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mais il y a aussi une chose vraie qu'il faut que vous sachiez : je suis la mère de Tenfant dont vous avez la garde et je viens vous le réclamer.
Bernier s'avança, alors, et prit un ton de fermeté :
— Madame, nous n' vous connaissons pas. Vous entrez chez nous, sous prétexte de chercher une nourrice pour un enfant qu' vous allez mettre au monde, et v* là qu'tout à coup, vous nous racontez un' aut' histoire en vous déclarant la mère du p'tit qu'on nous a conûé. Vous pensez ben, sauf T respect que j' vous dois, qu' nous n'allons pas, com' ça, nous dessaisir de c't' enfant sans avoir la preuve de c' que vous affirmez.
— Cette preuve, vous Taurez, mon ami.
L^enfant que vous élevez est mon fils. Il a été volé chez les gens qui l'avaient, ainsi que vous, en garde, et quand vous me l'avez présenté, je ne l'ai pas reconnu, je ne pouvais le reconnaître. J'ai même douté, un moment,
qu'il m'appartînt. Mais je me suis souvenue que mon petit garçon qui se nomme Jack...
— Léon, rectifia l'homme.
— Que vous appelez Léon, continua la comtesse, portait, derrière l'oreille droite, une cicatrice, un signe de naissance. C'est ce signe que possède également votre nourrisson, qui m'a donné et qui me donne la certitude que cet enfant est le mien.
Le paysan était embarrassé ; mais sa méfiance ne le quittait pas.
— Faites excuse, madame, répondit-il, si tout en croyant qu* vous dites la vérité, j'ai l'air de n' pas ajouter foi à vos paroles. Vous comprenez que vot' réclamation doit s'appuyer sur de vraies preuves pour qu'on y fasse droit. Jusqu'à c' que vous nous procuriez ces preuves, nous n' lâcherons pas 1' petit.
— Vous agissez bien, mon ami, et si ceux à qui j'avais, naguère, confié mon fils, avaient fait comme vous, je ne l'eusse pas perdu. Vous aurez les preuves que vous exigez, je le
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répète. Mais, en attendant qu'elles vous autorisent à me rendre mon fils, je ne me séparerai plus de lui.
Bernier ne cédait rien de ses soupçons ;• mais l'attitude de lady Stuart s'imposait à lui et il devinait vaguement que le mystère qui se levait, ainsi soudainement, devant lui, voulait qu'il fût prudent dans ses actes comme dans ses discours. En présence de l'obstination de la comtesse, il eut un sourire.
— Soit, madame, conclut-il. On n'est pas au large ici, mais on vous logera du mieux qu'on pourra.
Puis, comme la jeune femme l'interrogeait, lui demandait des détails sur la remise, entre ses mains, du petit Jack, il lui fit la narration des faits qui Tintéressaient. Une dame, un jour, lui avait apporté un enfant en disant qu'il se nommait Léon et en laissant ignorer son nom de famille. Cette dame lui avait indiqué une adresse, à Paris, où il pût écrire à l'occasion. Mais ayant envoyé deux ou trois
lettres, à cette adresse, et n'ayant obtenu aucune réponse, il ne savait, maintenant, devant les révélations qui lui étaient faites, si les lettres ne s'étaient pas perdues. Comme on lui avait versé une forte somme d'argent, pour l'entretien de l'enfant, avec promesse de renouveler ce paiement, au sevrage, il n'avait pas cru utile de se tourmenter, et il avait jugé que si un secret concernant la naissance du petit garçon existait, il lui était défendu de tenter de le connaître.
Lady Stuartne put s'empêcher de pleurer, en écoutant Dernier. — Ainsi, son fils, son cher petit Jack, avait été livré à de braves gens, sans doute, mais à des gens qui se se^ raient trouvés, en un temps, peut-être, sûrement même, embarrassés de lui, soit qu'on exigeât d'eux Tétat-civil de Tenfant, soit que les émoluments qu'il leur valait, fussent supprimés, comme il était aisé de le supposer. Ainsi, son fils, avait été jeté dans la vie comme une épave détachée d'un navire,
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comme une épave que la mer balance, déchiquette et engloutit.
— Je vous récompenserai, dit-elle à Bernier, des soins que vous avez eus pour mon fils, et vous ne regretterez pas trop les ennuis que je vous cause, actuellement. Je bénis le ciel qu'il soit tombé entre vos mains. Vous êtes de bonnes gens. Mais je frémis en songeant que ceux qui l'ont volé auraient pu, s'ils l'avaient voulu, le faire disparaître atout jamais.
Le même jour, lady Stuart, impatiente de reprendre son fils, écrivit à FEmpereur, et sa lettre, brève, nette, était comme un cri involontaire de triomphe et de revanche.
« Sire, disait-elle, je suis à A..., près de Nancy, chez deux paysans, les époux Dernier. J'ai retrouvé, chez ces gens, l'enfant qui m'avait été dérobé. Mais ils se refusent à me le remettre, sans avoir la preuve de mon droit. Je n'ai pas le désir de faire cette preuve légalement, à moins qu'on ne m'y
oblige. Je supplie, donc, Votre Majesté, de donner des ordres pour que la remise de mon fils me soit faite immédiatement. »
Ayant tracé ces lignes, elle pria Dernier de porter le pli cacheté à la poste. Le paysan, en lisant la suscription: — «A Sa Majesté l'Empereur, au palais des Tuileries, » eut un sursaut pareil à celui qu'éprouve un être endormi, brusquement réveillé, et il commença à regarder lady Stuart d'un œil moins soupçonneux.
Lorsque la lettre écrite par lady Stuart arriva aux Tuileries, l'Empereur était absent.
Comme elle était adressée sous le couvert de la plus absolue personnalité, le chef du cabinet et le secrétaire particulier de Napoléon III, en classant le courrier, la déposèrent, avec plusieurs autres enveloppes, sur le bureau du souverain. Ce ne fut donc qu'un peu tardivement que l'Empereur put la lire ; et comme il éprouva un sincère contentement en apprenant qu'enfin sa maîtresse avait réussi
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dans ses recherches, comme aussi il fut heureux que cette affaire se terminât sans bruit, il télégraphia au préfet de Nancy, pour le prier de se mettre en relations avec la jeune femme, et pour lui ordonner de respecter toutes ses volontés.
Quoiqu'il eût tenté, jadis, au lendemain du drame de La Verrière, d'opposer aux accusations que lady Stuart dirigeait contre l'Impératrice, un semblant de dénégation, un doute, en ce qui concernait la participation de la souveraine au rapt de l'enfant, était resté dans l'esprit de l'Empereur.
A la suite d'une explication violente avec sa compagne, ce doute ne s'était pas effacé, et Napoléon III qui en souffrait, voulut encore essayer de le dissiper. Il lui eût été doux de penser nettement que l'Impératrice avait été étrangère à une action si coupable ; et comme l'occasion lui offrait la possibilité de se renseigner de nouveau, il décida de ne la point négliger.
Muni de la lettre de la comtesse Ellen, il se rendit auprès de Tlmpératrice et provoqua, entre elle et lui, un entretien qui devait, dans son esprit, faire naître une certitude favorable au vœu intime qu'il formulait.
La souveraine était dans sa chambre, lorsque l'Empereur parut devant elle.
— Je vais enfreindre vos désirs, lui dit-il, en vous parlant d'une personne que vous n'aimez pas. Mais, pardonnez-moi. Il vient de se passer, au sujet de cette personne, un fait tellement grave que je ne puis me dispenser de vous le communiquer.
