‹ Un divorceChapitre 7 sur 25 · UNE PAGE D'ALBUM · texte numérisé non relu

UNE PAGE D'ALBUM

Un album de femme est le trop-plein du cœur et le livret du boudoir.

Edouard Lacroix , Méditations.

Madame Revel écrivit encore à son mari sans plus d'espoir d'une réponse , et quelques larmes mouillèrent sa lettre qu'elle remit à Mariette pour la porter au bureau de la poste , avec des recommandations verbales; car elle ne doutait pas que ses lettres n'eussent été perdues ou interceptées. Mariette se trahissait par un sourire sardonique. Madame Revel, un peu tranquillisée par le départ de cette lettre où elle apprenait à Félix la singulière résolution de Jenneval et s'excusait du reproche de négligence par un reproche semblable

UNE PAGE d'album. 69

renvoyé à son auteur, se partagea entre le portrait et l'enfant , non sans chereber des rapports indécis du chevalet au berceau. Lorsqu'elle eut épuisé le lait de son sein et les couleurs de sa palette, elle laissa dormir le père à côté du fils, et, l'ame prédisposée à la rêverie, elle ouvrit un album enrichi d'une reliure damasquinée où resplendissaient ses chiffres couronnés, promena ses doigts au hasard parmi la tranche dorée, et arrêta ses yeux, immobiles comme son attention, sur une page couverte de dessins qu'expliquait , pour elle seule, la date de 1809; c'était la première année de son union.

Ici on voyait une jeune femme , dont la beauté angélique ressortait davantage de la simplicité de son costume; elle prodiguait les plus tendres soins à un jeune homme malade qui lui prenait la main pour la placer sur son cœur, tandis qu'un médecin, au maintien grave et réfléchi , ne s'apercevait pas que le mal avait un remède , et consultait les battemens du pouls accélérés par ceux du cœi^r. Là, ce même jeune homme convalescent, puisait la vie dans les baisers de cette même jeune femme; le médecin , fort ignorant des vertus pharmaceutiques de l'amour heureux, lisait, sans mieux s'instruire,- les Aphorismes d'Hippocrate, et doutait de la Faculté.

Adeline eut un soupir pour Jenneval qui no pouvait espérer une aussi prompte guéri son que Félix ; elle plaignait cet ami estimable qu eleur

IJNDI VORCE.

enlevait pour toujours peut-être le coup le plus inattendu. Elle fit des vœux pour son bonheur , pour son retour... Puis, comme si elle eût craint qu'on épiât un terrible secret qui n'était pas le sien, elle se hâta de discontinuer ses investijjations ressouvenantes dans les hiéroglyphes de son album où il ne restait plus une page blanche que le malheur pût remplir. Le crayon et la plume avaient dépeint à l'envi toutes les joies d'une existence à deux. Adeline se reportait en esprit aux dates qui déroulaient dans sa mémoire le passé garant de l'avenir; elle répercutait à la fois quatre années de prospérité conjugale, quatre années dont chaque jour avait son fait particulier, chaque heure sa pensée relative; enfin, lasse de parcourir ce dédale d'émotions, elle se reposa sur un fragment de prose, qu'elle avait lu cent fois depuis qu'il était écrit, au dessous d'un croquis de Jenneval.

« Je ne comprends pas l'amour, dis-tu sans cesse, mon ami. C'est comme si on ne comprenait pas la maladie, tant qu'on jouit d'une bonne santé. J'admets que, par un concours de circonstances répulsives, ou par une organisation incomplète, ou par une volonté systématique , un homme puisse méconnaître chez lui le germe d'un sentiment que rien n'a encore développé ; mais il devra pourtant se regarder comme une exception bien rare dans la nature. Faut-il nier ce qu'on ne saurait analyser comme une opération chimique?

Ti-!Œ PAGE d'aLBLM. 71

faut-il mettre des théories individuelles à la place des vérités générales? Pour toi, ne pas comprendre, c'est ne pas croire: tu rejettes l'énigme avant d'en chercher le mot. Voilà pourquoi tu caresses ton paradoxe, ton incrédulité, sans vouloir être désabusé; tu marcherais, que tu douterais encore du mouvement ! Tu traites l'amour de chimère, de démence; ne pouvant contester les effets, tu nies les causes ; tu prétends ranger ce qu'on nomme amour dans les affections du cerveau et du cœur; tu oses matérialiser l'intellectuel , frapper de mort l'instinct, et réduire tout l'homme à des appétits sensuels. Non, Jenneval; tu t'ignores toi-même; tu mens à tes penchans, tu contraries tes habitudes. Quoi ! tu vas borner l'association des deux sexes à des rapports d'intérêts personnels, à des besoins de nature , à des velléités de passage? Eh bien ! l'amour même existerait avec ces simples relations d'égoïsrae, ces brutales interprétations du moi. Il est impossible qu'on ne s'attache pas à la compagne indispensable de nos plaisirs, qui la devient aussi de nos peines. L'amour n'est donc pas un gui parasite , éclos du chêne de la civilisation ; l'amour est contemporain de la femme qui trouva un protecteur et un ami dans son premier amant. Je le répète, tu donnes un démenti constant à ton scepticisme: n'es-tu pas uni à moi par des liens que la dijBFérence du sexe aurait seule pu rendre plus étroits? L'amitié, Jenneval, c'est de l'amour non moins ardent, non moins jaloux

