UN DRAWE AUX TUILERIES
Comme lady Stuart Tobservait, anxieuse, il lui sourit :
— Dans le métier, murmura-t-il, en employant son langage professionnel, nous autres hommes, écrivons rarement ce que nous avons à faire. Mais les femmes qui sont nos collègues, agissent différemment. Elles ont, en général, la manie du griffonnage et elles se perdent souvent, par là, ainsi que de simples amoureuses qui, chacun le sait, n'ont rien de plus pressé que d'entasser lettres sur lettres, au risque de gâter leurs amours.
Il se reprit à examiner le carnet et resta une minute silencieux.
— Tenez, fit-il bientôt, que vous disais-je ? Tout ce que fait cette femme, depuis un certain temps, est consigné, ici, entièrement.
Lady Stuart, sans répondre, le laissait tout à sa curiosité satisfaite et semblait en attendre un résultat imprévu.
Tout à coup, l'agent eut une exclamation.
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— Madame, madame... approchez-vous et lisez...
La comtesse EUen fit un bond vers le policier et se penchant sur lui, lut cette ligne qu'il indiquait du doigt :
« Conduire Venfant à destination. »
Au-dessus et au-dessous de ces mots, d'autres notes étaient accumulées, mais rien ne les expliquait. Dans leur laconisme, dans leur brutalité, ils éclataient, néanmoins, lumineux, et ne permettaient plus à celle qui les avait tracés, de nier sa culpabilité.
Lady Stuart, devant la netteté de la révélation qui lui était faite, devant Pespérance qui s'en dégageait, éprouva comme une détente de tout son être et, faible dans la victoire, autant qu'elle avait été forte dans la lutte, elle courut vers un siège et s'y écroula en pleurant.
L'agent fut ému.
— Pleurez, madame, dit-il, avec bonhomie, ça vous fera du bien; mais il faut pleurer de joie , maintenant. Foi de Frépont, c'est
comme si nous tenions le petit, à présent. Puis, allant vers Marthe Masson, toujours étendue sur le tapis, mais apaisée, il lui saisit les mains qu'il tapota et lui parla sur un ton moins rude, en lui montrant le calepin.
— Plus la peine de nier. Le pot-aux-roses est déniché. Réveillons-nous un peu, voyons.
La jolie fille entendit la phrase et vit le geste de Frépont. Elle comprit qu'il lui serait vain, dorénavant, de persister dans une attitude mensongère, et ce fut en suppliante qu'elle se tourna vers lady Stuart et lui fit le récit réel du crime qu'elle avait commis.
— Une femme que je ne connais pas, que je ne pourrais même reconnaître, tant elle était voilée, mais qui m'a été envoyée par un haut fonctionnaire, sur un ordre de service du préfet de police, est venue, un soir, me trouver et m'a donné la mission de retirer votre enfant de La Verrière, pour le conduire à A..., près de Nancy. J'ai pensé qu'un mystère entourait la naissance de cet enfant et qu'il ne m'ap-
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partenait pas, en exigeant des explications, de tenter de le violer. J'ai pensé même que vous étiez d'accord avec l'autorité, dans Faccomplissement de cette action, et j'ai accepté la besogne qui m'était offerte sans m'inquiéter des conséquences qu'elle pouvait avoir. — J'appartiens à la police et j'obéis aux ordres que je reçois. J'ai été coupable, mais je l'ai été moins que vous l'avez cru. J'ai servi des intérêts ennemis des vôtres, mais Fexcuse de ma conduite est tout entière dans mon ignorance des faits qui se sont produits.
L'agent Frépont était dans la joie.
— Eh bien, avais-je bien tout deviné, dans cette intrigue? fit-il. Tout ne s'est-il point passé comme je lavais supposé ?... Cette femme qui est là, à vos genoux, madame, a commis une action abominable, mais elle a agi, par ordre, en policière passive, sans connaître la main qui a dirigé cette aventure et ce n'est pas sur elle que doit tomber votre haine.
Le professionnel se retrouvait en Frépont, alors, et il plaidait sa propre cause peut-être, en plaidant celle de M"^ Masson.
Lady Stuart ne l'écoutait guère, cependant.
— Vous avez conduit mon fils à A..., près de Nancy, dit-elle ; c'est donc là que je le ' reverrai?
