‹ Un dossier--La fiammina contre OdetteChapitre 16 sur 19 · W5 UX DOSSIER · texte numérisé non relu

W5 UX DOSSIER

événement humain, toute théorie sociale appartiennent à tout le monde ; mais ce qui m'appartient à moi, je le répète c'est Tœuvre d'imagination, d'invention, de combinaison que j'ai tirée d une situation de gens séparés, particulière entre mille autres ; déterminée par des arrangements de scènes précis» concourant à une action pathétique qui doit aboutir à un certain dénouement. Ce qui m'appartient enlin, c'est l'œuvre d'art.

Dire que, du moment que l'on traite une histoire de gens séparés, on est amené fatalement à retomber dans la situation et dans les scènes de lu Fiammina^ comme ayant dit le dernier mol, c'est me faire, en vérité, trop d'honneur.

— Quoi! en toute séparation, on devra retrouver fnon même père que le même fils, ou la même fille, appellera : maman, avec une même mère reparaissant juste à point, au bout des mêmes quinze ans, pour provoquer la même rupture du même mariage ?.. . Quoi ! les mêmes scènes entre le mari, la femme et l'enfant, la même conversion subite, la même immolation, les mêmes eifets, les mêmes émotions amenant les mêmes c^ups de théâtre et les mêmes clous !

— Mon Dieu! qui m'eût jamais prédit que l'ami Sardou me décernerait pareil litre de gloire !..

LA Kl AM MINA CONTRE ODETTE S7

La loi posée en face des lliéories transcendantaJes de mon éminent confrère, il ne me reste plus qu'à examiner les moyens de défense sur lesquels il s'est toujours appuyé, pour repousser les revendications nombreuses que, à Texception de celle de Michel Lévy (qui n'habitait pas les nuages), à propos des Pommes du voisiriy il a jusqu'à ce jour réussi à écarter.

Toujours dans cet article deSarcey, en faveur des droits d'emprunts d'un amuseur de tant de talent, et dont j'ai déjà donné plusieurs extraits, le savant critique rapporte ainsi ma consultation auprès de lujl, sur ce point précis que je lui soumettais :

« — Voyons ! vous, ms disait Mario Uchard, supposez qu'on vous soumît ce procès ; est-ce que vous ne condamneriez pas Sardou?

— Moi?., jamais de la vie I.. Savez-vous comment Sardou^ qui est très malin, et dont la mémoire est prodigieuse, plaiderait sa cause?.. Il m'apporterait un tas de vieux bouquins, et me prouverait que votre idée de la Fiammina a déjà été mise trois ou quatre fois en œuvre, et de diverses manières, avant vous ; il retrouverait le joli mot de « maman » dans une douzaine de pièces antérieures à la vôtre, et il conclurait innocemment; Moi l jp n'ftl amaîs eu, et je 1q regrette, J'occpsipn flçvojr Iq

Fiammina. Mais je suis grand lecteur de vieux livres ; j'en ai tiré^ comme M. Mario Uchard a fait sans éauie avant moi, mon drame d^Odette, Il n'est pas étonnant que nous nous soyons rencontrés, ayant puisé aux mômes sources.

C*esl en effet malin, et me voici fort exposé, car l'auteur d'Ode^^e, armé de tous ses botiqmns, va évidemment démontrer que c'est au contraire moi qui suis passible ici du délit de contrefaçon ; et, conune premier fauteur dudit délit, me faire inmianquablement condanmer à une peine double, pour Tavoir entraîné dans un mauvais cas.

Sans vouloir médire de Veflacacité du moyen, puisqu'il a jusqu'à présent triomphé, j'y ferai certainement quelque objection. Détourner une accusation de contrefaçon de l'œuvre d'un auteur, en démontrant que l'auteur plaignant a puisé lui-même : soit dans le fonds conmiun des situations sociales, soit dans le fait d'une aventure connue, soit même à des sources purement littéraires; si, comme Je dit Sarcey, cela peut être très malin, ce ne peut être, à coup sûr, qu'un tour de passe-passe pour escamoter la muscade.

Imaginerait-K)n un industriel de beaucoup de lecture, qui s'aviserait, demain, de s'approprier les systèmes d'éclairages électriques d'Ëdison, de Swan, ou de Jamin, en se fondant sur cette échap-

patoire commcxl6 : qu'ils ont puisé leurs découvertes dans le fonds commun de la science physique?.. Certes, ce contrefacteur-là pourrait apporter aussi un tas de bouquins^ et, dévissant même toutes les lampes, démontrer que chacun des prétendus inventeurs a emprunté quelque chose à quelqu'un, un élément de ci, un ressort de là...

— Hé ! monsieur, lui dirait-on, la grande affaire, c'était précisément d'inventer tout cela vous même !

Une œuvre d'art, c'est un tableau, un paysage, un épisode, une scène peinte ; combinée au moyen de personnages; c'est une statue d'homme, ou de femme... Hé l cent fois, oui, l'humanité s'éclaire à la lueur des chefs-d'œuvre!., La vulgarisation du baau absolu est l'élément de civilisation suprême!.. Mais que, pour vulgariser le beau sur toutes les cheminées parisiennes, un excellent mouleur, s'emparant d'un modèle unique de Barbedienne, en fasse une réduction... (même y eût-il cinquante mille francs à en tirer...) Barbedienne a le mauvais goût d'intervenir, sous le ridicule prétexte que sa propriété lui est dérobée...

De tels désagréments sont regrettables;* mais, enfin, nos fâcheuses lois sont là !...

