‹ Un dossier--La fiammina contre OdetteChapitre 17 sur 19 · H LN DOSSIER · texte numérisé non relu

H LN DOSSIER

demanderai de m'apporter la vieille chronique, le roman, la légende, ou le drame contenant notre pièce, et la racontant toute entière^ avec le même argumentum commun, le même agencement de situations, de passions, d'intérêts, la même exposition, le même point de départ, le même nœud, les mêmes combinaisons de scènes et le même dénouement... ou, sinon, son pétard fera long feu!

Car il faut que cela soit bien entendu : de deux choses l'une, en toute composition de pièce :

Ou Fauteur fait œuvre d'imagination, en inventant un sujet qui se déroule, du point de départ de sa thèse à sa conclusion : au moyen de faits nociaux pris dans le fonds commun des passions humaines.

Ou l'auteur ne fait que ce métier d'arrangeur, qui ne consisterait plus, alors, qu'à emprunter aux diverses pièces d'un succès consacré, leurs effets de scènes et leurs clous, pour confectionner une comédie ou un drame à recettes forcées.

Mais, alors, même à ce point de vue, décidément industriel, mon droit de propriété serait encore ibrmel d'après la loi.

En effet, je suis au moins l'auteur de ce nouvel arrangement précis. Ces combinaisons, toutes par-* ticulières, opt ^té imaginas, ajustées par moi,

pour constituer une certaine équation continue, de laquelle j'ai tiré des effets qui m'appartiennent en propre, au moyen de scènes sur des situations que j*ai fait naître, par le conflit de passions que soulève la rencontre de mes personnages... Et j'en reviens à la loi.

— Il A ÉTÉ JUGÉ — Qu'il y a contrefaçon, « dans » le fait de s'approprier la coordination, le système » de classement^ ou d'arrangement des matières » contenues dans un dictionnaire, ou dans une mé- » thode d'enseignement. »

Toute la question serait donc de savoir : si la méthode d'arrangement des matières d'une pièce de théâtre a la même valeur que la méthode de classement d'un dictionnaire.

J'enferme tout uniment mon éminent confrère Sardou dans ce dilemme :

Ou il assure qu'Odette est une œuvre d'imagination tout entière de lui.

^^ En ce cas, par une autre de ces bizarres inadvertances qu'on lui reproche, sa pièce se trouve être une contrelàçon de la Fiammina.

Ou Odette est une œuvre de placage, composée de scènes dont il prouve la source, en citant les ouvrages auxquels il les a empruntées, assure-t-il, comme je les ai dérobées avant lui.

En ce dernier cas^ il a contrefait Vadaplatioa ou l'arrangement que j'avais inventé.

Plaider le hasard d'une succession de rencontres : et dans le choix tout accidentel des mêmes emprunts aux mêmes auteurs divers, et dans la même coordination des scènes précédemment dérobées par moi; c'est en vérité un concours de circonstances surprenantes; si l'on considère surtout qu'elles aboutissent^ dans la même année, au drame d'Odette et aux trois actes de Divorçons. Ou c'est une trop étrange fatalité 1 ou c'est manque d'habileté de main !.. Ses personnages ne sont point suffisamment débaptisés. Un seul fait domine, pour éclairer la question de hasard dans la rencontre des deux sujetSé

— Oui, ou non, l'auteur d*Odett€y qui a tant lUj peut-il attester qu'il n'a jamais eu connaissance de laFiammina?...

Il est, dans sa pièce» un mot typique qui le dénonce plus subtilement qu'un aveu.

Ce mot c'est : — a Merci, maman 1 » adressé par une fille à son père... comme, dans ma pièce, il est dit par un fils.

La rencontre de ce mot, ajoutée à tant d'autres rencontres, est la preuve irréfragable que l'auteur d'Odette avait vu ou lu ma pièce. Trouvât-il un alibi, que je le défie de produire^ ce mot seul cons-

titue, à coup sûr, le phénomène bizarre d'un très curieux fluide de pensée.

Dira-t-il que : connaissant la Fiammina, il a remonté, préalablement, à toutes les sources où j'avais puisé moi-même, pour reconstituer le même drame ?

C'est dénoncer la préméditation de le contrefaire au moyen des mêmes effets.

Dira-t-il, au contraire que, parti, par aventure, des mêmes sources, et ces sources le forçant d'aboutir à 'la même pièce, le même agencement des mêmes scènes devait fatalement s'ensuivre, avec ce mot : — « Merci, maman ?.. . »

Alors, abstraction faite d'une aussi étrange prédestipation, y a-t-il, dans cette nouvelle forme de contrefaçon, un autre fait d'inadvertance qui tombe sous ecoup delà loi?.. C'est ce qu'il faut juger.