Marthe Masson, dans l'effroi de nouvelles responsabilités, rectifia la phrase de la comtesse Ellen :
— C'est à A..., oui, madame, que vous devriez le revoir, si des incidents auxquels je n'ai plus été mêlée, n'ont point encore changé sa destinée.
Lady Stuart pâlit affreusement.
— Cette fille fait renaître toutes mes craintes, gémit-elle. Dès demain, je partirai pour Nancy.
Et s'adressant à Tagent, elle ajouta :
— Quant à vous, Frépont, vous resterez ici jusqu'à mon retour et vous empêcherez que
L^AGENT FRÉPONT 225
M"« Masson communique avec qui que ce soit, pendant mon absence.
— Ainsi donc, protesta la demi-mondaine, je demeure votre prisonnière, madame, malgré mes aveux, et c'est là toute la récompense que je recueille de ma franchise.
— Jusqu'à ce que j'aie retrouvé mon fils, vous demeurerez en mon pouvoir, oui, déclara lady Stuart. Quant à votre franchise, ainsi qu'à la récompense qu'elle vous devrait procurer, n'en parlons pas, s'il vous plait.
Comme la jolie lille levait ses yeux sur le policier, dans une angoisse à peine dissimulée, Frépont dressa ses bras vers le ciel, comiquement, et lui jeta cette phrase, en guise de consolation :
— Tout n'est pas rose dans le métier.
Raison d'Etat.
Deux jours après la scène dramatique qui avait eu lieu entre M""" Masson et lady Stuart, celle-ci, munie des indications qui lui avaient été fournies, arrivait à A..., village des environs de Nancy, et frappait à la porte d'une maisonnette de gentille apparence, bâtie à l'écart, un peu, des autres habitations et qu'il lui avait été aisé, sans éveiller la curiosité des paysans par des questions imprudentes, de reconnaître.
Une femme de vingt-cinq ans vint lui ouvrir.
Lady Stuart était fort émue, en cette heure suprême de sa vie intime, mais elle fit violence à son agitation, et ce fut sur un ton très calme qu'elle adressa la parole à la femme qui se montrait à elle.
— Madame Dernier ? demanda-t-elle.
— C'est moi, répondit la femme.
— J'ai à vous parler.
La paysanne, intriguée et méfiante, surprise aussi de la visite inattendue d'une personne imposante comme était lady Stuart, ne bougea pas et interrogea à son tour.
— Vous avez à m' parler? — Vous vous trompez pV être, madame?
Lady Stuart que l'impatience gagnait, se fit un peu autoritaire.
— J'ai à vous parler et je ne me trompe pas, déclara-t-elle assez sèchement, puisque vous me dites être madame Dernier.
La femme, alors, s'effaça poliment.
— Entrez donc, madame, et excusez-moi de vous recevoir com' çà, fit-elle, en dési-
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gnant d'un geste de ses mains, son accoutrement de ménagère.
La paysanne était jolie et la comtesse Ellen crut devoir, pour l'apprivoiser, lui faire un compliment.
— Vous êtes très bien ainsi, mon enfant, lui dit-elle, souriante, tandis que son regard roulait, inquisiteur, de droite à gauche, dans la pièce où on l'avait introduite ; une gracieuse fille comme vous n'a pas besoin de parure.
Puis, après un court silence, comprenant qu'il lui fallait expliquer sa visite, elle continua:
— Voici ce qui m'amène chez vous. Vous êtes mariée et nourrice. Dans quelques mois, je serai mère et dans la nécessité de confier mon enfant à une personne qui soit éloignée de Paris, où je demeure. Une dame, de mes amies, vous connaît et m'a donné votre nom. Je veux donc vous demander si je puis compter sur vous, lorsque le moment sera venu d'avoir recours à une nourrice.
La paysanne que i'appas d'un gain à recueillir sollicitait, répliqua naïvement :
— Votre amie... çà sVait-y pas la dame qui a mis chez nous son enfant, il y a quelque temps?
— Justement, affirma lady Stuart, c'est cette dame.
La femme se mit à rire.
— Ah, ben, on peut dire qu'elF n^'est pasgênante. D'pis l'jour où elle est venue nousporter le mioche, on n'ia pus r'vue.
