salons et jusque dans les antichambres. Je désire que ta réputation sorte pure et intacte de cette épreuve; d'avance je me récuse, je me prosterne à tes genoux...
— Non, monsieur; mon plus fort appui devait être en vous , et je n'invoquerai pas une enquête d'infamie : ma conscience me juge , et Dieu lit dans mon cœur.
— J'y sais lire, moi, qui ne suis pas Dieu, et je regrette de n'y avoir paslu aussi clairement quatre années plus tôt. Les faits sont avérés; Mariette votre domestique m'avait averti la première : j'avais rejeté bien loin ses avis...
— Monsieur , monsieur , voilà donc à qui vous ajoutez foi ! C'est elle qui , pour adieu , a troublé
LN DIYORCi:.
ipon ménage et m'a frappée du coup le plus sensible comme le moins attendu?
— Voire parente même, madame Bourbier, n'a pu me cacher l'éclat de votre conduite.
— Elle me paie là de mes services. Oh ! le monde ! le monde est un repaire de bêtes féroces. Imprudente! je me suis exposée à leurs morsures, à leur Tcnin !
— Enfin, madame, sans rappeler ici toutes les fois où j'ai dû so^uffrir à des rapports venus de plusbas lieu, et, cette nuit au bal, ce que j'ai souffert à me voir insulter en face dans ce qu'un homme a de plus précieux, je n'en veux d'autre témoignage que cette lettre, dont l'écriture ne vous est pas étrangère.
A ces mots enveloppés d'un sarcasme sanglant, il choisit dans son portefeuille un papier qu'il présenta ouvert à madame llevel. Elle hésita d'abord aie prendre; puis elle s'en empara, le parcourut du regard,. bleue et la bouche béante. Elle resta indécise, roulant le papier entre ses doigts par un mouvement machinal, puis elle éparpilla à terre la lettre divisée en mille morceaux.
— Que faites-vous donc, madame ? reprit Félix d'un air morne ; vous anéantissez mes' pièces de conviction ? C'est-à-dire que vous n'avez rien à objecter en réponse.
— Ne tirez aucune prévention défavorable de ce que je viens de faire \ la perfidie de cette Mariette m'avait mise hors de moi , et je n'ai pas été
luaitresse... Je vous jure, Félix, n'avoir jiimais reçQ pareille lettre de Jerineval... Il me pardondonnera , dans celte alternative cruelle, de disposer d'un secret qui n'est pas le mien.
— Ah! vous en convenez donc, enfin?... Fendant quatre ans qu'a duré mon erreur, j'étais votre dupe, votre jouet? Dites, madame- apprenez-moi combien peu je perds en vous perdant; aidez-moi à haïr ce que j'ai trop aiméii... je suis calme maintenant.
— Ce que je dirai, Félix, vous fera respecter ceux que vous outragez. J'ai vainement essayé de vous le cacher : .lenneval, il est a rai, conçut pour moi un sentiment plus tendre que l'amitié, et déguisa d'abord sous ce nom un amour que je n'avais pas encouragé...
— Madame, il est trop tard pour feindre, pour atténuer vos torts; je vous demande un aveu sans réticence, et vous fais grâce du repentir, qui ne changerait rien à ma résolution irrévocable. Dites tout.
— Félix, comme vous êtes injuste!... Je soupçonnai en tremblant cet amour qui alors s'ignorait sans doute lui-même; Mariette, cette misérable qui me calomnie, tenta sans succès de m'entrainer à une tolérance plus que légère : elle agissait dans un intérêt que je n'ai pas bien pu démêler; mais la soustraction de nos lettres m'a éclairée...
— Vous voyez pourtant que cette étourdie
ne faisait pas des papillotes avec toutes les lettres.
