UNE CAUSERIE DU MONDE
folie du cher époux. Il rentre tard , mais il ne découche plus depuis quinze jours; nous avons fait une belle réconciliation, et mes sermons ont déjà porté fruit.
— M. Bourbier a bien des griefs à expier , s'il commence sa pénitence.
— 11 est un peu léger, il aime à rire; il se vante d'être épicurien , membre du Caveau Moderne ; il dine au Rocher de Cancale avec l'élite de nos chansonniers; il compose des vers charmans : ce ne sont pas là des péchés mortels.
— Sans contredit; mais il s'est fait une assez vilaine réputation, convenez-en, comme libertin , paresseux, prodigue et joueur !
— Il a les défauts du monde, de la jeunesse; cela est sans conséquence; il abuse du plaisir parce qu'il est trop ardent; mais, en revanche, quel excellent mari ! quel bon père !
— Vous m'aviez pourtant raconté des choses!.., - — Oui, des bagatelles, ce qu'il nomme des farces. Tous ces messieurs du Caveau font cent fois pis : il serait plus édifiant qu'ils allassent à l'église ; mais la raison vient avec les années , et la miséricorde divine est inépuisable.
— Je suis bien aise d'apprendre ces métamorphoses, car votre sort était bien à plaindre. Un mari qui sort avant le jour^ et ne revient que fort avant dans la nuit, à moitié ivre, chantant ou jurant selon qu'il a gagné ou perdu!... Ma chère Mélanie, à votre place j'en mourrais!
— Vous tracez des tableaux en peintre que vous êtes! M. Bourbier est gai ou triste^ d'accord: mais il y a loin de la bonne ou mauvaise humeur à ces excès... Au reste, cousine, lors même que je souffrirais de semblables désordres, il faut nous résigner à ce qu'on ne peut empêcher.
— Quoi! est-il une loi qui nous force à subir un esclavage conjugal, sans amour, sans amitié, avec de scandaleux écarts et d'indignes traitemens ! Non , la loi a prévu des cas que la morale publique rendra plus rares de jour en jour : la séparation , le divorce...
— Fi donc! le divorce! de quel monde sortezvous, mon innocente cousine? le divorce a été aboli avec la république.
— Aboli! mais vous n'y pensez pas : la loi a été modifiée, restreinte; mais le divorce est une loi de nature qu'il suffit de régler. Le mariage serait immoral sans le divorce.
— Voilà bien les détestables principes de la philosophie! Félix vous a endoctrinée^ ma chère. Sans doute le divorce existe, mais on le repousse, on le méprise; l'empereur même, par son exemple , n'a pas réussi à le mettre en vogue. Qu'est-ce qui ose maintenant s'afficher par un divorce ? une marchande, une veuve remariée.
— Vous avez d'étranges préjugés, Mélanie, et vos leçons ne me convertiront pas. Préférer un supplice de tous les jours, de tous les raoraens, a une résiliation de contrat !
TNE CAUSivUIE J)U MOiliDE.
— Pas possible; le mariage serait un bail, à vous entendre? Pour moi, je serais ruinée, maltraitée, frappée par mon mari , que le divorce ne me tenterait pas; je suis chrétienne et catholique. Voyez dans la société de quel œil sont regardés les divorces? on les montre au doigt; les gens sensés qui n'écoutent ni la passion ni le caprice, n'usent jamais d'un moyen extrême qui divise les familles et les fortunes.
— Nous sommes tout-à-fait opposées sur ce point; quant à moi, si mon mari me laissait soupçonner qu'il regrette sa liberté et que je suis un obstacle à son bonheur, je lui offrirais moi-même de nous séparer ou de rompre tous nos liens.
— Pas possible ; vous n'en viendrez pas là, j'espère, quoique les mariages d'amour soient ordinairement fragiles. Mais je vous le dis, cousine : divorcer est du plus mauvais goût. Les erreurs de la femme ne renferment pas même une excuse valable aux yeux du monde. Voyez le digne M. d'Orvil tiers , chez qui je vous ai présentée ; sa femme qui, pour faire son salut, est dame de charité de ma paroisse, a des amans; il le sait, et lui qui prononce le divorce pour tant d'infortunés , ne songe pas à se l'appliquer...
Mariette annonça deux visites à la fois qui s'étaient rencontrées sur le palier; une voix de fausset faisait reconnaître le président d'Orvilliersdont le pas lourd ébranlait le plancher; un timbre plein et sonore signalait de loin M. Bourbier, qui mar-
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chait en piroueltant. Ce dernier, fredonnant un refrain bachique, avait embrassé la femme de chambre au passage, et il s'étonna de n'avoir pas les honneurs du soufflet traditionnel.
— J'irais voir ma cousine rien que pour ce tendron , dit-il au président qui riait de limpertinence; la servante de Molière n'était pas si gentille et si sage! les Lucrèces de Paris n'ont pas survécu aux sans-culottes.
M. Bourbier n'avait pas une de ces hideuses physionomies sournoises ou dissolues qui sont les insignes de la dépravation , et qu'on retrouve tôt ou tard sous le bonnet rouge du forçat ou dans un lit infect d'hôpital; son air était ouvert et jovial ; les yeux pétillans, les joues vineuses, la bouche volontiers béante, il ressemblait à Bacchus allant à la conquête de l'Inde, lorsque son ventre distendu par la bonne chère alchimisait la digestion. M. Hyacinthe Bourbier, trop jeune pour avoir vidé ses premiers flacons et chanté ses premiers flonflons sous le règne de Panard, Piron et Collé, continuait nonobstant avec gaité et appétit sa mission d'épicurien. Il n'était ni abbé comme L'Attaignant, ni épicier comme Gallet, ni tonnelier comme maitre Adam : un couplet de chanson sur la naissance du roi de Rome l'avait implanté chef de bureau dans un ministère j auparavant il se disait rentier, et vivait aux dépens du trésor, qui a perdu le secret de faire payer la chanson depuis Mazarin. M. Bourbier avait donc le tilre