‹ Un divorceChapitre 17 sur 25 · LN MODÈLE · texte numérisé non relu

LN MODÈLE

de modèles en plâtre , de poupées , de mannequins et de grandes toiles charbonnces ou ébauchées. Les tableaux de ce temps-là se jugeaient à la toise: la peinture ne travaillait que pour les palais et les musées; l'empereur voulait du gigantesque, comme si les petits hommes fussent seuls réduits à la miniature. M. Palmier peignait une toile de trente pieds carrés , déjà couverte d'outremer en manière de ciel ; c'était une Continence de Scipion d'après Salluste et Rollin; c'était peut-être une flatterie allégorique à la gloire de Napoléon. Au reste ^ l'artiste avait doublé le mérite de la continence ; car Scipion , environné de son étatmajor , sous sa tente, donnait audience à la belle prisonnière que les soldats amenaient presque nue, sans autre vêtement qu'une tunique tombante, et le visage enveloppé d'un voile qu'elle retenait à deux mains par un dernier efî'ort de pudeur. Scipion, ses officiers et ses esclaves étaient encore tous dans leur naïve nudité , que le pinceau décent devait ensuite draper et armer, pour la plus scrupuleuse exactitude du dessin anatomique; mais la princesse avait déjà son costume de chair qui produisait une si subite impression sur la vertu du héro5 romain; son voile était bien imaginé pour l'empêcher de rougir et de baisser les yeux , tandis qu'on l'exposait ainsi faite aux avides regards de l'assemblée. Elle montrait ce qu'on cache et cachait ce qu'on montre; le peintre achevait à peine ce magnifique corps de femme

qu'il eût placé plus convenablement dans le paradis de Mahomet; le modèle était là dans toute la majesté de sa pose auprès du poêle de fonte rougie et stridente.

Le singulier état que celui de modèle , homme ou femme! C'est pour ainsi dire une prostitution, visuelle, une débauche d'impudeur ; on prête par séance le spectacle de son corps, de sa figure, de ses pieds, de ses mains; il y a des modèles d'ensemble et de détail; il y a des modèles de tout âge etdetoute condition : c'est une classe à part avec ses habitudes et ses préjugés ; on cite des modèles mariés et qui font bon ménage . des modèles vertueux et dévots qui consentent à représenter le diable , des modèles qui se scandalisent d'un propos leste et se fâchent d'un attouchement. On a dépeint le modèle par son nom de genre neutre , parce que dans celte catégorie, ce n'est plus un homme, ce n'est plus une femme, c'est un modèle dans l'enceinte de l'atelier. Cette nécessité de voir, dépeindre, de caresser au pinceau des nudités , n'a ])as peu contribué à mettre en suspicion permanente, la moralité des peintres qui participent durant leur travail à cetteinsensibilité physique de leurs modèles. Mais au sortir du sanctuaire de l'atelier^ dès que le modèle a repris son individualité , avec sa redingote râpée et .son chapeau crasseux, avec sa robe d'indienne et son bonnet sale; dans la rue, vous ne distinguerez pas un modèle qui vient de représenter le

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