‹ Un divorceChapitre 19 sur 25 · INE COMPARUTION · texte numérisé non relu

INE COMPARUTION

celte tache à Totre fils , ce remords à votre vieillesse; abjurez tous les deux vos haines, vos querelles, vos amours-propres; le mariage est une terre qui ne souffre pas de transplantations. Cependant, si vous persistez dans votre volonté mutuelle, ayez soin de renouveler cette déclaration dans la même forme durant la première quinzaine des quatrième , septième et dixième mois de l'année qui va courir.

— Le président aura retenu des lambeaux de sermons, dit un notaire jovial bas à l'oreille de son confrère.

Après ces représentations , débitées d'une voix presque pathétique et entrecoupées des sanglots redoublés d'Adeline, M. d'Orvilliers , suivant l'article 282 du Code Napoléon , lut tout haut les dispositions du chapitre sur les Effets du divorce , bien que la moitié de ce chapitre ne fût pas applicable au cas présent.

— Art. 295. Les époux qui divorceront, pour quelque cause que ce soit , ne, pourront plus se réunir.

— Jamais? demanda madame Revel avec une indéfinissable impression de terreur. Et si l'on se repent d'avoir divorcé, si l'on reconnaît trop tard une déplorable erreur ?

— Il est trop tard alors, madame; la loi est expresse à cet égard. Les époux divorcés ne peuvent pas même se remarier ensemble , pour éviter le scandale d'un second divorce.

— La loi est juste dans sa prévoyance, dit Félix, qui redoutait sa propre faiblesse; continuez la lecture, monsieur : Madame se trouve suffisamment éclairée sur les conséquences de sa démarche.

— Article 297. Dans le cas de divorce par consentement, aucun des deux époux ne pourra contracter un nouveau mariage que trois ans après la prononciation du divorce.

— Un nouveau mariage ! murmura madame Revel eu sanglotant, le front dans ses mains ; ce n'est pas moi qui... Et vous, Félix , oseriez,-vous garder une arrière-pensée? Croyez-vous encore au bonheur? 0 mon Dieu!

Sa voix s'éteignit dans les larmes; et elle écouta, en poussant de sourds gémissemens, les autres articles qui concernent le divorce pour cause déterminée, excepté le dernier, relatif à la moitié des biens de la communauté, assurée de plein droit aux enfans; elle jeta un coup d'œil f urtif à son mari, et répéta mélancoliquement le nom de Jules. M. Revel restait immobile et silencieux ; mais sa respiration gênée annonçait l'état de son cœur, qu'il avait besoin de contraindre. Un notaire écrivait la minute du procès-verbal ; l'autre puisait à tous momens dans la tabatière de M. d'Orvilliers, dessinait des grotesques à la plume , remuait de l'or dans son gousset, et bâillait à la dérobée en songeant à son wisky neuf, à son cheval arabe, à sa danseuse d'Opéra.

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Ce notaire , homme de plaisir et de mauvaise compagnie, énuméra les actes dont le dépôt fut effectué entre les mains de son confrère, plus âgé que lui : inventaire et estimation des biensmeubles et immeubles; convention mutuelle constatant que l'enfant serait confié au mari; que la femme résiderait à l'Abbaye-aux-Bois pendant le temps des épreuves, et qu'elle jouirait d'un revenu de quatre mille livres de rente ; actes de leur naissance et de leur mariage, acte de naissance de leur fils , actes de décès de leurs pères, mères, aïeuls et aïeules, le tout timbré, enregistré, signé et coUationné pour la bagatelle de quelque milliers de francs. Le divorce était une branche de commerce très -lucrative : on mourait à meilleur marché.

— Monsieur et madame, dit le président s'éventant avec son bonnet carré, si vous persévérez dans votre consentement mutuel , revenez ensemble dans la première quinzaine du quatrième mois qui suivra , en observant les mêmes formalités; vous, madame, retirez-vous dans les vingtquatre heures au domicile convenu , où vous devez résider Jusqu'au divorce.

— Je pars pour un vayage en Suisse , madame , ajouta Félix affectant une réserve froidement polie, et ne reviendrai qu'à l'époque de ma seconde déclaration; ainsi, je vous prie de n'y pas manquer, lorsque M3I. les notaires auront pris jour. Je compte sur votre bonne volonté; adieu, madame.

— Félix! Félix ! s'écria-t-elle en le suivant avec un trouble visible. Quoi ! vous me quittez! Pas un niot, pas un regard de consolation! Je ne vous reverrai qu'au tribunal! Mon ami, permettez-moi du moins de voir, d'embrasser mon fils? Qu'est-il devenu depuis qu'on me l'a enlevé hier ? Combien je suis malheureuse! Combien peu je mérite de l'être !

— Madame, reprit M. Revel en se faisant violence, je veux élever mon fils moi-même, sous mes yeux ; je veux qu'il grandisse sans avoir connu sa mère ! Je ne veux pas qu'il accuse son père ! N'ayez aucune inquiétude pour les soins qu'on lui prodiguera; j'ai reporté sur lui tout l'amour que j'avais pour vous.

