UN PREMIER SOUPÇON
Depuis que le doute soupçonneux s'est introduit
sur la terre , les amis se sont abandonnés ; les liens
des frères se sont relàcliés ou rompus 5 ceux qu'on
avait séparés ne se sont retrouvés qu'avec froideur.
Taylor, Bertram.
Félix Revel était un de ces hommes privilégiés que la nature a comblés de ses dons , enfans gâtés qu'elle choisit souvent dans une obscure naissance, tandis qu'elle est marâtre aux fils de rois. Il semblait qu'elle eût mêlé plusieurs âmes nobles et bien trempées pour composer la sienne; qu'elle eût rassemblé les plus beaux traits pour former les siens. Mais elle avait laissé en lui un levain de mélancolie noire que reflétait parfois son visage
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et son esprit. Une maladie de foie chronique le tourmentait comme eût fait un mauvais démon. De là ses accès de misanthropie, de méfiance, d'injustice et de morne abattement.
Il avait le génie artiste , ce génie qui se développe et ne s'acquiert pas, qui n'a point de physionomie déterminée parce qu'il se montre sous toutes les faces, ce génie qui lance la foudre ou jette de lointains éclairs. Félix possédait un sentiment exquis de l'art, non pas seulement de ce beau de convention, faux et glacé, maisde toute création vraie et animée prise dans la vie réelle ou idéale ; il se sentait peintre devant un tableau de Salvator Rosa et de Rembrandt, sculpteur devant une statue de Jean Goujon et de Canova, architecte devant une cathédrale du moyen âge et une coupole de Michel Ange, musicien aux puissantes harmonies de Pergolèze et de Mozart, poète en lisant Molière et Horace , comédien en admirant Talma. Mais il renfermait ses enthousiasmes qui eussent paru de burlesques anachronismes au milieu de la perfection plâtrée et mesquine de l'empire, où notre gloire militaire était seule gigantesque, où Bonaparte ne trouvait rien à sa taille.
Félix, orphelin de bonne heure, n'avait pris d'autre guide pour son éducation que ce tact délicat et ce sens droit quiappartiennent aux esprits choisis; il s'était arrangé une philosophie de conduite qu'il éprouvait à l'application; il entrait dans la vie le front haut et la démarche assurée,
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sans plus se soucier des préjuges sociaux qu'un \oyageur ne fait des ornières de la route; il ne déviait jamais , et s'appuyait sur sa conviction. Cette façon d'être libre au milieu des esclaves avait bien blessé quelques amours-propres, froissé quelques religions, suscité quelques envies; mais il n'en allait pas moins d'un pas ferme vers son but.
En dépit de ses incrédulités, il gardait soigneusement ses croyances de cœur; il avait foi aux sympathies indéterminées, et, contre l'usage des gens à système, il s'offrait en exemple du sien. Il rencontra dans le monde où il occupait son coin d'observateur une jeune personne belle et pauvre: sans parens à consulter, sans héritage à attendre^ sans prétentions à satisfaire; elle était sous-mailresse dans une institution de demoiselles après y avoir été élève; avec des talens et des qualités brillantes qui l'eussent fait distinguer hors d'une classe médiocre, elle conservait des goûts simples et modestes. Félix la vit et l'aima , entrainé par une persuasion invincible, par une homogénéité de caractère, d'humeur, de sentiraens et de désirs. C'est alors qu'il contracta avec elle ce mariage des temps antiques, juré à la face de Dieu et de la nature: « Sois ma compagne : je serai ton ami et ton protecteur. » Ils vécurejit deux années ensemble dans une maison isolée, sans autre contact avec le monde quelesfréquentes visites de JenncA'al, qui venaitchaque semaine