— Je ne m'étendrai pas là dessus , si vous le permettez. Aussitôt que je fus instruite des dangers qui pouvaient résulter pour l'un et l'autre d'un commerce trop fréquent , j'évitai de me trouver seule avec lui. C'est à celte époque qu'il me déclara sa fatale passion; non pas avec cette ardeur pressante, ces transports foug^ueux que j'eusse ramenés au respect; mais avec une tristesse sincère, une résignation généreuse qui m'arrachèrent des larmes...
— Assez, madame; je ne vous connaissais pas ce merveilleux talent pour improviser des romans fort curieux, mais fort peu vraisemblables malheureusement.
— Après cette déclaration , qui ne m'a laissé que des souvenirs honorables pour son caractère, il partit pour assurer votre repos et le mien.
— Ce dénouement me plairait s'il n'était pas si tardif. Dès ce moment, vous êtes libre de le rejoindre, madame; il vous a probablement donné rendez-vous en Amérique ?
— Je ne comprends pas que vous ayez le courage de me poursuivre par ces dures railleries; il fut un temps où vous montriez de l'ame !... C'est là toute la vérité.
— Eh bien ! madame , je ne vous en demande point davantage. Yoyez : j'ai pris une décision, si pénible qu'elle soit : nous allons nous séparer.
— Où voulez-vous que j'aille? Je suis sans famille, sans amis; je n'ai que aous sur la terre : Félix, voulez-vous m'abandonner, voulez-vous que je meure?
— A Dieu ne plaise ! Vivez , Adeline ; soyez heureuse, s'il est possible de Tétre avec le remords. Pour moi, mon existence esta jamais incomplète, désenchantée, solitaire. Je vous laisse la moitié de ma fortune; faites votre part dans nos meubles; et que l'un de nous s'éloig^ne de l'autre pour éviter une rencontre gênante à tous deux. Je partirai demain si vous restez, je resterai si vous partez.
— Félix , ne me rendrez-vous pas votre amour , votre confiance, quand vous aurez la certitude que j'en suis toujours digne? Jenneval ne me récusera pas...
— Qu'il se garde d'affronter mon ressentiment! je prendrai sa vie ou il prendra la mienne. Ma détermination a été lentement mûrie ; c'est une séparation de bonne volonté que j'exige à l'amiable. Vous me devez quelques remercimens; car je suis en droit de solliciter le divorce pour cause d'adultère.
— Oh ! monsieur , vous ne voudriez pas marquer au front votre fils, en déshonorant sa mère ? Non; vous aurez pitié d'une faible femme que la loi soumet à vos caprices.
— Mes caprices n'iront pas jusqu'à me diffamer moi-même. J'aurais puisé dans ma philosophie d'honnête homme assez de force pour vous par-
L'N DIVOnCE.
donner une faute dont je serais seul arbitre : mais ce monde où vous m'avez pousse par frivole vanité de femme , ce monde ne pardonne pas ; il a des regards qui fouillent les cœurs, des langues qui les enveniment : je ne rougis pas devant le monde, je me retire. Vous avez affiché sans pudeur vos infidélités; les échos du monde en ont blessé mes oreilles : je ne veux pas qu'on dise de moi que j'étais complice de mon déshonneur, puisqu'on nomme cela un déshonneur pour qui n'y peut rien.
— Félix, mon cher Félix, quel garant, quelle preuve de mon innocence vous faut-il, lorsque mes sermens ne vous suffisent plus? Ne soyez pas inexorable; souvenez-vous de quatre années de bonheur que vous me devez, que je vous dois !
— Ce sont CCS quatre années qui m'affermissent dans mon dessein. Le présent est bien loin du ]>assé! Je vous le dis une dernière fois, madame : je vous épargne les ennuis d'une séparation judiciaire. Vous seule êtes cause que des liens civils survivront à celte séparation. Dans une heure, j'entends que vous soyez décidée.
— Une heure! monsieur; aous m'accordez le temps de dire adieu à mon fils.