— J'abdique un instant mon fauteuil de président , dit M. d'Orvilliers reconduisant madame Revel avec des attentions de délicate galanterie , pour plaider auprès de vous , madame , les intérêts de ma société et les miens. J'espère que vous continuerez d'embellir mon salon de votre présence; vous ne ferez pas divorce avec ma maison, je m'y oppose de toute la puissance de mon admiration et de mon attachement : je scelle avec vous un pacte d'alliance inaltérable par ce baiser respectueux.

— Des bals! des fêtes! répondit-elle lorsque M. d'Orvilliers lui baisa la main. A moi, monsieur? Je pleure jour et nuit , j'ai renoncé au monde, et j'habite désormais un couvent.

XXÏ.

11 peut m'être interclit de me présenter dans la maison que vous habitez , mais non de m'intéresser à Têtre que vous chérissez le plus au monde.

H. DE Latotîche, Fragoletia,

M» Revel, qui cherchait à se fuir lui-même , à remplir le yide immense de son cœur, à balancer ses regrets et à oublier, était parti pour la Suisse malgré l'inopportunité de la saison. Il n'entretint de relations avec Paris que par la correspondance relative à ses affaires et à son fils qu'il avait confié aux soins d'une famille honnête de Chaillot. Il passa trois mois dans un village perdu sur les flancs élu Saint-Gothard j il n'allait à la ville voisine qu'une fois la semaine, pour prendre ses lettres à la poste et envoyer les réponses. Confiné

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chez ces paysans sauvages, mais hospitaliers, il se rappela souvent avec des soupirs l'heureux séjour qu'il avait fait au milieu des Landes; peut-être ce séjour, où il s'attacha la fille de la vieille Marguerite, était-il l'origine de son malheur. Ses distractions en ce pays désert avaient pourtant quelque charme : sous la toiture chancelante du chalet, il entendait les hruits de la nature désolée qui s'harmoniaient avec les nuages sombres de son esprit; la nuit, il s'éveillait saisi d'une religieuse terreur aux voix solennelles de la tempête alpine, quand le vent variait en brusques intonations , quand les vieux sapins éclataient, quand l'avalanche grondait comme un tonnerre souterrain. Mais il n'avait pas un cœur aimé à sentir battre contre le sien; il ne se délectait pas aux murmures de la pluie qui fouette, de la neige qui tourbillonne : il pensait encore à elle. Le jour, quand il esquissait d'une main grelottante les aiguilles de glace , les roches noires , les torrens écumeux et ces aspects magnifiques d'horreur, il eut voulu épancher quelque part son enthousiasme d'artiste, rencontrer un écho à ses inspirations tt réchauffer deux araes au même foyer; mais pas un être vivant que des chamois sautant de précipice en précipice, des chasseurs non moins agiles (\ue des chamois ; partout l'hiver terrible ou menaçant , couronné de frimas, roi éternel des montagnes, qui, retranché à leurs cimes ardues, descend et s'arrête plusieurs mois dans les vallées.

Félix rapporta donc en France et à Paris son idée fixe , ce poison dévorant , ce vautour caché qu'il nourrissait intérieurement ; il revint malade d'esprit et de corps; maigre, les yeux creux et cernés de noir , la poitrine rentrée, le teint plombé. Il était méconnaissable lorsqu'il se présenta devant le président du tribunal civil pour faire sa seconde déclaration. Sa femme, qui remarqua les ravages que quelques mois de souffrance morale avaient imprimés dans toute sa personne, était bien délabrée; l'âge creuse moins de rides que la douleur. Mais la toilette , dont la magie escorte les femmes jusqu'au tombeau, déguisait les traces des larmes, la perte de l'embonpoint et les réparables atteintes d'une vieillesse anticipée ; elle était même belle de sa pâleur et de ses yeux bleu-pâle. Cependant les exhortations de M. d'Orvilliers furent infructueuses, et M. Revel , endurci dans ses projets , n'eut pas une lutte à subir après l'émotion de la première vue ; il s'étonna seulement qu'elle ne s'informât pas des nouvelles de son fils dont elle était séparée depuis tant de jours : cette particularité ajouta involontairement à sa réserve d'apparat, à sa froideur de mise; il se persuada que la mère avait déjà disparu en elle.

— Oh! voilà bien les femmes! pensait-il le cœur gros et saignant; elles n'ont de mémoire que pour la vengeance; c'est une cire molle dont le temps efface l'empreinte et change la forme. Je conçois qu'elle ait vite accepté la condition d'un divorce,

subordonné le passé au présent , ôté de sa vie quatre années heureuses, transformé l'amour en haine; mais son enfant, pauvre victime de notre désunion, que lui reproche-t-elle? Il serait à cette heure soutirant, mort , qu'elle ne s'en tourmenterait pas, qu'elle ignorerait cela, qu'elle rierait en foulant aux pieds une petite tombe. Il y a de la perversité dans ce cœur ; je ne le croyais point ; une femme respecte plus son sexe, son caractère maternel; elle s'est créé sans doute d'autres affections , peut-être d'autres devoirs ; mais rien ne remplace le titre de mère. Cher Jules, tu vivras pour moi seul, tu n'aimeras que moi seul, je t'ai sauvé une marâtre ! Adeline! à quelle dégradation morale l'a conduite une faute ! Misérable Jenneval!

