L'NE CAUSERIE DU MONDE
pris... Si l'on se sauve par divorce... C'est une chanson sans chœur.
— Vous m'interrog^cz comme un médecin sur la maladie ; reprit M. d'Orvilliers.
— Sur le remède , dit madame Revel distraitement j on n'en doit user qu'à la dernière extrémité.
— Je suis par état dans la catégorie d'un apo' thicaire qui vend des drogues , répliqua le président • je les sers à petite dose, et m'abstiens d'en goûter. Les divorcés sont des fous , des amoureux ou des philosophes.
— Ou des malheureux sans mœurs ni religion, ajouta Mélanie; on doit tenir au décorum. Hyacinthe, où passez-vous la soirée?
— J'ai une, deux invitations, ma bonne, répondit M. Bourbier tirant de sa poche un curedent; grand festin au Caveau, réception d'un membre; assaut de saillies, de gaudrioles, de bouchons et de santés : toi, tu conteras Barbe- Bleue aux enfans , et les enverras coucher avec le Petit-Poucet.
— Comment! vous ne séparerez pas deux êtres unis contre leur gré, sans s'aimer, sans s^estimer, t^ans se connaître! s'écria madame Revel après un silence de réflexion 5 vous les condamnez à porter la même chaîne, à vivre sous le même toit^ à se souffrir mutuellement, les jours, les nuits, les mois, les années!
— Oh! non pas, dit le président qui s'amusait de
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la candide indignation d'Addine; on rit chacun de son côté; on n'a de commun que le nom, lelogement et la table. C'est très-moral; on prend autant de liberté qu'on Tcut sans scandale; on. est uni seulement aux yeux de la société. C'est un divorce honnête.
— Bravo, président! dit M. Bourbier faisanti» toilettede sa mâchoire, vous parlez comme un couplet de facture ; ce ne sont pas les mauvais^ ménages qui divorcent.
— Ce seraient donc les bons? demanda Ade~ line comme partie intéressée.
— Sans doute, repartit M. d'Orvilliers poussant à bout le paradoxe; ne faut-il pas avoir trouvé le bonheur en mariage pour pouvoir le^ perdre?
— Charmant ! quand on se marie pour être heureux, continua du même ton M. Bourbier, il y a guet-apens; alors le divorce est une sottise plus irrémédiable que la première; on tombe de Charybde en Scylla, car le mariage ne réussit qu'en comédie.
— Trêve au mariage et au divorce, messieurs 1 dit madame Revel offensée de ces inconvenantes plaisanteries, vous défendrez l'un quand vous chérirez l'autre. Le mariage n'est pas un enfer du Dante,. où il faille laisser l'espérance à la porte.
— Quand la morale publique fcM'a des progrès, riposta Mêla nie d'un ton sententicux , on abro-
UNE causi:rie du monde. 59
géra cette Tilaine loi du divorce, faute d'application.
— En attendant, dit M. d'Orvilliers comptant sur ses doigts, je dois prononcer quatre divorces volontaires dans mon audience de demain.
Petite bonne agaçante et jolie.
Bf.ranoer.
C'est une jolie fille que Mariette; elle le sait; on lui répète tous les jours qu'il y a en elle l'étoffe d'une grande dame^ et qu'un cachemire serait mieux placé sur ses épaules qu'un modeste madras fermé par deux énormes éping^les, où les Adonis du quartier Tiennent se piquer les doigts; elle ne doute pas de la métamorphose que produirait sur sa tête une fraiche capote de satin ^ à ses mains des bagues de pierreries, à ses oreilles des diamanS; car sa tète, ses mains et sa taille sont déjà belles sans parure. Elle a rêvé des robes de soie, des tissus de l'Inde, des dentelles,
des bijoux 5 la beauté ne connaît pas de distance, d'obstacle, d'impossibilité. Elle s'est vue en espoir courtisée , aimée , enrichie.
Lorsqu'elle habillait sa maîtresse pour le bal ou pour le spectacle; lorsqu'elle s'exerçait à réhausser avec un soin minutieux les charmes d'une autre, d'une rivale, puisqu'une rivalité tacite existe entre les femmes de tous les âges et de tous les rangs; elle jetait dans la psyché de furtifs regards qui comparaient, et des sourires triomphans qui jugeaient toujours en sa faveur. Chaque imperfection qu'elle découvrait chez madame était pour elle une bataille gagnée; elle eût volontiers choisi monsieur pour arbitre; enfin elle s'attribuait la pomme sans allumer une guerre de Troie.