L'Impératrice, soupçonneuse et agressive, se redressa comme sous le coup d'une colère soudaine :
— C'est, sans doute, de lady Stuart qu'il est question, encore?
L'Empereur, sans répondre directement à cette phrase et, pour éviter des récriminations, répliqua :
— Vous vous rappelez qu'un affreux mal-
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heur avait frappé lady Stuart, qu'on lui avait volé son enfant. Eh bien ! cet enfant est retrouvé ; et comme on ne voulait pas le lui rendre, j'ai commandé au préfet de Nancy, où elle réside, en ce moment, de l'appuyer dans sa réclamation.
L'Impératrice eut un imperceptible tressaillement, mais son visage habituellement fardé, afin de cacher les taches de rousseur qui le couvraient, ne révéla point l'état de son âme. Elle demeura quelques secondes silencieuse, puis répondit sur un ton en apparence indifférent et sarcastique :
— C'est tant mieux, vraiment, que cet enfant soit rendu à sa mère. Je me réjouis de cette nouvelle avec vous, si elle peut, de quelque façon que ce soit, vous contenter.
L'empereur comprit l'hostilité qui se cachait dans ces derniers mots :
— Cette nouvelle me satisfait, pour deux raisons, objecta-t-il. Parce que, tout d'abord, un crime ayant été commis, ce crime n'aura
point les résultats qu'on en attendait ; parce qu'ensuite, votre nom a été mêlé à cette aventure — vous ne Tignorez pas — et qu'ainsi, il n'y aura plus lieu de le prononcer.
L'Impératrice qui s'occupait à ranger quelques bibelots, se tourna vers Napoléon III et devint violente.
— Je me souviens, en effet, gronda-t-elle de sa voix rauque, que vous m'avez fait Tinjuré de m'interroger, naguère, au sujet de l'enlèvement du fils de lady Stuart. Il paraît qu'alors, on osait m'accuser d'avoir eu une part quelconque dans cette intrigue. Je suis ravie et désolée de cette accusation : j'ensuis ravie parce qu'il est bon que l'on me croie capable de haïr mes ennemis, même exagérément ; j'en suis désolée parce que, dans la circonstance actuelle, je ne mérite nullement les facultés Imaginatives que l'on me prête.
L'Empereur prit un visage sévère.
— L'ironie est mal venue ici. Vous devriez
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songer qu'un scandale édifié sur voCre nom, frappe ma personne plus que la vôtre.
La souveraine éclata.
— Un scandale... C'est vous qui semblez m'imputer le scandale que lady Stuart a provoqué, par sa présence, aux Tuileries, en accueillant des propos outrageants que je dédaigne même de relever ! En vérité, je me demande si c'est bien vous qui parlez ainsi. Un scandale, oui, a eu lieu par le fait de cette femme... un scandale, oui, a eu lieu, par le fait d'un homme qui s'est compromis avec elle... Me comprenez-vous, ou dois-je préciser davantage ma pensée?
— Je vous comprends, fit TEmpereur, et je vous supplie de ne point renouveler contre moi et contre vous, une scène que vous avez répétée tant de fois, déjà, et qui n'a pour excuse qu'une jalousie d'autorité. Vous haïssez lady Stuart, comme vous haïssez toutes les femmes qui ni'ont approché, soit. J'aurais supposé, cependant, que sa douleur vous eût
touchée, et que vous eussiez ressenti quelque joie désintéressée, quelque joie humaine^ à connaître le soulagement de son cœur maternel. Je me suis trompé. Pardonnez-moi d'avoir troublé votre quiétude.
S'étant ainsi exprimé, l'Empereur sortit de la chambre de sa compagne.
Cette scène rapide que Napoléon III raconta, plus tard, à sa maîtresse, fut pareille, à peu près, à toutes celles que le souverain eut à subir, durant le temps de son règne, de la part de l'Impératrice, au sujet de ses relations féminines, vraies ou imaginées. L'Empereur se dérobait, habituellement, par la fuite, à ces déclamations conjugales, et, ce soir-là, il n'attendit pas que l'Impératrice se livrât à quelque excentricité, à des cris ou à des mutilations d'objets divers, pour se préserver de sa colère. Il la quitta et rentra dans ses appartements, courbé sous une tristesse poignante; car le doute qui l'avait poussé vers sa compagne, demeurait en lui après la discus-
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sion qu'il avait eue avec elle, entier, profond, lamentable, comme avant cette discussion.
Peu de personnes, certainement, se sont jamais représenté l'impératrice Eugénie dans l'attitude qui vient de lui être prêtée ici, en proie soit à une crise de véritables éclats de voix, soit à un accès de fureur la portant à briser, à mettre en pièces, tout objet que sa main atteignait lorsqu'elle était sous l'influence d'une violente contrariété.
Cette attitude n'est malheureusement que trop réelle; et s'il est besoin d'une anecdote pour l'affirmer absolument, il suffira de rappeler la scène qui eut lieu entre elle et le maréchal Niel, lorsque l'illustre soldat, étant ministre de la guerre, travaillait activement à la réorganisation de l'armée.
On sait qu'à cette époque l'empereur Napoléon III réunit, en conseil spécial, les maréchaux ainsi que les principaux dignitaires de la Couronne, pour les consulter sur l'opportunité d'une guerre avec la Prusse et ses alliés.
L'Empereur devinait que cette guerre était inévitable et il eût désiré qu'elle fût déclarée alors, afin de ne point permettre à la Prusse de se fortifier et de lutter victorieusement contre nous, dans un temps plus éloigné.
Mais, après examen attentif de l'état de notre armement, il fut reconnu que nous n'étions pas prêts à entreprendre une campagne périlleuse, et il fut résolu que l'on constituerait un effectif militaire susceptible de combattre, sans trop de risques, les forces prussiennes.
L'Impératrice, déjà, souhaitait avec énergie une action immédiate et, comme elle devait le faire en 1870, lorsqu'on lui apprit que la guerre ne pouvait être déclarée, elle entra dans une colère terrible, apostrophant tous ceux qui ne l'approuvaient pas.
On vivait, alors, aux Tuileries, dans une irritation, dans une surexcitation de tous les instants. Or, une après-midi, comme M. le maréchal Niel, en compagnie de Napoléon III, exposait à ITmpératrice les raisons qui l'a- j
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vaient déterminé à renoncer momentanément à une lutte inégale, la souveraine, au mépris de toute étiquette, de toute réserve, s'emporta violemment ; à bout d'arguments, saisit un encrier, sur le bureau de l'Empereur, et le lança contre le maréchal.
Le soldat, atteint en plein corps et maculé d'énormes taches noires, s'inclina simplement et sortit.
Une explication terrible s'éleva, après son départ, entre l'Empereur et sa compagne ; mais cette querelle, pas plus que celles qui Pavaient précédée, pas plus que celles qui devaient la suivre, ne pouvait changer le caractère de la jeune femme.
Cette anecdote ne saurait être contestée. Elle a été rapportée par M"^^ la maréchale Niel, elle-même, à l'un de ses amis, par M'"^ la maréchale Niel, vivante encore, qui seule aurait qualité pour la démentir, mais qui, dans sa loyauté profonde, ne la démentira pas.
L'Impératrice eut une semaine de maussaderie à la suite de la discussion qu'elle avait eue avec Napoléon III, à la suite plutôt de la contrariété qu'elle avait ressentie à la nouvelle que sa vengeance qu'elle avait crue absolue, irrémédiable, était conjurée.
Mais, comme elle prenait vite son parti des choses, bonnes ou mauvaises, qui la touchaient, comme son esprit était incapable de s'arrêter longtemps sur un même point, quelque important qu'il fût, elle recouvra rapidement sa gaîté, son insouciance, et elle parut ne plus songer au drame qui l'avait, un instant, tourmentée.