qu'un autre plus charnel ; l'amour, c'est de l'amitié plus intime et plus variée qu'une autre moins intéressée: l'amitié appartient à l'homme, l'amour à la femme ; c'est un mot masculin et un féminin qui n'ont qu'un sens et une racine. Ta jeunesse écoulée au milieu des camps , étourdie au bruit du canon , n'a pas eu le temps de se consacrer au culte de ce sentiment doux et paisible, de ce sentiment qui fuit les rumeurs mondaines et se complaît dans l'isolement et la retraite qu'il peuple d'illusions ; la j^^uerre, au contraire, n'a que des jouissances de fracas, de fanfares, de triomphes; mais tu subiras plus tard la conséquence de ton caractère long-temps rassasié d'études et de politique : cette nourriture austère ne lui suffira plus un jour. L'explosion en sera plus imprévue et plus violente pour avoir été long-temps comprimée 5 l'étincelle qui la produira couve peut-être sous la cendre. Alors tu connaîtras l'amour qui fond à sa flamme capricieuse les plus solides préjugés, les plus durables obstinations, l'amour qui passe l'ame au creuset; l'amour qui dore ou calcine une destinée; l'amour qui enivre ou empoisonne ! Prends garde qu'il ne se venge alors de tes mépris, qu'il ne de- Tienne ton tyran , qu'il ne le foule aux pieds, qu'il t'arrache le cœur! Tu l'évites; tu le repousses : il te poursuivra , il t'atteindra; tu es digne de lui : le sera-t-il de toi? Ami, marche plutôt à sa rencontre, offre-lui l'hospitalité; il est déjà sans doute à ta porte. »

UNE PAGE d'album. 73

Adeline s'étonnait de ces paroles prophétiques dont l'événement avait réalisé l'oracle. Félix, en les écrivant , n'ajoutait pas foi lui-même à son art divinatoire. Jenneval, en les entendant, ne s'effrayait pas du sort qu'on lui promettait. Madame Revel, à cette époque, voulut suppléer à l'obscurité de l'horoscope, et y ajouta de sa propre main cette formule matrimoniale :

(( M. Jenneval, docteur-médecin en la Faculté de Paris, a l'honneur de nous faire part de son mariage avec mademoiselle... »

Cette plaisanterie avait eu le plus triste dénouement.

Elle s'abandonnait donc à cette vague préoccupation qui retourne en arrière pour chercher l'origine du présent dans le passé , pour découvrir des rapprochemens ou des contrastes, pour vivre une seconde fois. Elle se rappelait le Jenneval de ce temps-là, si différent du Jenneval d'aujourd'hui : gai et railleur par boutades, actif et laborieux par tempérament, bourru avec les femmes, brusque avec les hommes , racontant ses campagnes, chantant la Marseillaise j et tressaillant au seul nom de la république française, une et indivisible , comme au nom d'un fils qu'on a perdu; ayant sa place accoutumée à table et au coin du feu. A ces souvenirs minutieux qui s'enchaînaient l'un à Fautre jusqu'à ce qu'un amour fatal en eût rompu les anneaux , Adeline pleurait tout bas le pauvre absent , qu'elle n'aurait pas osé plaindre

de près quand il l'abordait en silence , les yeux pleins d'un feu sombre, lorsqu'il était là, devant elle, indifFérent à l'univers, lorsque des larmes descendaient le long de ses joues creuses et pâlies.

Une cbaise de poste , qui s'annonçait de loin dans la rue au claquement du fouet, au galop des chevaux , est entrée dans la cour.

— C'est lui! le voilà! s'écrie Mariette, dont le fichu s'agite, dont la rougeur éclate.

D'un bond elle est dans la cour, elle écarte les curieux et les empressés; elle n'a peur ni des roues qui reculent, ni des chevaux qui regimbent; elle s'approche de la voiture, elle veut être remarquée la première , elle étend les bras , elle se hausse sur la pointe des pieds, elle se penche, elle rit, elle est folle de transport.

— Ah! c'est donc vous, monsieur? dit-elle à plusieurs reprises , la voix tremblante ; ô mon Dieu! je croyais que vous ne reviendriez plus!

— Cela veut dire , ma chère , que tu me croyais mort et enterré, repartit gairaent M. Ilevel qui sauta hors de la chaise; les revenans de mon espèce se portent à merveille.

— Combien on pensait à vous ! comme on vous attendait ici avec impatience, moi surtout!

— Donne-nous un peu des nouvelles de la maison : ma femme, mon Jules, Jenneval? 11 ne leur est rien arrivé de fâcheux pendant mon absence?

LNE PAGE D AL1ÎU3I. /.;>

Sans laisser le temps de répondre ù ces questions redoublées ;, Félix, en costume de voyage, prit le chemin de son appartement j il monta l'escalier en courant: Mariette courait aussi pour le suivre, pour le rejoindre.

— Madame a eu deux accès de fièvre par imprudence, continuait-elle toute haletante; le petit grandit beaucoup , mais n'embellit pas 5 M.Jenneval est parti d'hier.

— Jenneval parti ! interrompit-il en se retournant tout à coup ; et pourquoi parti ?

— Oui, monsieur, dit-elle mystérieusement et à demi-voix; il aimait trop madame!

M. Revel, stupéfié de cette rude confidence, s'appuya contre la rampe : un livre qu'il tenait échappa de sa main. C'était un volume de Don QuicJiotte y qui, en tombant, s'ouvrità l'histoire du Curieux iinpertinent.

Page 1