Il roulait des larmes dans ses yeux attendris au souvenir de son Jules qu'il avait revu épanoui et grandissant, débarrassé de ses langes, parlant dans un sourire. La bonne femme qui s'était chargée de l'élever ne le distinguait pas entre ses propres enfans^ ou plutôt elle lui prodiguait une tendresse plus minutieuse; son mari, laborieux artisan, s'était attaché spécialement à ce marmot (£ui ne leur appartenait point par la naissance, mais par l'adoption la plus sympathique. Le véritable père était ainsi fort tranquille sur le sort de son fils, en pleine santé sous les auspices vigilans de cette seconde mère. Toutefois lors de sa visite inattendue, il avait remarqué une sorte d'enibar-

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ras dans cette fomille; l'enfant était absent, lui dit-on, pour une promenade dans les Champs- Élvsées , quoique la pluie n'eût pas cessé de tomber depuis le matin; la fille ainée le ramena enfin dans ses bras, et répéta en rougissant une excuse que lui soufflaient ses parens plus rouges qu'elle. Félix , qui étouffait de baisers la jolie créature à peine mouillée , malgré cette pluie continue, se fût payé de plus mauvaises raisons ; il remercia ces braves gens et les quitta tout reconnaissans de sa générosité, tout émerveillés de ses promesses.

Mélanie Bourbier s^empressa de venir aussitôt qu'elle apprit par le président l'arrivée secrète de M. Revel, qui avait l'intention de repartir immédiatement; elle se faufila chez lui au point du jour comme une solliciteuse d'anticharabrejuiinistériel. Elle avait le teint plus jaune qu'à l'ordinaire, les yeux plus vifs , les lèvres plus serrées et la parole plus caressante. Elle déploya d'abord de grands artifices de perfidie, des grimaces d'amitié; elle distilla le fiel à l'eau de rose , poignarda dix réputations, calomnia la vertu, épargna le vice et colora de religion ses noirceurs contre le prochain.

— Je vous sais gré , ma cousine , lui dit sèchement M. Revel, qui écautait avec dégoût de basses méchancetés débitées d'un air charitable; je vous sais gré de vouloir bien me mettre au courant de la physionomie du monde, que je retrouve tel que je l'ai laissé, avec ses défauts irrémédiables. Le monde n'est pas bon , ma chère, et vos

efforts n'aboutiront pas à le rendre meilleur ; résignez-vous à être apôtre sans disciples , et ne nous damnez pas sur la terre, s'il vous plait. Un des avantages de l'infortune, c'est qu'elle nous fait prendre en pitié les infortunés et même les coupables.

— Pas possible, mon cousin; j'ai de l'aversion pour les impies et les pécheurs , j'appelle sur eux les châtimens d'en haut. Si vous connaissiez, par exemple, le» intrigues galantes de madame d'Orvilliers; toutes les escroqueries de M. Cedil, fournisseur des vivres à l'armée d'Espagne; toutes les infamies de M. Yerzac, qui se dit homme de lettres; tous les ridicules de madame Roussel, qui veut jouer l'innocente après deux divorces et une séparation de corps ; tous les tours de M. Bon, qui s'intitule avoué, et reste procureur; toutes les inepties de la comtesse de Yilain —

— Courage, madame! AraminteduMisanthrope ne piquerait pas , ne mordrait pas, ne déchirerait pas mieux ses amis : je présume que vous en avez; pour moi, je n'en ai plus. Certes, vous excellez dans le portrait; il ne vous reste qu'à faire le mien : mais je vous prie d'avoir égard à ma modestie, et de le réserver pour les menus-plaisirs de quelque salon.

— Oh! mon cousin, vous jugez mal vous ou moi ; je me reprocherais toute ma vie un propos qui vous fût désagréable. D'ailleurs aous n'avez rien à craindre de ce côté : on vous estime, on

VOUS apprécie , on vous aime, dès qu'on a le bonheur de vous connaître; il faudrait inventer pour

médire A propos, vous ne me demandez point

de nouvelles de notre recluse de l'Abbaye-aux- Bois?

— Que m'importe? sa conduite est maintenant tout-à-fait à l'abri de mon autorité; bientôt il n'existera entre nous que le souvenir d'une funeste alliance Je suis injuste: il y aura toujours

des charmes dans les réminiscences de quatre ajinées qui ne sont plus qu'un rêve plus doux au milieu de l'amertume de la réalité. Je ne lui souhaite pas de mal; à Dieu ne plaise!

— Pas possible il'aimeriez-vous encore? Comme vous êtes dupe d'avoir réclamé le divorce par consentement mutuel au lieu d'un beau procès en adultère ! Je l'avais toujours prévu : cette femmelà n'avait pas même le respect humain de la religion ! Mais il est encore temps de revenir là dessus; je vous en offre tous les moyens. Yous conservez tous vos droits jusqu'audivorce prononcé...