C'était la folie suprême, c'était la joie effrénée, à cette époque, aux Tuileries; et dans l'exaltation des plaisirs qu'on y goûtait, il eût été fort difficile à la souveraine, ainsi qu'à ses familiers, de s'attarder en des morosités. C'était la folie suprême, c'était la joie effrénée provoquant l'oubli égoïste de tout ce qui ne s'accordait pas avec elles, emportant dans-
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un tourbillon magique et formidable, tout ce qui s'écartait du programme voluptueux qu'elles exigeaient. Des rires, des baisers, étaient sur toutes les lèvres, allaient vers toutes les alcôves. Et dans la nervosité qu'ils imprimaient aux cerveaux des hommes, aux sens des femmes, dans le trouble qu'ils mettaient en tous les regards, nul ne s'apercevait que, dans le ciel impérial, jusqu'alors serein, des nuages s'amassaient rayés de lueurs menaçantes, roulés par un vent violent, en des grondements prophétiques. — L'année 1869 agonisait, alors, comme en une sorte de convulsion non avouée, encore, et avec elle agonisait joyeusement PEmpire ou plutôt le clan des courtisans qui s'était incarné dans l'Empire. Tout, en ce temps, dans la rue parisienne, en province, à l'étranger, eût dû contribuer à imposer silence aux rieurs. Mais leur égoïsme jouisseur était lancé sur une pente trop inclinée pour qu'il pût faire un retour en arrière, et tous,
hommes et femmes, s'en allaient à l'abîme, dans l'épouvantable et pourtant superbe ivresse de demi-dieux qui ne se doutent pas que leur culte est usé. — Les courtisans du Second Empire furent de merveilleux voluptueux que l'on peut, sans déraison, comparer à ces patriciens antiques qui aimaient à mourir dans le parfum endormeur des roses, dans la fièvre épuisante des baisers.
Ce fut dans le temps de cette griserie cynique, de cette alarme méconnue, que lady Stuart rentra à Paris avec son fils.
Elle y retrouva l'agent Frépont, fidèle à la consigne qu'il avait reçue, et tenant compagnie, non sans quelque difficulté, à M^^^ Marthe Masson.
En apercevant la jeune femme, la demimondaine eut un mouvement de joie et pensa que sa captivité allait cesser. Mais elle comptait sans la rancune de celle qu'elle avait fait pleurer et, dès les premiers mots qu'elle lui
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adressa, dans le sens d'une séparation, elle fut cruellement détrompée.
— Je ramène mon fils, lui dit lady Stuart, non grâce à votre complaisance, à vos aveux, mais grâce à la crainte de représailles que vous avez méritées. Hier, dans ma douleur, je vous eusse torturée avec passion ; aujourd'hui, dans mon bonheur, je ne vous ferai pas de mal, mais je me demande si je dois, ainsi que vous le souhaitez, vous rendre à la vie, vous laisser sortir de ma maison, sans vous avoir infligé une expiation. Que ferai-je de vous? Quel châtiment vous imposerai-je ? Je ne sais. Mais en attendant que j'aie pris, à votre égard, une résolution, je vous garde, vous êtes à moi.
Ce discours jeta TefFroi dans l'âme de la jolie fille. Désespérant de rien obtenir de lady Stuart, en faveur de sa délivrance, elle se retourna vers l'agent Frépont pour le prier d'intercéder auprès de la jeune femme, au sujet de son sort.
— On exerce, ici, contre moi, un acte de séquestration, déclara-t-elle, dont on pourrait avoir, plus tard, à s'expliquer devant les tribunaux. Que veut-on de moi ? Que ce soit volontairement ou forcément, j'ai aidé à la recherche de Tenfant. Je n'ai rien, désormais, à démêler avec la mère. Que signifient donc les paroles énigmatiques qu'elle a prononcées? Elle ne va pas me tuer, je suppose.
Frépont lui toucha Tépaule avec bonhomie.
— Lady Stuart ne m'a pas révélé ses projets, répondit-il. Mais je crois pouvoir affirmer qu'elle ne s'embarrassera point de vous très longtemps. Soyez donc patiente ; c'est le mieux; quant à des réclamations judiciaires, renoncez-y, dès maintenant ; ce sera encore mieux.
La demi-mondaine se révolta.
— Si je « jasais, » cependant, il faudrait bien que l'on m'écoutât.
— Non, ma fille, non, on ne vous écouterait pas.
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— Et pourquoi, s'il vous plaît?
L'agent se mit à rire.
— Vous demandez pourquoi ? — En vérité, vous devriez mieux savoir le métier... Ignorez-vous que nous ne devons jamais « jaser, » nous autres, parce qu'en jasant, nous compromettrions, souvent, des personnages qui ne permettraient pas qu'on les compromît. Et alors...
— Et alors?...
— Il y a des bouchons pour les sifflets qui font trop de bruit.
Marthe Masson tressaillit. Cette phrase, dans sa vulgarité, évoquait à ses yeux une force mystérieuse contre laquelle les imprudents ou les audacieux se sont brisés et se briseront, toujours, fatalement.
Elle ne répliqua rien, baissa la tête et parut accepter la résignation qui lui était conseillée.
Dès le lendemain de son retour à Paris, lady Stuart envoya quelques lignes hâtives à
l'Empereur pour le remercier de son intervention et pour l'informer des événements qui s'étaient accomplis.
Napoléon III lui dépêcha aussitôt M. Hyrvoix, afin d'avoir, avec elle, un entretien tendant à connaître ses décisions futures ainsi que l'attitude que, dorénavant, elle affecterait visà-vis des Tuileries.
Mais toute la finesse du policier se heurta contre le mutisme de lady Stuart. Elle Taccueillit gracieusement, mais elle ne lui dit rien. Il dut se retirer sans avoir réussi à lui arracher une parole relative à la mission dont il était porteur. La comtesse EUen lui exprima, simplement, sa volonté très arrêtée de ne se confier qu'à TEmpereur, et M. Hyrvoix, au lieu de communiquer à son maître une réponse concluante, ne put que lui transmettre la prière de la jeune femme qui sollicitait de lui une entrevue.
Malgré les préoccupations multiples qui assaillaient alors Napoléon III, malgré les
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inquiétudes qui l'enfiévraient, il songeait toujours à lady Stuart et s'avouait que la passion qu'elle lui avait inspirée n'était pas éteinte.
Tout autant, donc, dans la pensée de conjurer un nouveau scandale que dans le désir de se rapprocher de sa maîtresse, il obéit à son appel.
En revoyant la femme qu'il avait si profondément aimée et qui lui avait donné tant d'heures délicieuses, l'Empereur oublia le drame qui l'avait éloigné d'elle et fut réellement ému.
Il s'empara de ses mains, les baisa tendrement et resta, un moment, silencieux, tout à la caresse intime que lui procurait son contact.
La comtesse Ellen était, également, troublée devant Napoléon III, et elle souriait à l'expression de son attachement, comme on sourit à une chose très chère dont on a été longtemps privé et qu'on n'espérait plus goûter.
Cependant, cette joie intime échangée, l'Empereur voulut connaître les péripéties de l'aventure qui venait d'avoir un dénoûment si heureux pour la jeune femme, et elle lui fit le récit des différentes phases qu'elle avait vécues, sans en omettre aucun détail.
Lorsqu'elle eut parlé, le souverain demeura pensif, comme plongé en des réflexions graves, et ne sortit de sa méditation que pour lever les bras au ciel, dans un geste qui, en cette heure, signifiait peut-être bien des choses qu'il ne pouvait révéler.