Les vagissemens de l'enfant qui s'agitait dans sou berceau avec le désespoir de la faim parvinrent jusqu'à la mère, qui s'étonna d'avoir pu l'oublier; clic tourna un regard suppliant vers son mari , qui se remit aussitôt de son émotion , et lui
fit signe de se hâter , avec une froideur sévère qui contenait toute une destinée; elle éclata en sanglots décliirans, leva les mains au ciel, son impuissant refuge , et s'éloigna en chancelant.
— Pauvre enfant! murmurait-elle en l'inondant de pleurs et l'effrayant de Laisers frénétiques; cher petit Jules, tu n'as plus de mère !
Je jette sur mol-même un regard d'indifférence; mais toutes mes pensées ne se détachent de moi que pour se concentrer sur mon malheureux enfant.
J.-L. Lacroiî-Niriî;, Ladouski et FloiHska.
Félix, resté seul, pencha son front brùlnnt dans ses mains glacées^ et fit de vains efforts pour reconstruire en espoir son avenir qu'il venait de détruire de fond en comble. Au delà de cette séparation qui ouvrait un abime dans son existence, il ne voyait que ténèbres, désolation^ solitude j il s'arrêtait au milieu de sa résolution, comme sur le point de reculer en arrière; mais la réflexion obstinée l'excitait à marcher en avant. Il oublia
TJNE SEPARATION.
son bonheur mystérieux de quatre années pour ne se souvenir que d'un affront éclatant, ouvrage fugitif d'un jour. Sa cuirasse de philosophie tombait pièce à pièce, et le rendait vulnérable de tous côtés. Mais il n'eut pas une fois en idée de traîner sur la sellette d'un tribunal l'honneur d'une femme et d'un fils. Il persévérait à regarder le mariage comme un contrat réciproque et mutuel que la volonté a formé et que la volonté peut abolir. Peu lui importait, d'ailleurs, que son mariage subsistât de droit sur les registres de la municipalité , s'il était de fait rayé de son cœur. Il crut satisfaire à la fois les exigences de sa position et ses scrupules d'honnête homme sans compromettre trop les problèmes de sa philosophie. Cependant, des larmes mouillaient le papier qu'il chargeait de chiffres insensibles.
— Madame, dit-il tout haut en s'avasiçant vers la chambre où l'enfant s'était endormi au sein de sa mère, venez; mes dispositions sont faites , et vous n'avez plus qu'à signer.
— M. Revel, reprit-elle en se montrant les paupières rouges et enflées, l'heure que vous m'avez accordée dure encore , et ce cher petit a eu peine à se calmer ; je n'ai pas de lait à lui donner.
— Eh bien! il est d'âge à être sevré, madame. Mais jetez un coup d'oeil, s'il vous plaît, sur nos conditions préliminaires, que je souhaite terminer à l'amiable comme le reste.
— Ah ! Félix, vous vous êtes trompé ! je ne veux
188 LN DlVOr.Ci'..
lien, je n'ai besoin de rien; vous m'avez prise sans dot, et je ne recevrai pas d'indemnité pour un divorce.
— Que parlez-vous de divorce, madame? C'est une séparation que je demande, et les gens de loi n'ont que faire dans ces intérêts particuliers. Je serais un vil égoïste si je prétendais vous enlever les avantages que je vous ai faits : la moitié de ce que je possède vous appartient.
— J'ai partagé avec vous votre fortune, augmentée et doublée sous mes yeux, peut-être par mes conseils et par l'émulation qui nous porte à embellir la vie des personnes aimées. C'était pour moi d'abord, pour votre fils ensuite, que votre travail nous créait tant de ressources; je n'ai plus aucun droit à y participer désormais.
— Ces combats de générosité ne sont pas ici à leur place, et je vous prie de ne contrarier ni mes désirs ni mes volontés ; ce sera de votre part une réparation, la seule dont je vous saclie gré. Voici l'état de mes biens : vsix mille livres de renies environ en divers placemens , chez M. Laffitte, banquier , et sur la Banque de France. Je vous en laisse quatre mille en Aiager, réversibles sur la tête de notre enfant.
