IN MODÈLE
meurlrier d'Agamemnon , ou la chaste Suzanne au bain. Voilà pourquoi le modèle a deux natures extérieures, deux moi fort difFérens, deux sortes de vie. Lorsque dans Eden Adam et Eve s'affublèrent d'une ceinture de feuilles de figuier, ils n'avaient alors aucune des qualités qui caractérisent le modèle ; on peut croire aussi que le premier modèle n'avait point goûté aux fruits de l'arbre du bien et du mal : le modèle n'a rien à lui , outre ses membres et ses traits j les idées ne lui viennent que rares et simples* on lui impose chaque mouvement , chaque physionomie , le rire et les pleurs, la colère ou la patience. On est modèle de père en fils , on nait et l'on meurt modèle; c'est une aristocratie déformes et de beautés corporelles- c'est une abnégation des sens et des sexes; dès que le dernier voile est tombé, l'homme disparait et le modèle reste.
C'était une belle femme, ou plutôt un beau modèle, qui ajoutait plus de prix à la modération du vainqueur de Cartilage. Sa posture renversée développait toute la volupté des parties rondes et charnues. Elle imitait les cerfs , qui pensent n'être pas vus lorsqu'ils ne voient pas le chasseur. Elle se détournait mollement, la tète par dessus l'épaule, offrant à la fois sa gorge dure et polie, son dos rebondi et cambré, son ventre tendu et satiné, ses cuisses, ses jambes et les contours gracieux que l'on soupçonne à travers les mystifications de la toilette. Sur cette peau lisse et blan-
che couraient des veines azurées; l'élégance, la finesse , la perfection des parties complétaient l'harinonie de leur assemblage. Elle livrait au jugement froid du regard ce qu'une amante découvre à peine aux aveugles transports d'un amant parmi le demi-jour trompeur de la lampe d'albâtre et les exhalaisons parfumées du boudoir. Elle n'opposait aucune gaze aux hardiesses de la pensée, et l'absence du plus transparent obstacle suffisait peut-être pour éteindre même le désir. Cependant à l'entrée brusque de Félix , elle tressaillit sous son voile, qui n'était autre que son châle , et fit un mouvement comme pour une pudique retraite; mais le peintre la pria de ne point changer sa pose, en lui disant pour la rassurer que le nouveau-venu était du métier. Elle se rassura en effet, et l'émotion qu'elle éprouvait n'eut d'autre signe extérieur que les fréquens soulèvemens de son sein. M. Revel, en homme accoutumé à ce spectacle de la nature , ne prit pas garde au modèle, qui continuait, dans son immobile nudité, à mettre en péril la continence de Scipion; il n'examina que le tableau d'un air indifférent , sans songer que l'artiste attendait un éloge exprès, sinon un encouragement verbal ou tacite. Il s'assit auprès du chevalet , et tourna le dos à la syrène, qui lui rendait bien la pareille. 11 jouait distraitenjcnt avec une brosse, qu'il trempaitdans les couleurs et promenait au bord de la toile. 11 croqua un portrait : c'était celui de sa femme.
— Diable ! Félix , lui dit M. Palmier en considérant l'ébauche, voilà mon Scipion entre deux feux. A ce que l'on Toit de cette seconde princesse, on devine ce qu'on ne voit pas. Mais pourquoi la coiffer et l'habiller à la façon de 1813? celle-là, toute nue, sera du moins à la mode dans tous les temps : il n'y a jamais d'anachronisme à ce costume assez mince pour la saison.
— Mon ami, je n'ai plus l'amour de l'art; je n'ai plus d'amour à rien... Tout m'ennuie, m'attriste, me déplait Cette malheureuse affaire qui traîne en longueur, qui n'est pas commencée!... Ne te marie pas '
— Bah! que je trouve une dot de cent mille francs, et j'épouse les yeux fermés : est-ce que le mariage n'a pas aussi son bandeau ? Admire donc cette chute de reins, ce ton des chairs, cet idéal féminin...
— Sais-tu que ce divorce va durer un an et plus? Il faut une cinquantaine d'actes notariés, signés, légalisés; il faut quatre ou cinq comparutions au tribunal civil. Oh i il en coûte moins pour épouser !
— Les mœurs, vois-tu, les mœurs n'entendent pas raillerie. Moi qui té })arle, j'ai donné cinq enfans à l'état, qui en fait aujourd'hui une furieuse consommation: mais de mariage, pas; de baptême, pas : c'est un complot contre les prêtres et le papier timbré. Bien entendu, je n'ai que faire de divorcer. Que pcnses-tu de la figure de mon Sci-
pion? Ai-je saisi l'expression de la vertu qui calcule ses forces et qui succomberait volontiers ?