La comtesse Ellen crut habile d'expliquer l'absence anormale de son amie supposée.
— Cette dame, fit-elle, a des raisons très graves qui l'empêchent de visiter son enfant comme elle en aurait le désir. Mais elle prend de ses nouvelles sans que l'on s'en doute,, sans que vous-même vous en doutiez.
La paysanne eut un geste d'indifférence.
— C'est ben c'que j'm'suis dit, souvent. Y doit y avoir un' histoire dans la naissance d'mon nourrisson. Mais comme, ces choses-là, 1
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'-n*me regardent pas et qu'la pension du p'tit a été payée d'avance, plus payée même qu'elle ne vaut, je n'me suis jamais autrement inquiétée du reste. Quand vot' amie pourra ^ reprendre son enfant, elle n'aura qu'à r' venir ici. Elle le trouvera bien portant, j'puis Tdire. Çà m'fera une vraie peine d'm'en séparer, car jTaime ben en dehors de c'qui m'rapporte; mais quoi, y n'm'appartient pas.
Lady Stuart laissa parler la femme et quand elle se tut, renouvela sa question :
— Eh bien, nourrice, voulez-vous que, moi aussi, je vous confie mon enfant?
— J'veux ben, madame ; on n'est pas riche ^ et on n'demande pas mieux que d'gagner sa vie.
En cet instant, un homme d'une trentaine d*années, entra dans la maisonnette, en vêtements de travail, comme de retour des champs. Il s'arrêta, timide, en apercevant lady Stuart^ ■ et murmura un bonjour embrouillé.
La paysanne le présenta :
i — C'est mon mari.
Puis s'adressant au jeune homme, en lui montrant la comtesse ;
— Madame vient, ajouta-t-elle, pour un nourrisson à élever après celui quYai.
— Bien merci, madame, dit Dernier.
Et répondant à sa femme :
— Çà n'te fatiguera pas, au moins, interrogea-t-il affectueusement^ d*élever, corn' çà, deux mioches, coup sur coup?
La paysanne eut un beau rire.
— S'y n'y a qu'çà qui t'tourmente, reste tranquille... On n'est pas une parisienne, pas vrai?
Celte dernière phrase fut prononcée dans l'absence de toute réflexion. La paysanne la regretta, aussitôt, comme une raillerie dirigée contre sa visiteuse.
— Oh, pardon, excuse, madame, murmurat-elle, confuse et rougissante, je n'dis pas çà i pour vous.
Lady Stuart affecta de la gaité et sembla l'approuver.
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— Vous ne me fâchez pas, ma fille, et je pense que vous avez raison : les parisiennes sont de bien mauvaises nourrices.
Toutes ces paroles — prélude de la scène qui se préparait — commençaient à impatienter la comtesse EUen. Elle décida de précipiter le résultat de son voyage.
— Nous sommes d'accord, reprit-elle ; vous élèverez mon enfant et vous serez bien récompensée des soins que vous lui donnerez. Je vais donc me retirer et je ne reviendrai que dans quelques mois. Mais j'ai une commission à faire, chez ^ous, avant de m'en aller. Mon amie m'a chargée d'embrasser son petit garçon . Voudriez-vous me le présenter?
La paysanne n'objecta rien à cette requête qui lui parut toute naturelle.
— Je vais le chercher, madame, déclarat-elle.
Et elle ajouta :
— Mais il dort et quand on l'réveille, com' çà, tout d'un coup, il n'est pas ben aimable.
En prononçant ces mots, elle disparut dans une chambre contiguë à celle où était lady Stuart et elle en sortit bientôt en tenant, en ses bras, un gentil petit gars fort en colère et exprimant sa fureur d'avoir été dérangé, dans son sommeil, par des cris perçants ainsi que par des gesticulations de ses deux poings crispés.
L'enfant, en vérité, était superbe et, en le voyant, la comtesse EUen crut qu'elle allait défaillir. Cet enfant, ce beau petit être qui s'agitait inconscient, devant elle, était son fils, son fils qu'elle retrouvait, enfin, après avoir cru qu'elle en serait séparée à tout jamais — son fils pour qui elle avait pleuré, pour qui elle avait souffert, pour qui elle avait pensé mourir.