— Je me réjouis avec vous, lui dit-il enfin, du résultat favorable de vos recherches. Votre fils est bien à vous, maintenant ; ne le quittez plus jamais.
Lady Stuart regardait fixement son impérial visiteur. Soudain, elle l'interrogea.
— Eh bien, sire, croyez -vous, à présent que vous savez toute l'histoire du rapt, que j'étais dans l'erreur, lorsque je vous affirmais...
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Napoléon III devina sa pensée et l'interrompit.
— Vous avez recouvré le bonheur, madame, n'accusez plus personne.
— Puisque vous éludez ma question, sire, je ne la renouvellerai pas ; mais éluder une question, n'est-ce point en reconnaître la valeur, n'est-ce point en consacrer toute la légitimité ?
— Par pitié, madame, ne me torturez pas -et ne me parlez plus jamais de cette intrigue. L'Impératrice, ne l'oubliez pas^ ne doit pas avoir été mêlée au drame de La Verrière. Quant à mon sentiment personnel, sur toutes •ces choses, je ne saurais le cacher : il y a, aux Tuileries, des gens qui me servent bien mal ^n voulant être agréables à l'Impératrice. Chaque jour, je remarque, autour de moi, des compromissions qui m'inquiètent, qui me préoccupent et qui jettent sur mon nom, sur mon autorité, le discrédit. Nous ne sommes plus au temps où la maison d'un souverain
était en dehors des regards du public. La liberté que j'ai donnée à la presse profite à la curiosité de la foule et se dresse contre moi. Comment ceux qui prétendent m'aimer ne comprennent-ils pas qu'ils font le jeu de mes pires ennemis, en prêtant leur appui, en offrant leur concours au scandale, de quelque côté qu'il vienne, quelle que soit la main qui le dirige, quelle que soit la volonté capricieuse qui le tolère?
Lady Stuart écoutait attentivement l'Empereur et recueillait, avec stupéfaction, ses lamentations.
— Un mot de vous, sire, suffirait pour faire cesser cette anarchie qui trouble les Tuileries.
Napoléon III, tout en marchant devant la jeune femme, reprit :
— Dn mot de moi... vous pensez, madame, qu'un mot de moi aurait raison des coteries qui se forment et qui s'agitent, au château? Vous vous trompez. Ce mot, je l'ai dit, je l'ai répété, et il n'a pas été entendu. Ah ! il y a des
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heures où je suis tenté d'admettre ce qui me semble impossible, pourtant, où je suis tenté d'admettre que nul de ceux qui m'approchent ne m'aime sincèrement ; que nul de ceux qui s'inclinent devant moi ne me craint ; que nul de ceux que j'entretiens — comme des parasites — n'a souci de mon bonheur, de l'avenir de ma dynastie... Tous ces hommes, toutes ces femmes qui se partagent la joie que je leur vaux, ne me considèrent, je commence à le croire, que comme le pourvoyeur de leurs félicités et édifient leur égoîsme sur ce qu'ils appellent — on m'a rapporté des propos inconvenants, à ce sujet — ma rêverie.
L'Empereur se tut^ une seconde fois ; puis il continua avec une force de voix inaccoutumée :
— Ce sont des fous, ce sont des fous... ce sont peut-être des misérables... Ils se reposent trop sur ma bienveillance. Mais qu'ils se gardent... Un jour viendra où je les ferai rentrer dans le devoir... où je les chasserai...
Lady Stuart était loin de s'attendre à cette scène dans laquelle le souverain paraissait, comme malgré lui, épancher le trop-plein de son amertume, montrer qu'il n'était pas aveugle devant les excentricités, devant les responsabilités qu'accumulaient, en s'abritant de son nom, les familiers des Tuileries.
Elle ne put contenir une exclamation :
— Est-il vrai, sire, que ce tableau navrant que vous faites de votre maison, soit exact? Est-il vrai que votre bonté n'ait eu, pour résultat, que de faire naître autour de vous Tégoïsme et l'hypocrisie ?
— Cela est vrai, madame. Cependant, je ne dois pas être injuste dans la peine que j'éprouve. Je suis aimé, aux Tuileries, par Lepic et par deux ou trois autres braves cœurs qui n'ont pas la meilleure part des plaisirs. Je suis aimé encore — vous allez rire, madame — par mes serviteurs, et j'entends, par serviteurs, le personnel domestique du palais. A part ceux-là, je ne rencontre, de-
vant moi, que fausseté et que bassesses intéressées.
Et l'Empereur eut une expression d'indicible découragement, de tristesse, de dégoût :
— Ah ! madame, si vous saviez!...
Puis, il ajouta :
— Viennent les mauvais jours, vous les verrez, tous ces courtisans qui vivent actuellement de ma vie, se disperser et m'oublier.
La jeune femme voulut essayer de dissiper l'humeur noire du souverain, mais il lui imposa silence du geste et conclut :
— Je vous demande pardon... je vous ennuie et je me laisse entraîner, devant vous, parceque je sais que vous êtes mon amie, à dire tout haut des choses que je devrais peutêtre taire. Ne parlons plus de ces choses, voulez-vous, et faites-moi connaître, plutôt, ce que maintenant vous comptez faire.
Lady Stuart sourit.
— M. Hyrvoix, ât-elle, m'a déjà adressé I cette question, sire, et j'ai refusé de lui
répondre. A vous, je ne cacherai pas que mon intention est de continuer d'habiter Paris et de ne plus vivre en recluse. J'aime le monde; et puisque les Tuileries me sont fermées, j'espère me créer, ailleurs, des distractions. L'Empereur caressa sa moustache.
— Je comprends votre désir. Vous ne pouvez, en effet, vous contenter d'une existence d'isolement. Mais le monde est périlleux pour ceux qui ont une histoire. Soyez prudente, madame.
— Le monde n''est périlleux — et méchant — que pour ceux qui veulent bien lui permettre de les dominer. Je lui prendrai peutêtre beaucoup^ sire, mais soyez assuré que je ne lui donnerai rien.
Napoléon III vint s'asseoir auprès de la comtesse.
— Et moi, que serai-je pour vous, en tout cela? murmura-t-il dans la timidité charmante qui lui était habituelle avec les femmes dont il était épris sérieusement; vous m'oublierez.
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vous aussi, -et vous irez accroître le nombre des indifférents.
La jeune femme se fit caressante :
— Vous, sire, vous serez demain, pour moi, ce que vous étiez hier, avant notre cruelle séparation ; je ne vous oublierai pas, dans ie bonheur, puisque j'ai conservé votre souvenir, dans le chagrin.
Un baiser tomba sur la main de lady Stuart et un balbutiement lui succéda.
L'Empereur, ressaisi par toute la grâce de sa maîtresse, se laissait emporter par la séduction qu'elle lui offrait, et elle-même, triomphante, après avoir craint que sa beauté ne fût désormais sans puissance sur le souverain, se sentait gagner par Tillusion d'un amour qu'au sens réel du motet delà chose, elle n'avait jamais eu.
Ce soir-là, lui apporta les premières minutes de joie véritable qu'elle eût goûtées, depuis les événements tragiques qui l'avaient endeuillée.
Comme le souverain se disposait à la quitter, il sembla, tout à coup, soucieux, et revenant sur le récit qu'elle Lui avait fait de l'enlèvement, il lui dit :
— Il ne faut pas retenir davantage, prisonnière, la fille dont vous m'avez parlé et qui a été la complice du rapt de votre fils. Permettez-lui de rentrer chez elle. Je vous certifie que vous n'aurez, désormais, rien à redouter de sa part.