— Eh bien ! de quels droits parlez-vous? J'ai celui de renfermer en moi mes chagrins et mes plaintes, j'ai le droit de cacher la honte qui rejaillirait sur mon fils et sur moi...

— Pas possible, Félix ! Le monde ne vous tient guère compte de votre héroïsme ; le monde le rabaisse au niveau de la complaisance. Vous avez pourtant une autre occasion d'obtenir un bon divorce pour cause déterminée? Cela fait bien

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lorsqu'on veut se remarier honorablement ; ensuite on vous approuvera de vous être vengé

— Vengé? Eh! de qui voulez-vous que je me venge? de celle que je répudie pour ma femme? N'est-elle pas déjà assez malheureuse et assez punie?

— Vous êtes de l'âge d'or, en vérité! Elle vous semble malheureuse et punie avec quatre mille livres de rente et sa liberté? Elle en use dès à présent; que sera-ce donc après ?

— Etes-vous accourue ici pour me navrer davantage? Elle a un revenu de quatre mille francs, d'accord ; elle est libre, je m'en félicite; mais que dites- vous? que voulez-vous dire?

— Oh ! rien , presque rien , si vous la défendez contre l'évidence. Je dis que M. Jenneval n'est plus là, et que la règle de l'Abbaye-aux-Bois n'empêche pas d'avoir un amant.

— Un amant! c'est faux, c'est une atrocité. Adeline a d'autres torts à se reprocher sans qu'on lui en impute de faux, d'invraisemblables, d'impossibles ! Non, madame; on vous a trompée, on

vous a mal informée En tous cas, je n'y puis

rien faire et ne veux pas le savoir.

— Pas possible, mon côusm ! On doit tenir à ces choses-là, du moins par amour-propre; et quand le monde a les yeux sur nous (car moi aussi je suis de la famille!) quand Adeline s'affiche tous les jours en public...

— Où et comment s'affiche-t-elle? J'ai juré de

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ne m'occuper jamais d'elle ; de ses actions; mais si elle perd toute retenue, si elle expose mon nom

au reflet de son déshonneur! Parlez, dites : je

Terrai le parti qu'il faut choisir, je jugerai ce qu'il faut croire...

— Je vous livre un mystère à percer, un rival à découvrir. Apprenez seulement que, tous les matins à neuf heures , Adeline, en robe de chambre et en papillotes , sort de l'Abbaye-aux-Bois , se rend en fiacre aux Champs-Elysées, allée des Veuves ; et je vous donne à penser ce qui se passe dans ce fiacre qu'elle fait attendre là : un homme vient l'y rejoindre.

— Répondriez-vous sur votre tête de la vérité des faits que vous avancez? Si j'étais sûr!... Non, Mélanie, non, on ne peut ajouter foi à des ouïdire , à des contes en l'air. ... Dans un fiacre?

— Un fiacre vert. C'est le même qui va la prendre et la ramène à chaque rendez-vous. On rapporte des détails à faire dresser les cheveux ; mais je me défie des médisans. Cependant

— Aux Champs-Elysées ? à neuf heures du matin ?

— Oui , neuf heures un quart ; elle est trèsexacte : à l'entrée de l'allée des Yeuves, par la route de l'Etoile. Le cocher est dans la confidence : il quitte ses chevaux, il s'éloigne de manière à ne rien voir ni entendre; les stores sont fermés. Cela mérite confirmation. Avertissez un commissaire

de police qui constate le flagrant délit, t)u bien apostez des témoins...

— Peu m'imy)orte; allez-y vous-même , madame, si vous êtes curieuse de connaître jusqu'où va l'audace, l'impudeur d'une femme ! Pour moi, je

pars aujourd'hui, à l'instant. Adieu donc, madame Kourhier, adieu. Demandez de ma part à Votre mari ce qu'il a fait de la pauvre Mariette?

Cette dernière phrase ferma la bouche à cette entremetteuse de calomnies ; puis la colère succédant à l'étonnement, ses yeux s'enflammèrent, ses lèvres se resserrèrent, son visage blafard se carmina. Mais elle se trouva sur le palier où M. Revel l'avait conduite pour être seul , pour n'avoir pas une espionne à ses côtés, pour pleurer à son aise. Elle descendit en grommelant des injures , en méditant de nouvelles noirceurs, en s'irritant contre autrui de ses propres misères , en souhaitant le malheur de tous pour se, consoler du sien.

Félix, après avoir versé des pleurs de rage qui ne le soulageaient pas, après avoir flotté dans une douloureuse indécision, après avoir combattu entre deux partis extrêmes , aperçut ses pistolets et son épée pendus en trophée au chevet de son lit. 11 les décrocha spontanément, essuya la poussière qui les enduisait, examina la lame et les batteries, visita la poudrière et les balles. Il chargea les pistolets, replaça l'épée, écrivit quelques lignes, et sortit avec ses armes.