Lorsqu'elle traversait le Luxembourg à l'heure où s'y répandent les étudians et les bonnes d'enfans, ceux-ci délibérés poursuivans de tout ce qui porte jupes , celles-là conquises et reconquises par les écoles de droit et de médecine, elle entendait les louanges marcher derrière elle, et plus d'un Céladon du faubourg Saint-Jacques lui avait offert sans façon la moitié de sa chambre garnie au cinquième, avec les attributions de ménagère pendant toute la durée du cours jusqu'à la thèse. Mais elle avait profité des conseils d'une connaissance qui s'était faite rentière sans autre mise de fonds qu'un minois chiffonné , un peu de bonne volonté et beaucoup de coquetterie. Que serait-ce donc, elle^ avec une double
somme d'avantages physiques et de dispositions morales? A coup sûr, elle était destinée à devenir baronne et millionnaire. Les jeunes gens de famille, ayant souliers huilés, habits râpés et chapeau chauve, rôdaient vainement autour d'elle; paroles que de colère, regards que de dédain : elle avait repoussé le fils unique d'un préfet, parce qu'au mois de décembre il avait des gants de peau de lapin.
C'est que Mariette est une jolie fille. Un perruquier du voisinage a déjà voulu l'épouser sans dot; le fils du boucher relève son tablier sanglant lorsqu'elle passe devant sa boutique, et reste debout sur le seuil jusqu'à ce qu'elle ait disparu; l'épicière l'appelle souvent à son comptoir pour lui apprendre les nouvelles victimes de ses beaux yeux, et l'épicier, qui l'admire à la dérobée, mêle la chandelle avec la cassonade; l'apothicaire l'affriande par des pastilles et des douceurs; le marchand de vin lui présente un bouquet à son image, dit-il. En un mot , elle centralise l'amour des hommes et la jalousie des femmes.
Trouvez-moi une plus jolie fille , plus vive, plus agaçante j, plus fringante, plus soubrette, même dans notre ancien théâtre; les Lise, les Marton , les Dorinne de Marivaux , si gaies, si expéditives, si entreprenantes, auraient salué la reine du bonnet cfl^ronté et du tablier ancillaire. Mariette peut jouer les rôles de femme de chambre, de grisette, d'enseigne de café, de fille entretenue; elle n'a
qu'à changer d'emploi. Oh! que la nature est mal avisée de prostituer ainsi ses trésors !
Mariette est brune comme une Andalouse; le soleil de Provence l'a mûrie sans la faner ; sa peau ferme et odorante se noircit d'un duvet qui chatouille le baiser; des dents nacrées luisent par éclair entre ses lèvres rougissantes; ses paupières, sous lesquelles nage un regard âpre et voluptueux, abaissent leur éventail de cils, ainsi qu'une Vierge de Raphaël; ou quelquefois ses prunelles élargies lancent du feu. Cette mobile physionomie, qui ne conserve pas les plis du sourire ni les rides de la raoue, apparaît tantôt calme et pure, tantôt turbulente et hardie; l'ame ment par les yeux.
Mariette est petite et bien faite; vous savez que le corps d'une femme à travers la toile ou le satin aiguillonne l'imagination et la fait voyager plus loin que n'oserait la main audacieuse : le sens du toucher s'idéalise et se déplace. Mariette, tu as les attributs de la Vénus grecque : il te faut un temple! Son corset est moins serré que celui des dames du monde; mais sa gorge plus solide, sa taille plus fine, n'ont que faire de fanons de baleine et de buse d'acier ; ce que l'on voit augmente le prix de ce qu'on ne voit pas; une main délicate, un pied délicat ont un langage muet qui trompe rarement; c'est la géométrie du plaisir. Qu'importe, après tant de grâces en montre et tant de délices soupçonnées , que le bas blanc et bien tiré soit de coton uni, que la chaussure soit de simple peau
O* m DIVORCE.
noire , que le bonnet de tulle ne soit pas garni de malines, que la collerette ne soit pas raide de broderies , que la robe d'indienne ait coûté trente sous l'aune? La parure fut sans doute inventée par la laideur et perfectionnée par la coquetterie; en revanche, on désirait peu du temps que l'on possédait tout. Peut-être devons-nous Tamour aux couturières.
Mariette n'est rien moins que vertueuse; mais elle est politique, elle fait rarement une échappée; en vérité, elle devient sage; elle ne sort phis, elle médite, elle s'enferme. Ce train de vie dure depuis une année, et davantage; on en cause tout bas le matin dans le cercle des laitières , le soir dans l'arrière-boutique de l'épicier; on dit qu'elle aime : assurément, la pauvre enfant n'a plus la tète à elle ; on raconte alors ses distractions, ses oublis; elle ne répond pas quand on lui parle, ou bien tient des discours extra vagans; elle a dit à la cuisinière de madame d^Orvilliers qu'on la verrait bientôt porter chapeau! C'est l'ambition qui la dévore: elle maigrit; comme ses yeux sont cernés! C'est de l'amour. Mais pour qui? Elle ne fréquente personne, on ne la rencontre jamais au bal champêtre l'été , ni au spectacle l'hiver. Elle mourra de consomption... Oui, ces commérages de portières et de coin de rue déroulent souvent la plus secrète confession du prochain : Mariette a de l'amour.