— 0 mon Dieu! monsieur^ c'est trop, c'est beaucoup trop ; si votre générosité vous parle en mu faveur, faites-moi seulement une pension alimentaire, fort modique...
TNE SÉPARATION. 189
— En vérité, madame ;, vous vous plaisez à me navrer, à m'outrager. Acceptez, je vous prie, les conditions que je vous offre. Les deux mille francs de rentes que je me réserve suffisent à l'entretien de mon fils; pour moi,-^e trouverai dans mon activité les moyens de vivre honorablement. Cet appartement et tout le mobilier, je vous les abandonne!...
— Non, Félix, je ne séjournerai pas davantage dans cette maison où j'ai passé de si heureux jours, où mon bonheur a cessé; j'irai au lieu qu'il vous plaira de m'indiquer.
— Je suis prêt en outre à vous faire toutes les concessions que vous pouvez désirer : mais j'entends ne pas me dessaisir de mon fils.
— Ah! monsieur, gardez tout, mais ne m'ôtez pas mon enfant !
— Je ne vous le disputerais pas si vous étiez mère d^une fille; à mon tour, je dois revendiquer les privilèges de mon sexe : le fils est le bien du père; les lois elles-mêmes me confieraient son éducation, son avenir. Jules ne me quittera jamais , madame ; il est , il sera mon unique consolation.
— Ne serait-il pas aussi la mienne! Hé! que . feriez-vous-, monsieur, si je refusais de vous céder cet enfant, cette victime innocente de votre erreur? Oseriez- vous l'arracher de mes bras ?
— Vous me contraindriez donc à recourir aux
arrêts, au scandale de la justice? mais la tendresse que vous avez pour lui m'est une garantie de votre résignation à ne pas lui envier son avantage. Les exemples que je mettrai à sa portée, et l'horreur du monde que je lui inspirerai , le préviendront sur les malheurs que je n'ai pas évités; il sera moins trompé , j'espère.
— Épargnez-moi , monsieur; je suis loin de mériter les reproches amers dont vous me poursuivez. Je vais m'exprimer franchement après mûr examen : je m'oppose à cette séparation.
— Vous vous opposez!... Vous avez donc la fantaisie d'essayer des tribunaux ? Morbleu ! je saurai bien vous y contraindre, et un jour vous vous repentirez de votre défi !
— Ce n'est pas un défi, mon ami; c'est l'envie de vous délier tout-à-fait, de vous délivrer pour toujours de moi, de mon caractère d'épouse, de mes devoirs d'épouse. J'aurai la force d'accomplir ce sacrifice
— Ainsi, madame, vous n'êtes pas épouvantée d'un divorce! Vous ignorez sans doute ce que c'est qu'un divorce : vous allez fournir de nouvelles armes à la méchanceté du monde, ameuter contre vous les cabales de la pruderie. Songez-y , Adeline : dans les suites d'un divorce, le blâme, la raillerie, la honte ne rejaillissent que sur la pauvre femme... Je m'oppose, moi, à ce qui vous semble sacrifice ; entendez-vous , madame ? je me
contente d'une séparation , à moins qu'une si fâcheuse épreuve du mariage ne tous en ait pas dégoûtée pour toujours.
— Pas de séparation , Félix ; le divorce. Si vous ne le demandez pas, je le demanderai pour vous; c'est la dernière reconnaissance que je puisse vous témoigner 0 mon fils!
— Vous nommez cela de la reconnaissance? je n'y comprends rien. Un divorce, une séparation éternelle, bruyante, irrévocable! Ce n'est point à vous à la réclamer !