Il se dirigea d'un pas vile vers les Champs-Elysées , encore déserts à eelte heure matinale. 11 regardait autour de lui avec inquiétude, comme s'il craignait d'être suivi. Il se glissa derrière les ar- Lres à la faveur de l'ombre clairsemée dufeuillage printanier. Il signalait de loin toutes ]es voilures quialhnenl et venaient sur le chemin de Versailles; il s'approchait avec un battement de cœur de toutes les fcMumes qu'il avisait^ sans remarquer d'abord leur mise et leur tournure; il s'arrêtait par momens pour reprendre haleine et pousser une reconnaissance visuelle jusqu'à l'arc de triomphe, ceint d'une forêt d'échafaudages; il écoutait le roulement confus des roues dans la ville; mais il n'entendait pas le gazouillement des oiseaux qui s'ébattaient au-dessus de sa tête. Il arriva en tremblant d'arriver: il vit le fiacre vert qui stationnait sur la lisière de l'allée des Veuves.

Voilà bien le fiacre qu'il cherche, qu'il eût désiré ne pas rencontrer; ce fiacre est fermé mystérieusement , et semble osciller par un balancement intérieur ; le cocher fume sa pipe et se promène à dislance. M. Revel ne voudrait pas croire au témoignage de ses yeux; il s'est appuyé contre un orme pour réunir ses forces et ses idées, pour résister à la véhémente indignation qui le transporte; il est retombé dans une poignante incertitude, il se mord les mains, il se meurtrit la figure. Enfin un bruit étrange lui fait lever la tête : deux voix et des soupirs se confondent dans ce fiacre

qui tressaille sur ses ressorts élastiques et dont- le rideau de soie voltige écarté par le vent. Il n'hésite plus; il porte la main à ses pistolets, il s'avance à pas déterminés, il s'apprête à ouvrir la portière...; mais au regard qu'il plonge par l'ouverture du rideau, il re^te debout et contemplatif; il sourit; il recule avec précaution eu arrière, le pied suspendu, la respiration soufflante. Une indicible béatitude dilate les nerfs contractés de sa physionomie.

— Eh bien ! murmure une voix aigre qui l'éveille d'un songe enivrant et l'attriste de réalité; eh bien! avez-vous vu?

— C'est vous , madame ! reprend-il d'un accent de reproche en se retournant avec une moue sévère du côté de madame Bourbier qui jouissait en espoir de sa malignité; vous ici ! Qu'y venez-vous faire? recueillir de nouveaux traits envenimés contre mon repos et mon honneur ? Mais le ])lus grand châtiment du méchant est d'échouer dans ses perfidies.

— Je vous pardonne, mon cousin; le malheur rend les hommes injustes : moi , au contraire, je vais à l'église prier Dieu pour la Madelaine pécheresse,. .

M. Revel ne lui permit pas d'achcAcr, et , sans répondre autrement que par un geste de mépris, il lui saisit le bras et l'entraîna proche de la voiture,, dans laquelle il lui montra du doigt une

teaiine ayant l'apparence d'une nourrice et Adeîine en larmes qui berçait son enfant assoupi sur :>jn sein.

— Pas possible ! dit Mélanie Bourbier.

Enivrons-nous à qui mieux mieux De jeunes lîlles, de vins vieux.

Chanson.

Félix, de retour d'une excursion en Hollande, où son dégoût de la vie s'est accru sous ce ciel terne, au milieu de cette nature stagnante et de cette société ennuyée, s'est hâté de faire sa troisième déclaration en divorce. Sa femme lui a parlé de son fils que chaque jour emhellit et développe^ qui bégaie les mois primitifs du vocabulaire maternel j puis elle s'est troublée, elle a rougi, elle s'est tue. Les représentations morales de M. d'Orvilliers n'ont pas mieux porté fruit dans cette conférence, aussi morne, aussi raide que les précé-

(lentes; les époux se sont séparés comme étrangers l'un à l'autre. Acîeline est rentrée en son couvent, ])]us calme, plus résignée : la religion la détache d'un monde mensonger où son ame languit dans le veuvage.

Félix, qui veut s'étourdir à tout prix, qui n'espère point retrouver le bonheur, mais qui se façonne à l'indifférence du cœur, essaie des enivremens factices du plaisir. Il a exploré tous les systèmes de philosophie, il vit en dehors de tous; il s'est rejeté dans la mer des passions après avoir fait naufrage au port. Il est rentré dans la société avec ses haines et ses défiances; mais il se concentre de préférence dans la société artiste pour s'éloigner autant que possible des tyrannies du préjugé : là du moins on rencontre quelques traces de liberté individuelle, quelques éclairs de spontanéité, quelques lueurs de franchise, quelque ombre de bien-être sensuel ; là du moins la folie rieuse ne craint pas d'ouvrir la bouche et les oreilles; l'esprit et le corps n'ont pas honte l'un de l'autre, et s'accordent toujours à jouir de compagnie ; c'est une association de bonne vie , joyeuse et désordonnée. Félix cependant fuit les femmes.