La jeune femme, au nom de M"® Masson, eut un mouvement de colère.
— C'est le sacrifice de ma haine, sire, que vous me demandez là.
— Faites, pour moi, ce sacrifice.
— Soit. On ne refuse pas une grâce à celui qui en accorde tant. Demain, cette fille sera libre.
L'Empereur remercia sa maîtresse de son obéissance à son désir; puis il sortit de Thôtel suivi, à distance, par les agents qui surveillaient sa promenade nocturne et qui,
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impassibles, battaient le trottoir, en l'attendant.
Quelques jours après la visite de l'Empereur à lady Stuart, Tagent Frépont se présentait devant la jeune femme, très ému.
La comtesse Ellen, surprise, l'interrogea.
— Eh bien, mon bon Frépont, quese passet-il? Vous avez une figure toute bouleversée.
Le policier fit un grand geste et répondit :
— Ah, madame, je crois bien que je suis bouleversé! Il vient de se passer une chose... une chose extraordinaire.
Lady Stuart eut un petit rire très sec.
— Allons, dites cette chose, Frépont. Mais après ce qui m'est arrivé, je doute que si extraordinaire qu'elle soit, elle m'étonne.
L'agent reprit :
— Il s'agit de Marthe Masson, madame.
— De Marthe Masson? Cette fille ne m'intéresse plus, Frépont.
— Elle va vous intéresser, madame.
— Que voulez-vous dire?
— Elle est morte.
Lady Stuart sursauta.
— Elle est morte!
— C'est comme j'ai l'honneur de vous Tannoncer. On a retiré son corps, ce matin, de la Seine, du côté de Neuilly.
La jeune femme regarda le policier.
— Le ciel Ta punie de son crime. Je ne la plains pas, je ne puis la plaindre; elle m'a fait trop mal.
Puis se ravisant :
— Mais je parie que vous pensez un tas de choses que vous n'osez m'avouer... je parie que vous pensez que c'est moi qui, pour me venger, ai fait assassiner cette misérable fille?
L'agent secoua la tête, en signe de dénégation, et baissa la voix.
— Je sais que vous n'êtes pour rien, madame, dans la mort de Marthe Masson ; mais je sais, en revanche, l'histoire de son suicide,
RAISON d'état 273
car les journaux vous rapprendront, Marthe Masson s'est tuée.
Lady Stuart, intriguée, indiqua un siège à Fagent.
— Vous aviez raison, Frépont, vous m'intéressez. Mettez-vous là et contez-moi cette histoire.
Le policier s'installa en face de la jeune femme et commença son récit.
— Je n'ai fait aucune réflexion, l'autre jour, quand, tout à coup, madame, vous m'avez déclaré que vous renonciez à des représailles contre mademoiselle Masson. Mais je me suis rappelé l'accusation si formelle que vous portiez, naguère, contre une haute personnalité à l'instigation de laquelle cette fille avait agi, selon vous, et j'ai pensé que si cette accusation était réellement fondée, la découverte de l'enfant ne pouvait être acceptée sans qu'un incident quelconque se produisît. Mademoiselle Masson démasquée par vous, vivante et libre, quoique ne possédant qu'imparfaitement le
secret du drame auquel elle avait participé, devenait un danger pour ceux qui l'avaient employée. Si elle s'avisait jamais de parler, comment la faire taire? Elle tenait, évidemment, un scandale sans cesse prêt à éclater, entre ses mains. Or, dans tous les temps, dans tous les pays et sous tous les gouvernements, il est de tradition, madame, de se débarrasser d'un gêneur. Mademoiselle Masson étant une personnalité inquiétante, désormais, je me suis dit que son affaire n'en resterait pas là. — Comme je ne « travaille » pas, en ce moment, je me suis amusé à la surveiller, à la filer, et j'ai été largement payé de la peine que j'ai prise, à son endroit. Ecoutez-moi, madame, vous n'allez pas rire, je vous le jure. Hier, à la nuit, je me trouvais, en observation, devant la maison de mademoiselle Masson, quand un homme est sorti avec elle et s'en est allé, en sa compagnie, du côté des Champs-Elysées. Là, comme un amoureux, il a pris une voiture et s'est dirigé vers l'Etoile.
J'ai suivi mes personnages jusqu'au pont de \ Neuilly. Là, encore, l'homme et mademoif selle Masson sont descendus, ont payé le • cocher et ont continué leur route, bras dessus, bras dessous, en longeant les rives de la Seine qui mènent à Saint-James. Sans perdre de vue Thomme et la fille, je me suis mis à leur piste. Ils ont marché, ainsi, durant l'espace d'un kilomètre environ. Puis, le monsieur s'est arrêté. — Alors, madame, oh! alors, j'ai vu une chose terrible. La malheureuse croyait sûrement être en bonne fortune, se rendre en quelque villa appartenant à son compagnon, car le monsieur Ta prise comme pour l'embrasser et elle se livrait à lui, docilement, gentiment. Il l'a embrassée, en effet; puis, soudain, la saisissant par la taille, il Ta rejetée violemment loin de lui. La pauvre fille a roulé sur le talus qui est à pic, presque, en ce lieu, a perdu l'équilibre, a poussé un grand cri — un cri que j'entendrai toujours, et a disparu dans Feau. Il y a eu comme un bruit sourd
d'éclaboussures, comme un battement de linge mouillé, et tout est redevenu silencieux. Le monsieur, immobile, penché sur la Seine, est resté une bonne demi-heure, allant et venant, à l'endroit du crime. Puis, ayant constaté que nul ne pouvait le trahir, que sa besogne était accomplie, il s'en est revenu vers Paris, tranquillement, les mains dans ses poches, car il faisait assez froid. Si je l'avais arrêté, il aurait fait une drôle de tête. Mais je n'étais pas là pour le déranger dans ses combinaisons, et il avait des affaires qui ne me regardaient pas.
Et, philosophiquement, Tagent ajouta, sur le ton d'un homme habitué au spectacle de bien des choses qui ne doivent pas être révélées :
— Chacun a les siennes, dans la vie, n'estce pas?
Puis, il conclut :
— Voilà ce que j'ai vu, madame. Ça ne valait-il pas la peine de vous être rapporté?
La jeune femme avait écouté la narration du policier avec une attention anxieuse. Lorsqu'il eut parlé, elle ne lui répondit pas et sembla, tout d'abord, se livrer à une profonde songerie. Mais elle revint vite àla réalité des faits.
— Certes, mon bon Frépont, dit-elle, ce nouveau drame méritait de m'être raconté.
Et elle murmura :
— , On a voulu que je rendisse la liberté à cette malheureuse et l'on m'a fait promettre de ne point tenter de me venger d'elle. Il aurait mieux valu, pour elle, cependant, que je lui fisse subir quelque châtiment. Je ne l'aurais pas tuée, moi, et me serais contentée de l'exiler de Paris.
Puis, dans un rire :
— C'est fort bien d'avoir confiance en moi, dans cette circonstance, Frépont. Mais je vous conseille de ne pas colporter cette aventure.
L'agent s'inclina et étendit la main comme pour un serment :
— Soyez rassurée sur mon compte, madame. Il m'en coûterait plus que je ne le voudrais, de ne pas tenir ma langue sur cette affaire. Malgré l'envie que j'en ai, même, je n'essayerai pas de connaître l'homme de la noyade. C'est bon, de loin, de chasser des oiseaux comme celui-là. Mais si on veut mettre la main dans leur nid, on reçoit des coups de bec.