— Au contraire, en vous épousant, en ajoutant à notre union du cœur celle des lois sociales, je n'ai pas tendu un piège à votre vie entière. Oh ! non : je me flattais que votre volonté rlu jour serait votre volonté du lendemain; je n'ai prétendu vous attacher à moi, à mon existence, que par les liens du bonheur, aussi fragiles que la beauté et l'amour. L'illusion a déchiré son voile; j'ai découvert la triste réalité : vous ne m'aimez plus, Félix! et pourtant je vous aime encore, je vous aime comme je vous aimais. Vous avez cherché un prétexte pour vous séparer violemment de •moi, pour revoler à vos plaisirs de jeune homme: ce prétexte était inutile, il suffisait de me déclarer vos intentions; j'eusse gémi sans doute , mais j'aurais obéi sans murmurer.
— Ce prétexte, madame, c'est votre conduite qui me l'a offert sans que j'y songeasse. Plût au
ciel qu'il me fût permis d'ignorer ou même de feindre! en vous soupçonnant j'ai perdu ma tranquillité, en vous accusant j'ai perdu mon amour, en vous condamnant je perds tout espoir de bonheur.
— Je ne prolongerai pas celte récrimination cruelle pour tous deux. 11 s'agit de remettre les choses à leur place : c'est moi qu'on accuse ; je n'ai même pas le pouvoir de me défendre. Il n'est qu'un moyen, Félix, de vous rendre le repos, peut-être le bonheur ; il faut un divorce : je le veux, ou plutôt j'y consens.
— Adeline, oserez-vous m'imputer des sévices et mauvais traitemens? Oscrai-je vous intenter une action en'adullère? Croyez-moi: séparons-nous sans plus de formalités qu'il n'en fallut pour nous réunir. Le divorce, tel qu'on l'a fait, est un combat où l'attaque et la défense sont méprisables; ne nous soumettons pas au mépris.
— N'est-il point d'autres causes de divorce moins ignobles et moins diffamatoires ? Vous êtes jeune , mon ami ; vous trouverez un meilleur choix à faire , vous vous remarierez...
— Et vous, madame ? Quant à moi, je consacrerai à mon fils le peu de temps que je passerai sur cette terre d'exil et de solitude Il est encore le consentement mutuel.
— Oui , c'est bien ; le consentement mutuel! ainsi nomme-t-on ce genre de divorce 3 cela sup-
plée à tout; l'un veut et l'autre consent. Je vous ai dit que j e consentais ! —
— N'est-ce pas vous-même qui voulez? Mais un divorce par consentement mutuel est interminable de délais et de formules : attendre un an des preuves et plus ! Je préfère encore une prompte séparation.
— En effet, un an, c'est un siècle pour vous! un an sans divorce prononcé! Mon ami, si vous alliez éclairer votre opinion, reconnaître votre erreur, me rendre mon mari et mon fils!...
— Madame, si vous aviez voulu!... D'ailleurs, nous ne sommes pas en mesure pour divorcer de cette manière : sottise et contradiction! vous n'êtes pas âgée de vingt-un ans, notre mariage n'est point célébré depuis deux ans révolus... Ces barbouilleurs de lois n'ont pas économisé la vie de l'homme. Deux ans de mariage! Enfer! pourquoi pas dix?
— Sur nos quatre années de bonheur, il n'en est pas deux qui comptent dans la balance des juges? Prenez patience jusqu'au 30 janvier de l'an prochain. Mon ami, le 30 janvier; que de joie cette date me rappelle ! Pendant les sept semaines qui nous conduiront à cette époque, j'atteindrai la vingt-unième année de mon âge et la seconde de notre mariage. Alors vous serez satisfait, mon ami... Je vous donne ce nom qui doit survivre à la rupture de notre alliance; on peut rester amis sans être époux. Yous ne répondez pas?
— J'envisage autrement notre situation présente, madame; je ne conserve point mon amitié à qui n'a plus mon estime : le moins pénible sentiment que j'admette entre nous, c'est l'indifférence complète; de ce jour nous sommes étrangers l'un à l'autre. Mais pour obéir à la loi et aux convenances du monde, je vous prie de choisir un domicile avoué par moi, où vous garderez encore mon fils dans l'intervalle de son sevrage; je vous le redemanderai au moment de l'action du divorce pour le confier en des mains sûres...