Un soir, des peintres, des artistes, des garçons (c'est tout dire) se réunirent chez M. Palmier, qui les avait conviés à un gala de réjouissance pour célébrer l'anuistice conclu après la victoire de Lutzen, et la paix prochaine qu'on attend du congrès des puissances. On veut des prétextes au plai-

UR DivoncE.

sir comme des causes à la douleur; on en invente, on en crée; aujourd'hui le patriotisme s'est matérialisé en banquets , et la charité procède par représentations à bénéfice. Les invitations étaient pour dix heures. L'assemblée, nombreuse et choisie, arriva sans se faire attendre selon les usages de l'aristocratie du bon ton et de l'étiquette cérémonieuse. Lorsqu'on va diner en ville, il faut faire croire qu'on n'a pas faim par politesse. Les convives du souper, au contraire, apportaient tous un rude appétit, une soif insatiable, une cordialité expansive, une gaité intarissable. C'étaient la plupart des génies en déshabillé ; on remarquait , ou plutôt on ne remarquait pas , entre eux des académiciens de tournure peu académique, matière à pairs de France; des musiciens de composition et d'exécution qui avaient fait des opéras-comiques, des sculpteurs qui avaient multiplié l'empereur en bronze et en marbre; des architectes qui avaient élevé des arcs de triomphe; des peintres qui avaient décoloré les batailles de Bonaparte; des poètes de circonstance qui avaient conquis l'étoile des braves au feu roulant du Vaudeville; des acteurs qui €^vaient obtenu les suffrages du plus grand acteur de l'Europe. Mais en famille, tous ces genres de talens avaient déposé leur morgue, leur pédantisme avec leurs chapeaux et leurs cannes y tous étaient camarades pour se divertir, et ne rivalisaient qu'à boire et à rire: les hommes rassemblés redeviennent plus fous, plus enfans que les

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eiifaus. M. Bourbier était là comme un sanhédrin de la bonne chère et de la joyeusetéj Félix seul, malgré son envie, son besoin de distraction , ne parvenait pas à se mettre au diapason moral de ses voisins.

La table était dressée dans l'atelier autour duquel les personnages immobiles de plâtre, de bourre, de charbon et de couleurs semblaient former la galerie; du reste, pas de ces importuns valets de livrée et de parade qui vous regardent manger, qui vous jugent parler, échos inévitables et confidens indiscrets de vos libres entretiens. La salle à manger devrait être plus inviolable et plus muette souvent que la chambre à coucher. Ici on se sert soi-même de ses propres mains, on est servi à charge de revanche. Li table porte à la fois le chaud et le froid, les entrées et le dessert; macédoine agréable à l'œil comme au goût, alliance piquante où les extrêmes se touchent sans se mêler, sans se nuire : les viandes marchent de front avec les fruits; le sucre et le sel sont apprivoisés ensemble. On passe d'un plat à l'autre sans transition de nappe ni de services; on ne change guère d'assiettes, mais souvent de vins. La cave est à côté , rangée en files de bouteilles , entassée en paniers; on n'a qu'à étendre la main pour voyager deMadèreàConstanceet de Champagne en Hongrie. Chacun est occupé, affairé pour son compte, chacun est à son tour éclianson, écuyer tranchant, chacun prête son esprit et sa

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gaîté à la conversation gcnérale qui coule, s'anime, éclate, s'élance, étincelle avec l'aï mousseux ou lejaune sauterne. On entend les bouchons qui sautent, le vin qui pétille, les verres qui tintent, les fourchettes qui se croisent, les mâchoires qui bruissent, le rire qui circule; l'atmosphère commence à s'envelopper de nuages bachiques et de vapeurs gastronomiques ; on humeà longs traits l'ivresse du moment, l'oubli de la veille et l'insouciance du lendemain.

Alors tel qu'un brasier auquel on livre de nouveaux alimens et qui se réveille plus flambant , le souper presque languissant se ravive au puissant galvanisme des bouteilles vides et des bouteilles à vider. On dirait que le problème du mouvement perpétuel est résolu , tant il y a d'activité dans ces yeux qui roulent, dans ces dents qui broient, dans ces langues qui élaborent à la fois les morceaux et les paroles , dans ces gosiers qui avalent, dans ces estomacs qui digèrent , dans ces mains qui ne se lassent pas d'aller de l'assiette à la bouche. La faim est apaisée : mais on aiguise encore l'appétit; depuis une heure, on mange seulement pour manger : l'animalité a disparu; c'est une parcelle de cette divinité homéiique toujours attablée dans l'Olympe païen arrosé de nectar et d'ambroisie. Arrière la gravité cérémonieuse, la sagesse symétrisée, la froide observance des lois mondaines! Il n'est point de pudeur à ménager, ni de gaze à jeter sur les idées en nature : il n'est

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point de précautions oratoires à prendre, ni de \isages à composer. Le caractère se fait extérieur et saillant; l'homme est tel que le désirait Mer- (îure : la fenêtre du cœur s'ouvre toute grande ; on Yoit jusqu'au fond. Ce serait là le bonheur véritable s'il durait plus long-temps, s'il ne s'épuisait pas à pleine coupe. Voici que le plaisir devient turbulent, égaré, insensé , irrésistible; on crie, on chante, on pérore, on s'embrasse : on est bien près de se quereller; on casse le goulot des flacons pour les déboucher; on brise les verres pour s'épargner la peine de les remplir. Dieu sait combien on propose, on accepte, on échange, on choque, on brouille de santés ! L'erotique n'a pas attendu ce moment favorable pour faire irruption en propos grivois, en facéties libidineuses, en chansons crdurières. C'est dans ce temps-là que Désaugiers évoquait la muse de Collé; la censure impériale permettait la gaudriole, notre gaudriole nationale.