Lorsque l'agent l'eut quittée, la comtesse Ellen se prit à méditer sur le sort de la jolie fille qui Tavait tant fait souffrir.
— Décidément, pensa-t-elle, je ne me sens aucune pitié pour cette misérable. Instrument toujours prêt pour le crime, cette femme était destinée à disparaître dans un crime. C'était sa condamnation que je prononçais lorsque j'accordais sa grâce à l'Empereur, l'autre soir. L'Empereur est bon et la résolution extrême qu'il a dictée, m'étonne. — L'Empereur est bon, oui; mais la raison d'Etat s'imposait, en cette occasion, à lui. Marthe Masson, vivante, c'était peut-être, dans un temps indéterminé,
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• toute l'intrigue de La Verrière révélée publiquement, l'Impératrice compromise, un chantage, même, menaçant ma tranquilité. Il fallait que cette fille mourût. La raison d'Etat n''est pas, en vérité, une trop sotte invention pour ceux qui bénéficient de ses exigences.
Ces considérations étant formulées, lady Stuart alla vers son fils qu'elle trouva en compagnie de sa garde. Elle le prit en ses bras, le couvrit de baisers comme s'il eût échappé à un danger imaginaire ; et comme il faisait un temps clair et doux, ce jour-là, elle l'emmena avec elle, au Bois de Boulogne, pour le tour du lac.
YI
La Revanche suprême.
Dans son intimité renaissante avec l'Empereur, lady Stuart eut la prudente habileté d'éviter quelque allusion que ce fût à la disparition de Marthe Masson et n'évoqua même plus le souvenir du drame de La Verrière.
A l'intérêt, à la curiosité, plutôt, qu'avait fait naître, en elle, le récit tragique de Tagent Frépont, avait succédé une indifférence absolue à Tégard de l'infortunée demi-mondaine ; et prise, dès lors, tout entière, par l'affection qu'elle portait à son fils, par l'active surveillance qu'elle exerçait sur lui, et par la
revanche orgueilleuse que lui procurait la passion non amoindrie de l'Empereur, elle goûtait une joie calme et se contentait d'être heureuse, simplement.
Ainsi qu'elle l'avait dit au souverain, elle se montrait dans le monde, avait ouvert sa maison à quelques amis — à des femmes élégantes de la colonie étrangère, à des hommes politiques, principalement — et elle semblait, dans la quiétude de son existence réédifîée, dans l'autorité que lui valaient son nom et sa beauté, oublier les larmes qu'elle avait versées.
Toutà coup — onétaitalors enjuilletl870 — une longue et lamentable rumeur vint interrompre la douceur de sa vie. Sans que rien ne préparât les esprits à la lugubre surprise qui les frappait, la guerre s'annonçait imminente, entre la France et la Prusse, et lady Stuart, dans sa perspicacité, et lady Stuart qui n'ignorait pas les dangers qui se dressaient devant TEmpereur, devina que, de
cette guerre, allait résulter l'effondrement de toutes les choses qui avaient ébloui le monde, de toutes les choses que des inconscients avaient cru éternelles, à l'abri de toute fluctuation humaine, de toute complication politique.
Les événements se précipitèrent bientôt, dans une marche vertigineuse ; la guerre fut déclarée et la jeune femme comprit que tout, pour Napoléon III, dans ce pays qu'il avait gouverné, que tout, pour elle, par conséquent, était fini.
Elle se rendit à l'ambassade d'Angleterre, vit lord Lyons qui confirma ses appréhensions, et elle ne douta plus que l'Empire serait emporté, autant par la défaite de ses armées, que par le souffle populaire puissant qui se levait et qui, déjà, passait sur les Tuileries, dans une rafale de tempête.
Lady Stuart, sans partager sensuellement la passion qu'elle avait inspirée à Napoléon III, avait pour lui une sincère affection, car elle le
savait bon, car elle le savait tourmenté dans son intimité conjugale, ainsi que dans l'ordre matériel et moral de sa maison officielle, par les fous et par les folles qui, à la faveur de son indulgence inépuisable, provoquaient, contre lui, l'impopularité. Elle éprouva donc, à la pensée de voir le souverain se lancer dans une entreprise aventureuse et formidable, une peine réelle, un désespoir véritable.
Cependant, elle n'avait pu oublier entièrement que, dans la lutte qu'elle avait soutenue contre celle vers qui elle reportait toute sa douleur, elle n'avait obtenu qu'une demisatisfaction, qu'une revanche incomplète, et si elle déplorait que l'Empereur roulât dans l'abîme sanglant des batailles, elle ne pouvait s'empêcher de songer que l'Impératrice le suivrait dans sa chute, et que cette guerre qui l'effrayait, lui offrait aussi la vengeance absolue qu'elle avait souhaitée et à laquelle elle avait dû renoncer.
Le sort se chargeait de lui fournir des re-
I présailles auprès desquelles celles qu'elle ■ avait imaginées étaient banales, et elle souriait au destin, comme à un fantôme invisible passant dans la vie des hommes, en la fatale attitude d'un justicier.
L'Empereur, malade, affaissé, était en villégiature à Saint-Cloud, à cette époque, avec la Cour. Comme elle ne l'avait pas vu depuis quelques jours, elle lui écrivit pour lui exprimer ses craintes, pour lui témoigner toute sa tendre sollicitude dans les moments critiques qui étaient, alors, les siens. Elle savait qu'une femme, M"'^ la comtesse de Mercy-Argenteau, lui avait dérobé un peu, dans les derniers mois de son intimité avec le souverain, sinon de sa passion pour elle, du moins de l'assiduité à laquelle il l'avait habituée; mais elle n'avait aucune colère contre l'Empereur inconstant ; elle comprenait trop les séductions qui l'entouraient pour ne le pas excuser, infidèle ; et comme, en définitive, il lui était demeuré attaché, elle voulait que sa voix
affectueuse le consolât dans les durs chagrins qui l'accablaient.
« Vous allez vous mettre à la tête de votre armée, sire, lui disait-elle, et je pleure en songeant aux périls que vous pouvez rencontrer. Je n'ose, dans les circonstances graves qui agitent le monde, vous supplier de m'accorder un adieu. Nous reverrons-nous ? Dieu Seul, que je vais prier pour qu'il vous protège, saurait répondre à cette question. Vous m'avez toujours été cher; vous m'êtes plus cher encore depuis que je vous sens menacé. «
Le malheureux souverain, dont toutes les minutes, alors, étaient consacrées aux préparatifs de la campagne, fut ému en recevant la lettre de la jeune femme. Il lui répondit pour s'excuser de n'avoir pas le loisir de la voir avant son départ, pour la remercier de ses sentiments amicaux et pour l'assurer de la constance de son souvenir. Sa lettre était brève, un peu heurtée et presque illisible. Il
l'avait écrite, évidemment, étant sous l'in- |- fluence de funestes pressentiments.
En ces heures où tant de choses tragiques s'accomplissaient et s'annonçaient, la Cour, à Saint-Cloud, c'est-à-dire les hommes ainsi que Jes femmes de l'entourage impérial, se préoccupaient peu, je l'ai déjà démontré en de précédents ouvrages, de la situation en laquelle se trouvaient jetés le pays et l'Empereur.
Les familiers des Tuileries continuaient de bien vivre, de rire etd'aimer, faisant, essoufflés, une halte, parfois, en leurs plaisirs, pour crier : (c A Berlin ! » mais sans pilié pour le souci profond qui attristait l'Empereur, sans respect pour sa volonté à conjurer un conflit entre la France et la Prusse,
On s'amusait, alors, à la Cour, en face d'une
vision de mort, comme l'on s'était amusé,
' jadis, devant l'avenir souriant.