— Que dites-vous, monsieur? L'injustice vous aveugle-t-elle à ce point? Ne suis-je pas sa mère? Je devrais protester contre votre conduite à mon égard, à l'égard d'une mère!
— Ma conduite , madame , peut être sévère , mais elle est toute dans l'intérêt de mon fils : ce dépôt sacré est désormais en dehors de vos attributions; une mère n'est plus qu'une marâtre, de l'instant qu'elle a détruit le prestige de la paternité conjugale. Vous convient-il de vous retirer chez ma parente madame Bourbier?
— Quel nouveau supplice me préparez-vous , monsieur? Ne suis-je pas assez résignée ? voulezvous que mes douleurs aient une espionne pour les mesurer, une ennemie pour les envenimer? Cette femme et ses funestes avis m'ont fait déjà trop de mal; je ne lui en souhaite point; mais pour me venger, il suffit qu'elle ne divorce jamais, elle!
J'irai m'enfermer à l'Abbaye-aux-Bois , si vous le permettez.
— Pourquoi dans un couvent ? Il est vrai que la règle n'en est point austère ; mais vous n'avez point de religion, il me semble?...
— Je n'en avais pas : la douleur en est une, les larmes sont des prières ; quand on ne voit plus rien de solide et de bon oùs'appuyerici~bas, on tourne ses regards en haut. Yotre détermination, Félix, mon ami , est-elle sans regrets , sans remords ? Notre adieu, cet adieu qui attendrit votre cœur, doit-il être sans retour? Je vous jure encore , à mains jointes, à la face du ciel, qu'on m'a faussement accusée, que je suis digne de votre estime , que je n'ai pas une faute, un crime à me reprocher, un crime abominable.... ! Vous me croyez ? N'est-ce pas que tu me crois, mon ami? Et tu veux me quitter, tu consens à ne plus me voir !
— Madame, je vous reverrai devant le juge du tribunal civil, aux quatre déclarations consécutives: et après les épreuves, les lenteurs, les tortures de la loi, nous nous verrons une dernière fois pour entendre prononcer le divorce devant l'officier civil.
Le courage d'Adeline était à bout; elle exhala un profond soupir et s'évanouit.
— Oh i oh! la cousine a la migraine? dit M. Bourbier qui entra en fredonnant l'air des Dettes, le gilet et la cravate en désordre; ce sont plutôt des
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vapeurs : ces pauvres petites femmes ont tant de nerfs , surtout lorsqu'on veut bien les écouter. Vous, très-cher Félix , je vous cite partout comme le modèle des maris !
UN BIODELE.
Les aimés à travers leur voile...
LioN GozLAN, i'Emiui du sultan.
La séparation fat lente et douloureuse; des larmes coulèrent sur les joues d'Adeline , sur le cœur de Félix; il y eut presque un prélude de rapprochement et de réconciliation quand le père embrassa son fils , quand la mère suppliait qu'on lui laissât au moins ce pauvre enfant qui joignait ses petites mains comme s'il voulût s'associer à la prière. M. Revel fut inflexible^ et l'arrivée fortuite de madame Bourbier contribua beaucoup à l'afli'ermir dans une résolution que faisait chanceler une involontaire pitié. Enfin sa femme sortit delà demeure conjugale ; emportant son fils entre
ses bras, son fils étonné, troublé et comme pressentant son malheur; elle se retira dans un logement rie l'Abbaye-aux-Ijois pour se mettre, en quelque sorte, sous les auspices des saintes femmes qui ont cherché la paix de l'ame dans Texercice de la relijjion contemplative; mais elle aimait encore trop sur la terre pour aimer dans le ciel.