On boit toujcmrs à la ronde; aucun buveur n'est hors de combat. Félix lui-même, si sobre d'habitude, si faible de tempérament, ne se souvient plus de ses antécédens, et porte un défi à sa maladie de foie qui l'avertit sourdement d'user de modération. Les peines morales ont un retentissement physique plus ou moins éloigné; celte vie d'excès journaliers, ce renversement de l'hvgiène, cet abandon de toute règle économique, rallient les germes éparsduraalet préparent

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une guerre foudroyante à la santé. Félix perd de nouveau le sommeil , l'embonpoint, le teint et la force; mais, dans son cynisme d'indifférence, il se refuse les soins , le régime que nécessite son état imminent. Il tombera malade , il périra : que lui importe? ce qu'il quitterait en mourant ne Aaut pas ce qu'il regrette; il n'a pas peur du néant; et s'il continue à vivre, à laisser courir un bail qu'il peut rompre, ce n'est pas lâcheté, ce n'est pas courage; c'est qu'il tient à quelque chose encore, c'est qu'il ne s'avoue pas une espérance dernière, vague et tenace. Cependant il s'est donné corps et ame à l'orgie; il a signé un pacte à force de rasades : une bouteille bue en attire trois autres et davantage ; le ruisseau devient fleuve et torrent. Mais sa raison n'a pas l'air de chanceler à ces assauts redoublés; son buste est aussi droit, sa tête aussi ferme, ses regards aussi mélancoliques, son visage aussi reposé. Autour de lui tombent un à un les vaincus de l'intempérance, avec des ronflemens en faux-bourdon et des hoquets en quinte. M. Bourbier avait accaparé un silence interrompu par toutes les onomatopées de la table, pour entonner la digestion sur l'air des Folies d'Espagne j sa basse-taille fut étouffée dans un chœur dissonnant, hurlant, glapissant : les damnés font un charivari moins diabolique : Dieu eût réclamé par un coup de tonnerre, si Dieu avait aimé la musique.

— Mes amis! s'écria M. Palmier en les asper-

géant de vin d'Arbois , je vous exorcise avec cette eau bénite, car je ne sais quel démon vous possède, lion! allez-vous dormir, maintenant, sans attendre le café, et les dames, et le punch? J'espère que vous tiendrez mieux que vous ne promettez en apparence ?

— Vous aurez des femmes? demanda tout bas M. Revel qui cherchait des yeux son chapeau pour s'esquiver. C'est un piégée, un guet-apens que vous préméditez, je n'en suis pas: adieu j vous prendrez votre café sans moi, messieurs !

— Oh! notre cousin, reprit M. Bourbier le retenant par son habit; vous nous abandonnnez au plus beau moment. Tous êtes donc bien timide, qu'un jupon vous met en fuite? Rassurez-vous: ces dames ne vous violeront pas. Nous sommes tous garçons ici. Vous ne partirez pas. Non, Félix; le vin est tiré, il faut le boire. Holà! vous autres, aidez-moi donc à garder le prisonnier! Plus on est de fous y plus on rit!

— Tu resteras, Félix ! oui, tu resteras jusqu'à demain , répétèrent toutes les voix qui n'étaient pas attachées au palais aride. Faites-le rasseoir! faites-le boire! Palmier, nous allons jouer en action ton tableau de la continence de Scipion. Résigne-toi, mon vertueux Félix , à commettre une infidélité avant ton divorce. Nous te cédons notre tour; il suffira de le livrer à la Lionne.

Félix, pressé, pincé, poussé, n'eut pas la a^olonté assez solide pour heurter de front la con-

trainte despotique de ses amis qui lui présentèson verre plein et ajoutèrent de larges libations à celles du repas , avec un redoublement de railleries , de chants et d'éclats de rire : Félix se laissait aller au courant; ses yeux et son cerveau s'embrouillaient par degrés, l'imagination avinée a d'étranges cauchemars, qui s'éloignent ordinairement des mœurs accoutumées delà personne: Félix, entraîné dans une ronde infernale d'illusions, poursuivait des images lascives, des fantômes voluptueux qui tournoyaient dans un lointain magique: il avait les yeux fixes et béans, l'oreille dressée et inattentive, la peau brûlante et sèche; il tendait machinalement son verre et répandait la moitié du contenu sur ses habits; une sorte de frénésie couvait dans sa tète lourde et branlante.

— A la santé de l'empereur! mugit un peintre qui avait une commande de tableaux historiques pour rilùtel-de-Yille; à la mort de ses ennemis!