Dans un mouvement spontané, instinctif, qui eut paru suspect à un observateur, elle se porta au-devant de la nourrice et elle lui arracha presque l'enfant des mains.
Et, alors, sans l'embrasser, elle le regarda.
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longuement, fixement. Mais l'enfant qu'elle serrait contre sa poitrine ne lui paraissait plus pareil à celui qui lui avait été volé. Des mois s'étaient écoulés depuis qu'on le lui avait dérobé et ses traits s'étaient modifiés ; les lignes vagues de son visage s'étaient perdues, pour faire place à d'autres lignes qui, elles aussi, étaient destinées à s'efi'acer. Lady Stuart ne reconnaissait plus son fils et une douleur atroce Tétreignait, un doute épouvantable s'emparait d'elle. Si l'agent Frépont s'était trompé; si la fille Masson, tout en étant sincère dans ses aveux, avait fait le récit d'un rapt identique à celui dont avait été victime la comtesse Ellen, mais qui demeurait étranger à sa peine; si, en un mot, l'enfant qu'elle pressait sur son sein, n'était pas son fils, était le fils d'une autre femme, abîmée, ainsi qu'elle, en un deuil éternel ?
Lady Stuart, dans le chaos de sa pensée, était comme prête à s'effondrer, à mourir, là, dans cette maison, où elle avait espéré ren-
contrer tant de joie, et elle était pâle, affreusement.
Son attitude était trop indépendante d'ellemême pour qu'elle échappât aux regards des paysans.
La nourrice, en effet, la vit ; mais, dans sa naïveté, la mit au compte d'une émotion causée par la maternité prochaine qu'avait annoncée la jeune femme.
— Si çà vous produit tant d'effet, d'voir l'enfant d'vot'amie, miadame, dit-elle, qu'estce donc que ça sera quand vous aurez l'vot' ?
Lady Stuart entendit-elle les paroles de la paysanne? Non, en cette minute. Mais plus tard, elle se les rappela, comme on se rappelle le fait infime qui a déterminé une crise dans notre existence et auquel on n'a point, alors qu'il avait lieu, prêté attention. En l'instant où ces paroles furent prononcées, elles n'eurent, pour l'oreille de la comtesse que la valeur d'un son. Mais ce son fut h cause qui la ramena à la réalité de sa situation.
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Abandonnant, soudain, toute songerie pénible, mue comme par un souvenir précis, elle saisit l'enfant, lui découvrit l'oreille droite et l'ayant examiné, avec des yeux de folle, elle n'eut que le temps de le rendre à la nourrice, jeta un grand cri et s'affaissa sur le carreau, évanouie.
L'homme et la femme qui étaient les témoins de cette scène et qui ne la comprenaient pas, se précipitèrent vers la comtesse et s'empressèrent à la soigner.
— Pauvre dame, fît la nourrice.
Puis, elle ajouta :
— En v'ià une qui f ra un' bonne mère. Le paysan semblait réfléchir.
— M'est avis, dit-il, qu*tout ça, c'est louche. On ne s' trouve pas mal, voyons, parce qu'on embrasse l'enfant d'une amie..
En ce moment, lady Stuart, sortant de sa syncope, rouvrait les yeux et la paysanne fit, à son mari, un geste pour lui imposer silence.
Tous deux, penchés sur la malade, atten-
daient qu'elle parlât. Mais comme elle demeurait muette, le regard errant, la nourrice voulut provoquer un mot, de sa part, dans la pensée que ce mot mettrait fin à son évanouissement.
— Eh ben, madame, demanda-t-elle, ça va-t-y mieux?
Le mot qu'elle espérait sortit, alors, de la bouche de lady Stuart, mais son effet fut terrible.
— Mon enfant; murmura-t-elle, mon enfant... je veux mon enfant.
Les paysans se redressèrent, effarés.
— Son enfant, balbutia la femme; elle a dit : mon enfant.
— Tu vois, répliqua Bernier, qu'j'avais raison. Y a du louche, ici.
Lady Stuart, assise, maintenant, sur un fauteuil à siège de paille tressée, et plus en possession d'elle-même, entendit cette dernière phrase.
— Il y a du louche, ici, en effet, dit-elle ;