Félix, resté seul possesseur de l'appartement qu'il avait habité à deux, le trouva bien vaste, bien désert et bien attristé ; cet appartement orné , embelli avec tant de soins et dafFection , oii naguère il se plaisait à vivre, à s'isoler dans l'étude et l'amifié, il n'y respirait pas à l'aise maintenant, il n'y dormait pas d'un sommeil paisible : il était toujours empressé de le fuir ; sa bibliothèque , son atelier n'avaient plus pour lui de charmes qui l'y retinssent; il ne touchait point à sa palette ni à ses pinceaux, à ses livres ni à sa plume : seulement lorsqu'il passait devant le portrait de sa femme rayonnante de sourire et de joie , il s'arrêtait en soupirant. 11 regardait souvent le lit solitaire, le fauteuil vide, la psyché voilée; il sentait partout la présence invisible d'un fantôme qui le poursuivait, qui l'oppressait. Plus de libres soirées d'artistes dont sa femme était l'ame , plus de gais déjeuners de garçons où retentissait le Champagne ; il souffrait même de ne plus entendre , la nuit , le jour , à toute heure, les cris et les pâmoisons de l'enfant se mêler au bercement, aux douces paroles, aux baisers de la
UN MODÈLJ,. lyy
mère. Il eût youIq se soustraire à l'appareil des souvenirs tendres et fortunés qui l'entouraient au milieu de sa situation présente, et sons le coup des plus poignantes angoisses : il cherchait quelques distractions hors de lui-même, remèdes toujours insuffisans aux maux vivaces du cœur : c'étaient des spectacles, des voyages , des visites , tout ensemble, variété de plaisirs qu'il traversait avec une pensée de désespoir, uniformité d'ennuis et de regrets. Il ne pouvait oublier, il essaya de s'étourdir ; mais loin des tumultes du monde auquel il avait dit adieu, il écoutait sans cesse la voix solennelle de l'ame, les reproches inexorables de la conscience, les vagues inspirations du doute; il était semblable à un malade qui se tourne sur sa couche de tortures, dans Fespéronce de rencontrer un léger soulagement, mais qui à chaque mouvement ressent une douleur plus cuisante et plus générale.
Un jour, la veille de sa première déclaration en justice pour demander le divorce, il avait besoin de se rafraichir la tète et de faire trêve un moment à cette fixe préoccupation qui l'entortillait d'un réseau d'épines: il s'échappa de son domicile où tout l'entretenait dans son humeur mélancolique; il courut au hasard, il erra rêveusement à travers les rues où sifflait la bise d'hiver , où tourbillonnait la neige à flocons , où les passans se dérobaient aux atteintes du froid, sous les triples collets du carrick et les fourrures zibelines du
vkleclioura. Enfin sa promenade yagabonde l'ayant conduit dans le quartier d'un jeune peintre d'histoire qu'il connaissait, il frappa machinalement à la porte cochère , entra et monta l'escalier en silence, sans faire attention à la tête fantastique du portier , qui saillit au vasistas de sa loge fumeuse. Il avait pénétré dans l'atelier avant que le cerbère eût pu lui faire sommation de décliner le nom de M. Palmier.
Ce peintre, classique dans son art comme David dont il était l'élève et l'imitateur, obtenait de brillans succès au salon à une époque où le style académique dominait les arts ainsi que les lettres^ il dépensait le talent qu'il avait ou qu'il pouvait avoir à des sujets grecs et romains aussi raides que des modèles à ressort, aussi déclamatoires que des tragédies. Le détestable goût de la république s'amplifiait encore sous l'empire, où l'on n'avait pas de Jeu-de-Paume pour animer ces statues colorées; le beau nu était le phénix de la peinture régentée ])ar David , qui avait poussé l'amour de son système jusqu'à faire presque une académie de Marat mort, vert et sanglant. Tous les peintres à la suite, faisaient du David ^ comme autrefois les écrivains du Saint-Evremond, du Montesquieu, du Voltaire et du Barthélémy. Il n'est pas de brevets d'invention intellectuelle, sans doute à cause de la rareté du véritable nouveau.
L'atelier où M. Ilevel s'introduisit brusquement était une immense cage vitrée d'un côté, tapissée