— La première déclaration devant le président est fixée au 1" février^ dans deux jours. Je suis obligé de revoir cinq fois ma femme dans l'espace de douze mois : j'ai cessé de l'aimer , oli ! tout-àfait ; pourtant ces quatre assauts m'effraient d'avance. Je voudrais que mon divorce fut prononcé ; je ferais un voyage en Italie^ en Grèce.
— Je comprends; tu divorces pour être libre et courir le monde : cela se nomme incompatibilité d'humeurs, consentement mutuel. Il me semble que ma princesse a trop de rapports avec la Ténus de Médicis? Que ferais-tu de cette main en éventail ?
— Oui, c'est par consentement mutuel, sans raisons graves, sans aucune raison, pour reprendre chacun sa liberté. Ne va pas croire qu'il y ait le moindre motif déterminé : caprice de part et d'autre. Combien d'excellens pères de famille ont de plus' grands griefs ! Ma femme avait toutes les qualités dont son sexe est susceptible; je ne l'ai pas rendue malheureuse...
— Tous les divorces, mon cher, sont dans le même goût; j'entends ceux du monde. Eh bien ! après le tien, tu redeviendras artiste , insouciant, gai, bon vivant , garçon en un mot. Est-ce que tu ne peins plus ?
— Pas seulement des fleurs; mais je vais m'y remettre : je ferai un portrait de souvenir... j'a-
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cheverai quelques petits tableaux de genre
— Qu'est-ce que signifie le genre? Je ne connais de genre que le noble, le sublime, celui de David. Vous autres, vous choisissez des sujets bas et mesquins , une nature pygmée , un mauvais genre enfin. Fi donc! mon ami; pour devenir bon peintre , fais de l'académie , encore de l'académie , toujours de l'académie. Veux-tu un magnifique modèle de femme ?
— Je ne travaille pas d'après modèle; quelquefois ma femme posait pour la figure , pour les mains ou les pieds, cela me suffisait pour des toiles de chevalet.
— Bah ! entreprends-moi un tableau de moyenne dimension, quatre pieds de haut sur cinq de large. De l'héroïque, morbleu! un Ajax, un Achille, un Epaminondas, un Brutus, une Lucrèce. Hein? qu'en dis-tu? Une Lucrèce, c'est notre cheval de bataille; une Lucrèce qu'on viole ou qui se poignarde. Tiens! voilà une Lucrèce tout faite !
A ces mots, qui furent accompagnés d'un éclat de rire étouff'é, M. Palmier, dans une exaltation d'artiste , s'élança vers le modèle , qui n'avait pas bougé, enleva le châle dont la tète était embéguinée, et montra une charmante brune à la moue malicieuse, au regard équivoque. M. Revel, à cette apparition , recula d'abord avec son siège , et porta la main à ses yeux pour éloigner cette étrange vision; puis il s'enhardit à l'envisager, et la rougeur qui lui monta au front fut alors par-
tagée : c'était bien uu modèle parfait et introuvable.
— Monsieur , dit-elle en s'enfuyant dans la chambre où ses vétemens étaient restés , à votre service; Mariette, modèle ordinaire de MM. David et Girodet; rue Traversière, n° 20, au troisième, la porte à gauche. On entre par l'allée; il n'y a pas de portier.
J'ai vu l'auguste magistrat Rendant un notle orgueil à la vertu flétrie.
Félix Davin , Poésies.
C'est le jour fixé par les deux parties qui doivent, aux termes de la loi, se présenter ensemble et en personne avec deux notaires. Félix, accompagné du sien, arrive le premier au cabinet du président d'Orvilliers avant l'ouverture des audiences; il est vêtu de noir comme pour un enterrement- il a le regard baissé et la démarche méditative; il ne répond pas aux interrogatoires du notaire; il écoute le bruissement des pas dans les corridors et le retentissement des portes; il attend. — Yiendra-t-elle? Si elle ne venait pas? Pourtant elle est avertie , elle a promis , elle se laisse faire. Il se promène dans le vestibule, il s'arrête; il est inquiet, agile, impatient. 31. d'Orvilliers le re-
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coniiait au passage ^ et l'invite à entrer dans son cabinet avec une amabilité qui ne sent pas l'austérité (le sa robe. Félix accepte machinalement, et tandis que le notaire dépose et range ses paperasses au coin du feu, largement allumé aux frais de l'état, M. d'Orvilliers s'assied aussi , las de porter son Tcntre, causant affectueusement avec le demandeur, prisant le tabac dans une boîte d'or, ajustant sa cravate blanclie , mordant sa lèvre supérieure , caressant la bague chevalière de sa main gauche.