Dans l'ordre littéraire, une idée de pièce : c'est une idée[de pièce!... Et si l'on n'a pas d'idée de

90 CN DOSSIËK

pièce, il est radicalement impossible de faire une pièce !.. répéterons-nous toujours.

Un journal a rappelé ce mot déjà vieux. — Dans un cercle de gens de lettres, on annonçait que Sardou venait de promettre une pi^/e à un théâtre..

— La pièce de qui ?.. demanda Tun d'eux. ^ Emprunter une pièce touto faite, d'un succès

déjà éprouvé, quitte à alléguer, plus tard, en cas de réclamationSy que l'auteur lésé s'est exercé luimême sur des situations qui appartiennent à tous, c'est évidemment une méthode ingénieuse ; mais elle a des défauts. Il arrive immanquablement, un beau jour, que, encouragé par la réussite d*une succession d'emprunts heureux, on force un peu trop la note; alors le procédé craque, s'effondre, met à nu les ficelles... et le Gymnase reprend Brutiis lâche César, et le public d'Odette dit : — Tiens, cette fois-ci, c'est la Fiamminal...

Et il n'en eût été rien de plus, jusqu'à Tannée prochaine, n'était l'incident de ce procès qui soulève enfin, à nouveau, cette très simple question de la propriété littéraire.

— Je suis grand lecteur de vieux livres, doit me dire mon érudit confrère Sardou, et voici ceux desquels vous avez tiré votre Fiammina, comme, après vous, j'en ai tiré mon Odette.

Et il paraît qu'en effet les bouquins étaient déji à la Commission des Auteurs, pour ce fameux arbitrage auquel j'étais appelé.

Après chacune de ses pièces, le vice-président, qui connaît son affaire, se tient prêt d'avance, il a son armoire, qu'il bonde des documents relatifs à son objet... Il attend... et la Commission aussi.

— C'est presque devenu, m'a dit l'un des commissaires, une séance de fondation très amusante, et dont les incidents sont réglés et prévus !...

« Les derniers réclamants, ce furent MM. Barbier et Assolant, à propos de V Oncle Sam... Sardou produisit son tas de bouquins sur l'Amérique, et démontra que son sujet de pièce ne leur appartenait pas plus, à euXf qu'il ne lui appartenait à M : attendu que telle de ses scènes venait de tel auteur, telle autre situation de tel autre. Bref, que le tout, étant pris à tout le monde, se trouvait, par ce fait des alibi prouvés^ ne pouvoir être que son bien. »

«; Devant ces arguments victorieux, les deux plaignants se retirèrent, confus d'avoir été bien et dûment convaincus eux-mêmes d'un flagrant délit de plagiat. »

Assurément il est ardu d'affironter pareil péril, avec un adversaire de cette force, et d'une aussi étonnante lecture ; mais, par bonheur, dans mon affaire,

il ne s'agit plus de ces géaérâlités de mœurs excentriques, ni de ces épisodes américains, agrémen-* tés de revolvers, qui sont la joie des familles du Nouveau-Monde. 11 s'agit de notre vienx monde à nous, de la pure et simple contrefaçon d'une pièce bourgeoise, dont l'idée, le sujet, la situation, l'exposition, le nœud, le dénouement sont très délibérément copiés et reproduits dans YOdette de mon éminent confrère. Il s'agit de cet argumentum qui raconte si fidèlement les deux œuvres, qu'il est absolument impossible d'y changer un mot, sans faire tort d'un incident de fonds soit à Tune, soit à l'autre.

C'est donc sur ce terrain des origines qu'il me faut placer ma défense, puisque, comme AIM. Assolant et Barbier, je vais avoir à en découdre pour me justifier d'une première contrefaçon.

Mais, malin moi-même, je veux tout de suite entrer dans la voie des aveux.

Bien que j'aie déjà rappelé la triste histoire de Ménélas à mon très célèbre adversaire, je déclare done solennellement, et de rechef t que je n'ai point du tout inventé les situations de gens séparés ; pas plus que je n'ai inventé un père, un fils, une chanteuse, un peintre, un mélomane, un Anglais.

J'accorde d'avance à mon éminent confrère que rien n'est nouveau sous le soleil, qu'il pourra

m'apporter cent bonquinSy cent romans remplis de femmes coupables ayant abandonné leur mari, leurs enfants ; cent drames ayant pour thèmes des rencontres d'époux, des reconnaissances de mères s'écriant : mon fils, ma fille ! et ouvrant leurs bras,.. Il me montrera des fiançailles rompues, des scènes d'amour, des scènes de duel, des scènes de larmes... Recourant, par surcroît, à sa méthode des alibi, il me démontrera qu'il a pris son vieux général, dans Scribe ; son Narcisse, dans Marivaux ; son Béchamel, dans les rôles de Félix au Vaudeville ; son Espagnol, dans le répertoire du Palais-Royal. Il prouvera, clair comme le jour, que son prologue de l'amant surpris par le mari a été fait cent fois : qu'il a même emprunté à son propre fonds l'acte du tripot de sa Femandey et que cette charmante œuvre, il l'avait préalablement - empruntée à Diderot ; que chacune des scènes de son Odette a son origine ; que l'une vient de tel roman, telles autres de telles pièces dans lesquelles j'ai dû assurément puiser avant lui pour faire ma Piammina.,,

— « Débaptiser les personnages, et changer le lieu I »

Mais, lorsqu'il aura dévoilé cette heureuse méthode du placage élevé à la hauteur du grand art ; me mettant sur son terrain, je le répète, je liii

Page 1