‹ Un divorceChapitre 9 sur 25 · UN PRE3IIER SOUPÇON · texte numérisé non relu

UN PRE3IIER SOUPÇON

au milieu d'eux se refaire de l égoïsme monotone de Paris, et se réchauffer aux rayons de leur bonheur.

Ce bonheur fut interrompu lorsque Félix , S^'^~ veraent atteint d'un mal qui s'enflamme par le travail de la pensée, dut se rendre aux eaux de Barèges, seul, parce que la grossesse avancée de sa femme n'aurait pas résisté à ce voyage de long cours : JenncAal n'eut qu'à opposer cette puissante considération aux vœux de l'un et de l'autre. Félix partit, et revint plus malade, tant l'absence avait pour lui éternisé les heures, assombri le ciel et paralysé l'effet des eaux minérales 3 mais bientôt la vue de sa chère Adeline et la naissance d'un fils , quoique prématurée et environnée de mortelles inquiétudes, contribuèrent à guérir la mélancolie qui le consumait; il reprit courage à ses études, à ses plaisirs; il traita le corps par l'esprit, et les médecins le décidèrent à une seconde excursion à Barèges. Cette fois encore, il n'emmena pas sa femme que l'état de nourrice condamnait à la résidence; mais il s'affecta moins d'une séparation nécessaire pendant laquelle madame Revel demeurait à Paris sous la garde de Jenneval, occupée de ses devoirs de mère et distraite par un petit nombre de nouvelles relations de société; car elle avait désiré couvrir son union d'un vernis légal, et son époux n'avait pas balancé à lui accorder en échange d'un fils la vaniteuse satisfaction d'un article du code Napoléon j

80 LW DIVORCE.

cependant, pour l'honneur de sa pliilosophie , il avait protesté devant le maire que l'association de l'homme et de la femme était souverainement indépendante. Enfin il revenait Lien portant, avide de jouir des douceurs de sa récente paternité et de l'amour conjugal ; la chaine de la municipalité ne lui pesait pas.

Félix, suivant le précepte de la création biblique, avait pris femme à son image; car il l'égalait en beauté et en grâces autant qu'on peut comparer les formes flottantes et polies d'Eve aux formes arrêtées et saillantes d'Adam. Il était blond comme elle! avec des yeux bleus comme les siens ; mais sa peau plus brunie , sa bouche moins mobile, ses sourcils plus épais et ses joues moins rosées accusaient la différence d'âge et de sexe. Ses limpides regards , qui filtraient à travers des cils dorés, s'obscurcissaient par instant au reflet d'une triste et vague fantaisie. C'est un clair ruisseau dont le moindre vent trouble le fond et ride la surface.

Il fût resté à la même place, pâle, muet et raide d'étonnement, à la foudroyante parole de Mariette qui n'osa en observer le résultat et s'enfuit, si madame Revel n'était accourue à lui, pétulante de joie, pleurante d'émotion; elle se précipita dans ses embrassemens et se suspendit à son cou avec des transports, des cris, des sanglots, des mots inarticulés : lui était froid, préoccupé et ingrat à ces démonstrations de tendresse.

UiN PREMIER SOUPÇON. 81

telîenienl qu'elle s'en aperçut et attribua ce singulier accueil à tout, plutôt qu'à l'apparition du spectre de la jalousie dans son ménage. Elle redoubla ses caresses, ses mignardises, ces coquetteries d'amitié qu'il lui avait appris à croire infaillibles; mais en vain : une phrase retentissante à ses oreilles l'avait frappé d'oubli et d'insensibilité.

Lorsqu'il passa le seuil de son appartement , il n'éprouva pas cette inquiétude religieuse qui s'empare de nous en rentrant dans nos foyers; il ne salua pas avec des larmes les lieux qu'il avait quittés naguère; il n'interrogea pas curieusement sa mémoire pour y rassembler des impressions lointaines; non : tout sembla changé à ses yeux ; il ne reconnut plus sa bibliothèque et les livres de prédilection où le sinet n'avait même pas été déplacé , ni son atelier où le nombre de ses tableaux était augmenté, ni sa chambre où il recula devant un portait de Jenneval. « Il aimait trop madame î» Cette horrible accusation qui fermente dans son cerveau, qui bourdonne à ses oreilles, qui torture sa pensée, prend un corps, se dresse, se multiplie, affaisse les coussins du canapé et se joue dans les rideaux du lit.

— Félix, regarde notre Jules, lui dit Adeline élevant l'enfant d'un air de triomphe maternel ; comme il est fort! comme il est beau!

Mais il regarde à peine d'un œil fixe et distrait comme si cet enfant lui fût étranger , et toujours

82 VN Dl.VORCE.

le désordre s'accroit dans celte ame bouleversée par quatre mots qui contiennent trois destinées.

— Mon ami, regarde ton portrait, dit-elle en souriant avec calme j il me tenait compagnie , et bien souvent je lui adressais la parole. Je l'ai fait de souvenir, et j'espérais le finir avant ton retour.

— C'est-à-dire qu'on ne m'attendait pas ici , murmure-t-il entre ses dents qu'il grince.

Mais il s'apaise par degrés ; il a honte de ses fougueux soupçons , il s'afflige de sa crédulité maladive ; c'est un rêve, c'est une imposture; il se retrouve en lui-même, il retrouve son Adelineplus belle, plus enchanteresse, plus pure; il s'éveille : alors l'affreux cauchemar se dissipe dans les bras de sa femme , auprès du berceau de son fils ,. parmi les charmantes réalités du bonheur domestique.

— Mon Félix , lui dit-elle assise sur ses genoux et s'interrompant par des baisers, pourquoi ne m'écrivais-tu pas.

— Tu vas au devant de mes reproches , ma bonne amie; je n'ai eu que deux lettres de toi!*

— Deux lettres ! j'écrivais plusieurs fois par semaine

— A moi?

— Sans doute ; et je n'ai pas reçu de loi une seule lettre depuis ton départ.

— Pas une lettre, mais dix, vingt, que sais-

Page 1