— Je ne le croyais pas , en vérité, lui dit-il en souriant; vous actionnez madame Revel en divorce? On m'avait parlé de cette affaire, on en parle beaucoup dans le monde : d'honneur! je n'y crois pas encore.
— Vous êtes incrédule à bon marché, reprit Félix avec un sourire amer ; un divorce n'est pns chose rare ni extraordinaire, surtout pour a'Ous , M. le président, qui vivez au milieu do cet élément.
— Bon î je ne veux pas dire par là qu'on ne divorce plus aujourd'hui; au contraire , c'est une mode, une rage, une épidémie; on dirait les moutons de Panurge. Mais lorsqu'on est heureux...
— Dites lorsqu'on a l'air de lètre, lorsqu'on l'a été... Savez-vous ce que c'est que le bonheur? une fumée qui s'envole, une eau qui s'écoule. Le mien est tari, évaporé; il ne m'a laissé qu'un vide éternel.
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— Vous le prenez sur le ton élégiaque, mon cher ami, je pourrais employer à vous répondre la même poésie creuse : je préfère vous tenir le langage de la raison et de l'expérience. Je n'ai pas besoin de me renfermer dans le texte de la loi pour vous montrer les tristes effets d'un divorce pour cause déterminée ou par consentement.
— Maintenant, monsieur, je puis à mon tour vous entretenir des déplorables suites du mariage; entre deux maux, j'opte pour le moindre : je divorce par nécessité, en désespoir d'un meilleur sort.
— Enfantillage ou verbiage que cela. J'ai droit de vous offrir l'autorité de ma conviction. Le divorce n'est pas un remède, mais un déplacement du mal. Ecoutez ici l'homme et non le président. On divorce toujours pour tel ou tel motif qu'on n'avoue pas; eh bien ! (je raisonne dans riiypolhèse la plus commune et la plus défavorable ) votre femme vous a fait une infidélité...
— Monsieur , je n'ai jamais mêlé cette plainte à mes griefs ; ma femme est à l'abri de tout soupçon , même de toute épigramme; je dois lui rendre pleine justice.
— Mon Dieu ! comme vous prenez feu pour une sup])Osition qui, fût-elle vraie, n'a rien d' offensant pour vous ; les plus honnêtes gens sont dans ce cas et se soucient peu du péché originel du mariage. Mais je reviens à mon hypothèse. Quel dommage irréparable reprochez-vous à votre
femme? Si vous le savez, faites comme si vous l'ignoriez; et si vous l'ignorez, ne faites rien ; vivez en paix.
— Ne me vantez pas ce que je méprise, ce que je ne comprends pas; une femme légère n'aime pas^ une femme infidèle n'aime plus, car j'estime assez les femmes pour douter que leur ame puisse contenir à la fois en bonne intelligence deux sentimens ennemis. D'ailleurs, monsieur, ce n'est pas ce dont il s'agit...
— Je vous demande pardon. Une jolie femme a un moment d'erreur, deux ou trois, si vous voulez ; elle paie son tribut à la nature. L'homme se permet des erreurs semblables en plus grand nombre; il est conséquent avec lui-même, il ne s'envole pas, il voltige. Pour me servir d'une comparaison de votre art, le mariage est le canevas : l'amour y brode, y peint ses fantaisies; le mariage devrait être indissoluble dans l'intérêt des bonnes mœurs. Voilà le langage que je tiens à mes nymphes, à mes déesses; j'ai avocassé souvent là-dessus dans les coulisses du Vaudeville.
— J'apprécie, monsieur, la reconnaissance que vous doivent les mœurs dont vous êtes le champion ; mais je ne me permets point d'erreurs , et ma femme...
— Ah! jeune homme, vous êtes un Spartiate delà révolution; je suis votre ancien, et je ne compte plus avec les années. Eh bien! moi, j'ai
UNE CO^IPARLTION. 213
une maîtresse, quelquefois deux ensemble, parole d'honneur !
— Vous, M. le président, vous ne divorcez pas.
— Fi donc! Dieu m'en préserve! on ne fait, point de folies à mon âge et dans ma robe. A propos de maîtresse, vous connaissiez une de mes dernières , votre ancienne femme de chambre, la petite Mariette ?
— Mariette , monsieur ! C'est vous qui avez perdu cette enfant, cette malheureuse ! Je l'avais sous ma garde, je l'aimais comme un père !
— Eh! eh ! il y a bien des versions sur cette paternité, je respecte votre secret ; mais pour relever un mot qui m'a blessé par son inexactitude, je vous jure que la coquine était toute perdue.
— Qu'en avez-vous fait, M, le président ? Je refuse de croire qu'un homme de A^otre dignité ait abusé d'une pauvre fille sans défiance et incapable de résister à vos séductions.