\ On jouait aux petits jeux, on se promenait
•' gaîment, on racontait des anecdotes; mais on
se refusait à reconnaître la gravité des* événements, à parler même de ces événements..
L'un des galants de la Cour eut, un jour, un mot typique, à ce sujet.
Comme un officier du palais osait, devant lui, exprimer quelque doute douloureux sur l'issue de la campagne, il l'apostropha dédaigneusement :
— Vraiment, mon cher, vous êtes ennuveux et, si l'on vous écoutait, ce serait fini de « rigoler. » — L'issue de la campagne... eh bien, l'issue de la campagne n'est-elle pas toute indiquée? — Nous irons conter fleurette aux Berlinoises, et ce sera charmant.
Un témoin du navrant spectacle que présentait la Cour, en 1870, rapporte que l'Impératrice ne se privait pas plus que les courtisans d'affecter une franche gaîté. Elle se plaisait à narrer des histoires et non des moins croustillantes.
C'est ainsi que détaillant, une après-midi, une visite qu'elle fit à un prince, lors de son
voyage en Allemagne, elle révéla qu'après lui avoir fait admirer sa résidence, ledit prince la conduisit dans une vaste pièce ornée de multiples rangées de bois de cerfs et lui dit, en lui désignant ces trophées :
— Les cornes que Votre Majesté aperçoit, tout près du plafond, sont celles de mon père; les cornes qui viennent au-dessous, sont les miennes.
Le prince s'exprimait mal et voulait indiquer que sa collection de .cornes provenait de bêtes tuées par son père et par lui. Mais comme il était marié, son langage paraissait fort comique. L'auditoire souligna les paroles de la souveraine par des rires d'une indécence non dissimulée.
Il est un fait plus caractéristique encore et qui prouve toute la criminelle inconscience des familiers impériaux.
Le jour même où l'on reçut, à la Cour, la nouvelle de la défaite de Wissembourg, on servit, au dîner, une friture de goujons. Or,
veut-on savoir sur quel sujet porta la conversation, pendant le repas? — Sur les goujons. — Cette affirmation peut paraître exagérée, insensée ; elle est exacte. Ce fut M. de Cossé- Brissac qui commença l'entretien sur cette question importante, auprès de laquelle celle qui concernait les pauvres soldats fauchés et vaincus, à la frontière, n'avait sans doute, pour tous ces fous, aucune valeur. M. de Cossé-Brissac craignait de manger des goujons s'ils étaient nés en Seine, à cause de l'empoisonnement du fleuve. Chacun, alors, dit son mot sur l'état plus ou moins hygiénique de la friture; et comme les poissons furent reconnus pour avoir été péchés dans la Seine, nul n'osa les toucher. Pendant que ces choses se passaient, à Saint-Cloud, pendant que les courtisans demeuraient effrayés devant un plat de goujons frits, des malheureux marchaient, en Alsace, au-devant de la mitraille, tombaient mutilés; et l'Empereur s'en allait, errant, lamentable, comme dans le
galop fantastique d'un cheval dont la Déroute fouettait la croupe.
Lady Stuart était bien vengée. La défaite avait frappé l'Empire, et l'Impératrice, sa rivale d'antan — • et l'Impératrice qui l'avait chassée des Tuileries, qui l'avait torturée, revenue à Paris, attendait, anxieuse, l'heure suprême et dernière de la ruine, l'heure suprême et dernière de son abandon.
On n'en pouvait plus douter, en effet: l'Empire allait disparaître dans la fumée des combats ainsi que dans la colère des masses populaires qui, dans l'ombre des faubourgs, s'agitaient et hurlaient des imprécations.
Le maréchal de Mac-Mahon, ayant été vaincu à Wœrth, s'était retiré sur Châlons où TEmpereur l'avait rencontré.
Lady Stuart, en même temps qu'une impitoyable satisfaction l'envahissait devant Teffacement graduel de l'Impératrice, ressentit une profonde affliction à la pensée de l'infortuné
souverain fuyant, d'étape en étape, sous les coups d'un destin implacable.
Elle eut une vision effroyablement triste de celui qui avait été son amant ; elle le vit abîmé sous le poids des désastres qu'il n'avait pas mérités^ courbé sous la main cruelle d'un sort vers lequel on l'avait jeté misérablement; elle le vit isolé, fiévreux, comme un pauvre être repoussé de tous, se raccrochant à son malheur même pour tenter d'en tirer quelque espérance, et elle se dit qu'il lui appartenait, lui ayant dû des félicités, de lui porter une consolation, de lui offrir la tendresse infinie et réconfortante de la femme — cette tendresse que des lèvres aimées savent, parfois, mettre sur le cœur d'un agonisant et dans laquelle il puise, pour mourir, comme une dernière et délicieuse sensation de vie.
Sans réfléchir aux obstacles qu'elle allait rencontrer, ou plutôt sans vouloir admettre ces obstacles, elle résolut de partir pour Châlons et de voir l'Empereur.
Lorsque Napoléon III décacheta le billet par lequel elle lui annonçait sa présence non loin de lui, et par lequel elle le priait de la recevair, il fut pris d'une violente émotion. L'affection que lui témoignait cette femme qui n'avait été que sa maîtresse, cependant, qui avait souffert à cause de lui — cette affection spontanée, comparée à l'indifférence de ceux qu'il avait laissés à Paris, de ceux qu'il avait, durant le temps de sa puissance et de sa chance, gorgés d'or et d'amour, le toucha profondément.
Il voulut que lady Stuart se rendît auprès de lui, au plus vite, et il lui dépêcha un officier d'ordonnance pour lui porter son appel.
Quand la jeune femme parut devant lui, elle le trouva entouré de plusieurs généraux qui, discrètement, se retirèrent à son approche.
Alors, le malheureux souverain, morne, affaissé, les yeux humides, les mains tremblantes, s'avança vers lady Stuart, et, sans une parole, dans un grand geste désespéré, il
ouvrit ses bras qu'il tint, une seconde, horizontalement tendus.
La comtesse EUen, très pâle, devant cette affliction suprême, se précipita vers l'Empereur, saisit l'une de ses mains tremblotantes, et l'effleura de ses lèvres. Mais Napoléon III l'attira à lui et, laissant tomber sa tête sur son épaule, pareil à un enfant affligé, eut un long soupir. Puis, des mots sortirent de sa bouche, ainsi qu'une plainte :
— Ma pauvre amie... ma pauvre amie...
Lady Stuart essaya de le consoler, de répondre, à sa lamentation, par quelques paroles d'espoir; mais l'Empereur, s'étant assis et l'ayant fait mettre à côté de lui, secoua tristement la tête :
— Non, dit-il, tout est fini; nous sommes vaincus et je ne suis plus qu'une épave que roule une tempête.
Et montrant le ciel, il murmura :
— L'étoile n'est plus là-haut... vous savez... cette étoile que l'on me croyait fidèle et dont
on me faisait gloire quand j'étais heureux. La jeune femme que la douleur, que le découragement de Napoléon III gagnaient, renonça à toute exhortation.
— Ah, sire, s'écria-t-elle, pourquoi avoir voulu cette guerre, pourquoi avoir voulu ajouter une satisfaction improbable à celle qui vous était assurée ?
L'Empereur qui souffrait alors beaucoup physiquement, était blême, était comme effondré sous le mal qui le torturait. En entendant cette phrase, pourtant, il se redressa et regarda fixement son amie.
— Vous pensez, fit-il, ainsi que tout le monde, que j'ai souhaité la guerre atroce qui ruine la France et qui va me faire perdre mon trône, peut-être...