La question est donc nettement posée, et je la résume.

Question de fait.

— Il n'y a dans Odette absolument aucune autre idée de pièce que l'idée de la Fiammina.

Mon éminent confrère Sardou se fonde^ sur le trompe-l'œil de ses trois premiers actes pour éluder le procès.

Eût-il, pour plus de précautions, conunencé sa

pièce par un autre avant-prologue , remontant aux fêtes du mariage du comte de Glermont et d'Odette, je le mets au défi de prouver que ses trois premiers actes contiennent autre chose qu'un défilé de scènes, pour en venir à ce fait tout d'exposition, à savoir :

« Le comte et la comtesse de Glermont, séparés, se retrouvent au bout de quinze ans ».

. C'est l'exposition pure et simple de la Fiammina^ prise au même points avec le même concours de circonstances, si précises qu'il n'y manque aucun détail.

Or, quel que soit le talent du contrefacteur, la contrefaçon, eût-elle cent représentations de plus que les trois cents représentations de Divorçons ! ou que les cent cinquante représentations d'Odette, la contrefaçon est encore, à ce jour, un délit.

Si le délit est souvent difficile à saisir, il est, cette fois si manifeste, si flagrant, que les plus ardents défenseurs de mon éminent adversaire l'ont eux*mêmes dénoncé. Leur déclaration est nette, précise, formelle: Sarcey, Weiss, Fouquier, ont écrit tous les trois ces mêmes mots :

— Oui, M. Sardou a refait la Fiammina.

Où chercher preuve plus flagrante?...

Question esthétique.

Au point de vue des droits du génie sur toute œuvre, ou sur toute situation déjà traitée, mon célèbre adversaire, soutenu par les éminents critiques ci-dessus,' se fonde sur Texemple de Cor^ neille, de Shakespeare, de Molière...

Je lui réponds nettement par son contrat Mayer, et par les cinquante mille francs qu'il a reçus de cet estimable agent-direcXeuv. *

Et, alors encore, de deux choses Tune :

Ou les droits du génie sur toute œuvre sont imprescriptibles.

Dans ce premier cas, le privilège acheté par M. Mayer ne vaut pas un penny, puisque le premier venu dés pirates littéraires de Londres peut refaire Odette à son gré ;

Ou les droits du génie sont primés, par le% articles du Code sur la Propriété littéraire, qui seuls garantissent à M. Mayer la possession d'Odette.

Dans cet autre cas, pour assurer à son acheteur le gage qu'il lui a vendu, notre vice-président n'a d'autre moyen efficace que de solliciter du tribunal une condamnation sévère du délit de contrefaçon, i{ mraboudamment prouvé coaire lui,

La Société des Auteurs dramatiques et la Société des Gens de lettres sont en cause avec moi, pour perdre ou gagner ce procès, car Tarrêt qui sera rendu fixera du même coup la jurisprudence, et fera loi dans l'exécution des traités internationaux que nos Commissions élaborent avec tant de soin, à l'heure même où nous parlons.

Si je perds ma cause, nos conventions deviennent sans but.

Comment répondre, en effet, dans l'avenir, aux pirates littéraires étrangers s'appuyant sur les arguments victorieux de l'auteur d'Odette et de Divoi^çons I — Quoi !..•• Que réclamez-vous?... diront-ils. Nous faisons comme Shakespeare, comme Molière et... comme votre vice-président... lequel a démontré très clairement que toute idée bonne à prendre est à tous. — En adaptant vos œuvres, nous vous procurons im regain de gloire !...

Comme on le voit, ce débat a donc une portée très haute. D'un côté, la prétention déclarée au libre exercice du plagiat; de l'autre, l'application réclamée de la loi.

Il s'agit de savoir si les principes de propriété littéraire, que nous voulons faire reconnaître à l'étranger, sont reconnus en France, et si nous

serions au besoin protégés contre les pirates de Tintérieur.

Il faut aborder enfin la solution de celte grande question d'art telle qu'elle est posée : entre Ventreprise industrielle et le droit légitime de tout auteur qui, respectant sa plume et faisant œuvre de créateur, de moraliste, ou de poète, tient plus fièrement à sa gloire qu'à des profits d'exportation.

L'expertise est faite, le verdict, déjà rendu^ est imprimé tout vif.

Dans les deux camps, le délit est constaté, dénoncé, reconnu, et je ne sache pas qu'il soit possible de recourir à des experts d'une plu^ haute autorité ^ dans les lettres que Sarccy, Vitu, Alphonse Daudet, Weiss, Fouquier...

— «Oui, Sardou a refait la Fiammindy disent les » avocats du très spirituel auteur de Divorçons et d d'Odette... mais c'était son droit absolu, Attendu

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