— Vraiment! ce sont là de nos innocentes; elle était sortie de votre maison, et déjà sur le pavé de Paris , quand Hyacinthe Bourbier, qui s'y connaît, me l'a procurée...
— M. Bourbier est, je le sais , ce que l'on appelle un bon vivant; je m'aperçois qu'on pourrait lui appliquer d'autres noms moins honorables.
— J'ai mis beaucoup d'humanité dans mes relations avec cette péronnelle, qui est fort a ga-
caille, je l'avoue; je n'épargnais point l'argent, et j'aurais Uni par lui faire un sort, si un bar- Louilleur imberbe ne me l'avait enlevée; il l'a depuis promenée dans les ateliers; elle est modèle à dix fiancs la séance, m'a-t-on dit : elle sera bientôt autre chose. Revenons au divorce.
— Cette fille a jeté le trouble dans mon ménage; elle est trop punie... Comme ma femme est longue à venir ! l'heure va sonner ; ma déclaration seraitelle remise, M, le président?
' — Mon audience n'est pas commencée; souvenez-vous que, par galanterie, vous devez être le premier au rendez -vous. Je aous répète encore une fois, sans espérer vous convaincre, que le divorce est toujours un tort, souvent une sottise; il disperse les familles, interrompt les relations, divise, diminue les fortunes, ni|j^rit le caractère; amuse les spectateurs et fait rire à nos dépens. II vaut mieux tout supporter; femme, je préfèrerais être battue; homiue, je préfère être Yoici
l'audience : vous entendrez à présent l'organe de la loi.
L'huissier introduisit une dame suivie d'un notaire. Cette dame, vêtue avec simplicité, de couleurs sombres, avait le visage enseveli sous une capote profonde ; elle s'émut et fondit en larmes à l'aspect de M. Kevel qui s'imposait une froideur et un calme que démentait par intervalles sa physionomie changeante. Elle tomba presque défaillante sur un siège près du bureau; le président,
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dont la tenue, l'air et le voix s'étaient tout à coup pénétrés d'une majestueuse gravité , la pria doucement de lever son voile pour constater l'identité; les deux notaires conversaient tout bas et préparaient le procès-verbal. M. d'Orvilliers, dans une attitude attentive, donna la parole au mari pour déclarer sa volonté.
— Je déclare, dit celui-ci avec fermeté, que, malheureux dans mon intérieur , mécontent de mon choix, après une épreuve de quatre années...
— Monsieur, interrompit le président, l'énumération des motifs qui vous ont déterminé à requérir le divorce est inutile pour le consente ment mutuel ; il sujïit de déclarer que vous voulez une séparation légale après mûr examen et sans aucune espèce de contrainte : énoncez voire volonté purement et simplement.
M. Revel ne sentit pas d'abord la justesse de cette observation, et déclara sa volonté avec plus de force qu'il n'eût fait dans une autre circonstance. Quant à sa femme, qui couvrait de son mouchoir ses joues i)àles et amaigries , ses yeux rouges et gonflés, elle balbutia d'une manière inintelligible sa déclaration , que le président et le notaire, qui verbalisait, s'entendirent pour expliquer. C'est une discrétion polie qui fait glisser sur des détails pénibles qui brisent un cœur de femme.
— Voyez la résolution extrême que vous prenez devant la loi , dit le président avec la loquèle
de ses fonctions; pesez encore long-temps les causes qui vous décident et celles qui peuvent vous empêcher ; la destinée de votre vie est intéressée dans le parti où vous allez vous arrêter. Si, en effet , votre repos dépend d'une séparation devenue nécessaire pour l'impossibilité rJémontrée d'une plus longue union ;, la loi permettra le divorce, mais toujours à regret, comme une douloureuse exception ; si des motifs indécis ou frivoles ont seuls amené cette division passagère comme eux, la loi vous supplie, par ma bouche, de ne pas attenter aux liens sacrés du mariage, ce principe de la société. Une année entière va éprouver la validité de votre consentement mutuel , qui peut être arraché par la force, la colère ou le ressentiment. Quant au caprice , madame si belle et si accomplie a de quoi lui commander. Songez bien ([u'un divorce est irrévocable, que vous avez un enfant, que le temps efface les aspérités du caractère , et qu'il faut avoir usé tout espoir de bonheur pour se jeter dans une voie désespérée. Mais | je pense que la reflexion vous éclairera; vous fù- ' tes heureux pendant deux ans...
— Quatre ans, monsieur! s'écria Adeline intercédant du regard la contenance glaciale et impatiente de son époux.
— Madame, ce n'est pas moi qui parle, mais la loi. Vous avez échangé une affection qui n'est, i pas morte au fond de vos cœurs; ne donnez pas ce scandale au monde , ce chagrin à vos amis ,