La jeune femme demeura muette et attendit que le souverain s'expliquât. Il devina l'interrogation qu'elle n'osait formuler et reprit :
— Je n'ai pas voulu la guerre... j'ai tout fait pour la conjurer. Je pensais, je pense encore,
que le différend élevé, soudain, entre la France et la Prusse, pouvait être examiné paciûquement. Mais on a rendu tout arrangement impraticable entre les deux nations, et la guerre est devenue inévitable à la suite de complications, d'intrigues, de malentendus, d'imprudences que j'ignore encore et qui, dans Tombre, se jouaient de ma volonté.
Lady Stuart, stupéfaite, eut une exclamation spontanée :
— Comment, sire, vous ne vouliez pas la guerre et vous en avez signé la déclaration !
L'Empereur saisit, dans une violente étreinte, le bras de la jeune femme.
— Vous ne savez pas... vous ne pouvez savoir... J'ai déclaré la guerre parce qu'il ne m'était pas permis de m'opposer à sa réalisation.
— Mais qui, autour devons, sire, avait donc assez d'autorité, assez d'infernal génie pour vous précipiter dans une aventure que vous réprouviez ?
Napoléon III remua les lèvres comme s'il allait parler. Mais il leva simplement les mains qu'il laissa retomber sur ses genoux, et il balbutia :
— Je ne peux répondre à votre question, madame.
11 y eut un silence, et pendant un moment, le souverain et sa maîtresse, les yeux dans les yeux, parurent échanger une même pensée qu'il leur était défendu d'exprimer. Puis, l'Empereur continua — et le fataliste qui était en lui, se révéla tout entier :
— Que j'aie désiré la guerre ou qu elle m'ait été imposée par une force supérieure à la mienne, la guerre existe et il serait puéril de récriminer. Elle devait être, sans doute, et tout ce que j'aurais tenté pour l'empêcher, eût été inutile. Les jours des hommes, leurs joies ainsi que leurs maux sont comptés et nul n'en saurait amoindrir ou augmenter le nombre. Mon bonheur a pris fin et j'entre dans la peine. Où me conduira cette peine?
Ne sera-t-elle que fugitive et l'étoile magique dont je parlais tout à l'heure, reparaitra-t-elle, pour moi, dans le ciel? Un calvaire est devant moi ; je crois que je le gravirai jusqu'à son sommet. Il est un fait mystérieux et indéniable qui se présente dans la vie des hommes : étant donnée, dans l'évolution humaine, une joie sans mélange et de longue durée, une heure vient où cette joie agonise pour faire place aux misères. Ma joie, ou plutôt la joie de ceux qui m'entouraient, a trop existé, et la minute où toutes les félicités se paient, par des larmes, est née pour moi.
L'Empereur s'arrêta et une grande mélancolie Tenvahit.
— Seulement, reprit-il, le destin est injuste envers moi, dans les circonstances actuelles ; je lui paie mon tribut plus que les autres, plus que ceux dont j'ai si souvent déploré les folies et qui sont, réellement, ses débiteurs.
Lady Stuart, très troublée, et toute pâle,
LA BEVANGHE SUPRÊME 299
écoutait l'Empereur sans trouver un mot qui rompît sa lamentable tristesse. Elle voulut, cependant, lui répliquer.
— Que comptez-vous faire, sire ? lui demanda-t-elle.
— Tout, même l'impossible, pour sauver la France.
— Qu'espérez-vous ?... une victoire, une grande et prochaine victoire ?
Napoléon III, dans un accent prophétique, lentement prononça cette phrase :
— Je n'espère rien.
La jeune femme eut un cri.
— Sire, vous êtes désespéré et vous voulez mourir !
— Un homme, madame, veut rarement mourir. Il est des cas, simplement, où il doit songer à la mort. .
Et comme la comtesse Ellen, dans un flot soudain de larmes longtemps contenues, allait protester, il l'arrêta et, affectueux, tendrement soucieux d'elle, il lui dit :
• — Oublions un peu notre chagrin et causons de vous, plutôt. Vous allez souffrir des maux qui m'accablent et, qui sait, peut-être maudire mon souvenir?
Lady Stuart eut une révolte sincère et du mépris passa dans sa voix :
— J'ai trop peu figuré, sire, parmi les courtisans des Tuileries, pour être oublieuse ou ingrate. Votre souvenir me restera et je vous aimerai, infortuné, comme je vous ai aimé, heureux.
L'Empereur était ému.
— Je vous crois, fit-il, je vous crois. Vous m'avez toujours été bonne, même en un temps où la colère, où des soupçons certainement mal fondés, agitaient votre âme et provoquaient votre ressentiment contre mes proches. Je vous remercie de toute l'affection que vous m'avez prodiguée. Je vous remercie d'être venue, ici, me consoler.
Comme les sanglots de la jeune femme redoublaient, il ajouta, angoissé :
— Hélas, nous allons nous quitter, pour toujours, peut-être... Ah! pauvre amie, pauvre amie, qu'il est triste, notre adieu.
Cette entrevue devait, en effet, être la dernière que lady Stuart eut avec TEmpereur. Elle ne le revit jamais, après la guerre, en son exil, et elle ne reparut que devant son cercueil, pour le pleurer.
Comme elle s'apprêtait à prendre congé de Napoléon III, le souverain se leva, se dirigea vers son nécessaire de campagne et dit :
— Je veux que vous emportiez un souvenir de moi, de cet entretien.
Et il lui offrit une gentille tasse à café en métal précieux, que la comtesse EUen a pieusement conservée et qu'elle montre, à ses intimes, soigneusement serrée en une vitrine, dans son salon.
Rentrée à Paris, elle y retrouva son fils ; et dans le tumulte croissant des événements, elle attendit qu'un retour inespéré de la for-
tune vînt la tranquilliser sur le sort de Napoléon III.
Mais le sort semblait se complaire, dans un tragique plaisir, à mutiler l'Empire, et chaque jour jetait, dans le monde, la nouvelle d'une défaite pour les armes françaises.
Il devint bientôt évident que quelque drame, né de reffervescence parisienne, s'ajouterait au drame qui se déroulait sur les champs de bataille, et lady Stuart, qui redoutait, non pour elle, mais pour son enfant, le contre-coup d'une convulsion populaire, résolut de quitter Paris.
Lorsqu'on annonça la catastrophe de Sedan, elle avait préparé ses malles, elle avait fermé sa maison et logeait à l'hôtel Meurice, rue de Rivoli.
C'était l'après-midi du Quatre-Septembre
Lady Stuart avait décidé qu'elle irait en Italie, pour y attendre la fin de la crise que
subissait alors l'Europe presque tout entière, et elle s'occupait, devant partir le soir même de ce jour fameux, au rangement de ses effets, quand des rumeurs, soudain, montèrent de la rue et la firent tressaillir.
Elle se dirigea vers la fenêtre de sa chambre, tandis que le petit Jack, qui avait alors deux ans, trottinait, de ci de là, dans le désordre des valises, et elle vit un spectacle qu'elle ne devait jamais oublier.
Une multitude immense, des bandes d'hommes, de femmes et d'enfants, moutonnaient, ainsi qu'une mer en furie, dans le lointain, du côté de la Place de la Concorde, et s'avançaient, dans une poussée formidable, en vociférant, vers les Tuileries.
C'était la mort du Second Empire qu'en un De pro/'undis terrible, le peuple clamait; c'était l'hallali gigantesque du Second Empire que les masses humaines hurlaient, farouches et dévorantes, tout enfiévrées d'un patriotisme exaspéré, suraigu ; et lady Stuart, dans