Jacqueline, cuisinière de madame d'Orvilliers ,
UNE' SOUIJIlIiTTr. G5
rencontre Mariette qui promène dans ses bras au Luxembourg le fils de madame Revel, mais qui ne s'occupe guère du précieux fardeau que lui a confié une mère. Mariette coi^templait la fontaine mythologique, les colonnes ruisselantes d'algues marines , les statues de fleuves barbus , et ces urnes qui versent des flots de pierre ; Mariette n'était pourtant ni peintre ni architecte : le marmot vagissait et tendait les mains à la mamelle absente.
— Mariette ! lui cria Jacqueline de sa grosse voix des halles^ ce petit pleure la faim, et vous n'êtes pas encore nourrice pour lui bailler sa bouteille.
— Vraiment! reprit Mariette, cet enfant me fera damner- on dirait qu'il comprend pourquoi je le déteste tant. Tenez! je ne suis pas méchante, mais je donnerais quelque chose pour qu'il fût mort déjà.
— Ce cher petit innocent ! avez-vous le cœur de lui jeter un sort! J'ai connu une Normande qui, dans sa grossesse, ne pouvait pas sentir les enfans.
— Bon , Jacqueline ! prétendez-vous par là que je sois dans l'état de la Normande?
— Dame! on a vu des eff'ets plus extraordinaires; j'ai connu une Franc-Comtoise qui faisait comme vous la sainte Nitouche, et pondait tous les ans au profit du gouvernement.
— Fi, l'horreur! ses enfans n'avaient donc pas de père? Je ne vous dis rien, Jacqueline : mai»
au retour de Monsieur, je serai ma maîtresse, et cela fera du bruit dans l'arrondissement.
— Oh! mamselle Mariette, j'ni connu une Picarde , brave femme au fond , laquelle disait tout de même, et fit tant qu'elle est périe »à l'hôpital!
Jacqueline^ vieille hommasse édentée, cicatrisée, éraillée, passait pour un oracle, parmi la gent domestique; elle théorisait les mystères de l'anse du panier, qu'elle pratiquait depuis son apprentissage; elle indiquait des remèdes pour la brûlure et les maux d'aventure; elle était la confidente obligée des amourettes , elle rapportait à ses commères du pain béni de la grand'messe; elle excellait en cuisine. Mariette écouta ses avis en indifférente, et ne distingua pas la recette d'un signe de croix en se couchant pour chasser le malin. Mariette n'avait garde de renoncer au démon , à ses pompes et à ses œuvres.
Le soir, lorsque Mariette fut retirée dans sa mansarde, où son lit sans rideaux n'était pas digne de recevoir dans ses draps grossiers un corps mignon et velouté, elle s'assura d'abord que la porte était fermée à double tour, et que la clef interceptait le trou de la serrure; puis elle tira de son fichu une lettre qu'elle décacheta impétueusement et qu'elle parcourut avec des mouvemens d'impatience qui froissaient le papier; elle le dé chira en achevant sa lecture.
— Il m'envoie au roulage réclamer ses effets! s'écria- 1- elle d'un air fâché : voila un souvenir
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bien tendre! Pourtant il m'aime, je n'en donte pas; mais dans ses lettres pas une phrase indirecte à mon adresse! 11 ne sait pas que la correspondance de sa femme et la sienne tombent entre mes mains,,. Cette lettre aura le sort des autres... Il revient enfin!... Je veux qu'il m'aime, et je les brouillerai , si ce n'est pas fait ! Après qu'il aura divorcé!...
Elle se tut tout à coup, croyant qu'un bruit de pas se dirigeait vers sa chambre; mais le silence ne fut qu'interrompu. Elleai)procha delà lumière la lettre qui se consuma et s'éparpilla en poussière blanchâtre. Ensuite elle s'assit devant un miroir étoile, roula ses cheveux noirs en boucles drues, fit des papillottes avec des morceaux de papier ramassés oà et là , et enveloppa son front d'un mouchoir noué artistement; elle examinait avec complaisance l'édifice de sa coiffure nocturne :
— 11 me trouvera embellie ! dit-elle se souriant dans la jjlace ternie. Madame Revel, chacune à notre tour !
Elle souflla la lumière^ et le châlit criard s'ébranla sous le poids de la dormeuse.
YI.