— Vive l'empereur! s'écria tout ce qui avait encore voix en bouche; et ce cri-là fut noyé dans les flots de Champagne. Diable! disait-on, ces coquins de Russes ne goûteront pas notre vin. ferse, verse y verse encore !

— Vive la France ! jurons de mourir pour elle ! cria un Argant d'atelier; enfans! voyez si j'ai la main sûre pour ajuster un Cosaque.

A cette bravade qui émut la curiosité de l'assistance, tandis que des dormeurs retardataires mur-

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muraient encore : Vive l'empereur ! il s'arma d'une carafe, la balança pour tripler son poids et sa force, la jeta contre une glace, qui en se fracassant, éclaboussa les convives d'un déluge d'eau et de verre pilé. Cet épisode eut un succès fou.

— Un Cosaque ne ferait pas mieux, dit flegmaliquement le maître de maison; si nous étions chez un restaurateur, on mettrait la glace brisée sur la carte, entre les huîtres et les citrons.

— Messieurs, dit M. Bourbier d'un air confit, ({uand nos dames arriAcront, je demande que mon cousin Félix ait les honneurs du pas avec la Lionne ; je vous conterai pourquoi.

— Appuyé , la motion ! répliquèrent les membres du sénat libertin. Revel a été si mal partagé en mariage qu'il mérite de l'être bien en amour. A lui la Lionne : c'est voté !

— Ah! je vous en prie, repartit Félix en bégayant des phrases sans suite dont il entrecoupait le sens: Mauvaise plaisanterie... ma femme, voyez-vous"^ je la cède à l'un de vous, à vous tous... C'est une bonne femme... mais bonsoir... Préférez-vous des appas rebondis; la gorge par exemple?.... Non, vrai, je ne veux pas... Bourbier, tu lui donneras le mouchoir

— Bravo ! dit un médecin qui avait amplement usé du système tonique; bravissimo! nous verrons si Aristote s'est trompé en disant que les ivrognes

— -Bah! Aristote était un pauvre sire, sans

doute, interrompit un littérateur partisan des innovations ; M. Félix ne compose pas de drames en cinq actes sans changement de temps ni de lieu.

— Messieurs, dit Bourbier en game chromatique, pendant que nous livrerons aux bètes le martyr delà fidélité conjugale, ne fera-t-on pas quelques parties d'impériale. Fei lions au salut de V empire! Des cartes! un jeu d'enfer! Vingt louis à perdre, entendez-vous? c'est une retraite de chef de bureau. Une petite chanson sur le jeu : Choxun joue ici-bas; De chacun on se joue!...

— M. Bourbier, je parie pour vous, dirent plusieurs Aoix accompagnées d'un timbre argentin ;nous faisons le jeu. Palmier, allume le punch; M. Félix , vous jouerez tout à l'heure.

— Holà! hé ! s'écrièrent les joueurs jetant leurs cartes pour courir à la porte, les voici! Comme vous venez tard, vous autres! Et la Lionne? A vos santés, mesdemoiselles! Place au plaisir qui nous visite en jupon! Çà, les enfans, il faut boireavec nous le coup de l'étrier. Etes-vous bien gentilles ou bien friponnes aujourd'hui? Nous vous ferons les honneurs d'un ancien, Félix Revel; le connaissez-vous?

— Félix Revel! reprit avec joie une ravissante brune , qui frappa siu" l'épaule de M. Bourbier et s'esquiva à la faveur des premières accolades.

— Notre ami Félix ne l'échappera pas, s'exclama Palmier qui remarquait la retraite de celle fille que suivit Bourbier en comptant son gain; la

Tictime est déjà sur l'autel. Hyacinthe l'a conduite dans ma chambre; on n'attend plus que le sacrificateur. Messieurs, assurez- vous du fuyard; attachez-le, s'il le faut, avec des serviettes en guise de bandelettes. Eu rang, prêtres et prêtresses de Vénus !

Une vingtaine de jolies filles au maintien lascif, au sourire voluptueux, au regard engageant, s'étaient éparpillées dans la salle du banquet av(.M3 d'impétueuses agaceries et de voltigeantes caresses. Les convives , ceux qui avaient du moins la faculté de voir et de se mouvoir, chancelaient à la poursuite de ces nympKes peu effrayées, comme des satyres antiques armés de leurs attributs obscènes. Chaque rencontre est signalée par des cris priapiques, des boutades brutales et des baisers paresseux. Mais Bourbier reparait seul, joufflu, rubicond et rieur. Il annonce d'un accent solennel , par un récitatif d'Armide , que le mystère va commencer; puis il chante le refrain des Visitandines : Ah! daignez m' épargner le reste! Félix^ à demi couché sur la table , à demi sommeillant , à demi mort-ivre, distingue à peine les sons et les objets; il n'oppose aucune résistance physique ni morale; il se laisse entraîner, porter par dix bras défailîans, tandis que de blanches mains aident à le dépouiller avec un folâtre acharnement. Tout à coup, aux discours pétulans qui bourdonnent autour de lui, par un effort de pudeur agonisante, il essaie à s'enfuir, à repousser

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