G UN DRAME
dangereuse, et la victoire des assaillants très-problématique. Certaines circonstances augmentent encore les difficultés et les périls de Fattaque et du combat ; ainsi, le mâle, à l'heure de sesamours,estlongtempsindomptabîe : indomptable aussi est la mère qui allaite, surtout quand on ne tue pas immédiatement lebaleineau.
La queue est l'arme défensive des baleines franches, arme terrible tant que le louchet n'a pas tranché le faisceau des tendons qui la relient aux muscles du corps. La baleine, sans cette queue, serait à la merci des pêcheurs; ses ailerons la protègent à peine, son museau, pointu et rembourré de graisse, ne peut faire tête à une embarcation, et elle ne saurait menacer ses adversaires avec une mâchoire plantée de fanons flexibles comme des roseaux et une gueule obstruée par une langue énorme.
Les pêcheurs s'efforcent donc toujours de harponner la baleine en l'accostant par le flanc, ou à défaut du flanc par la tête, car la tête n'est pas mobile et se confond avec le corps, les vertèbres cervicales et les premières dorsales étant soudées ensemble. Cette inflexibilité de la tête est si rigide et si complète que lorsque l'animal veut observer ou écouter ce qui se
passe derrière lui, il est obligé de mouvoir son corps entier.
Je reviens à notre pêche. Par un bonheur inconcevable, les quatre matelots survivants de la pirogue brisée rentrèrent à bord sans blessures et sans contusions, mais non sans avoir avalé bon nombre de verres d'eau salée.
«Enfants! sJécria notre capitaine, dès que les deux baleines flottèrent chaînoppées le long du navire, ce n'est pas le moment de pleurer les défunts ; on va pique?" trois heures et nous pouvons compter encore sur six heures de jour ; il faut donc en profiter et enlever, main sur main, pal sur pal, le gras de nos deux right-whales, et quand la soute au lard sera pleine, nous allumerons les fourneaux et nous ferons route pour Taiouiskoï, afin d'y enterrer François (c'était le nom du mort). Nous sommes trop près de la côte pour le jeter à l'eau; la mer n'est pas assez profonde, le corps flotterait dès demain et la marée l'emporterait sur le rivage. Allons, enfants, du courage et en avant lesanspects! »
Ces quelques mots relevèrent le moral de l'équipage ; et le virage des deux baleines commença.
Les matelots pesèrent, de toute la force de leurs bras, sur les anspects; les engrenages du guindeau clapotèrent, et les câbles des apparaux, enroulés par un bout sur le guindeau, glissèrent dans les poulies estropées à la tête du grand mât, et enlevèrent, à Faide d'un gros croc de fer, la bande épaisse de lard que le capitaine et son second taillaient à coups de louchet dans Fenveloppe du cétacé.
Habituellement, pendant ce rude travail, un chanteur patenté, qui reçoit pour émoluments un ou deux boujarons d'eau-de-vie, en sus de la ration réglementaire, exécute à pleine voix un chant cadencé, dont chaque phrase est répétée en chœur par l'équipage. Joyeux ou mélancolique, rapide ou lent, tantôt saccadé, tantôt filé, toujours plein d'entrain et d'énergie, ce chant convient à la manœuvre du guindeau, comme le tambour et le clairon à la marche d'un régiment ; il dirige, il soutient, il active, il harmonise les forces. Avec lui, deux heures suffisent pour virer une baleine ; sans lui, l'opération languirait indéfiniment; aussi, quand les matelots sont mécontents ou infectés de
l'esprit de mutinerie, manient-ils silencieusement les anspects ou les barres de guindeau.
Ce n'était guère le cas de travailler en chantant et de répéter en chœur les paroles grivoises d'une cantate de matelots, quand le cadavre d'un de nos frères gisait au pied du mât d'artimon, et que le souvenir de celui qui venait de disparaître dans l'abîme était encore si cuisant. Mais qu'importe ! eux aujourd'hui, nous demain ! La mort, une mort imprévue, brutale, n'entre-t-elle pas dans le programme de la vie d'un marin baleinier? Les armateurs ne lui garantissent pas son existence, comme ils lui garantissent sa part d'huile au retour. La tristesse et le deuil nuisent au travail et à l'activité; pas de deuil! pas de tristesse! Ceux qui voudront pleurer pleureront demain, quand on enterrera le défunt!
Chacun de nous, depuis le mousse jusqu'au capitaine, pensa ainsi, et les voyageurs qui par hasard auraient navigué dans notre voisinage ne se seraient jamais doutés de ce que coûtaient les deux baleines amarrées le long de notre bord, tant nos matelots répétaient avec enthousiasme la chanson du guindeau.
Le soleil se cachait derrière les cimes des Stano-
voï-Krebel, quand le dernier morceau du gras de la seconde baleine fut remisé dans Fentre-pont.
En quelques minutes, les pirogues remontèrent à leur place; le grand pavois de décharge fut relevé; les instruments du virage, gaffes, piques, coutelas, louchets, billots, etc., rentrèrent en magasin; on balaya et Ton jeta à la mer toutes les immodices du travail : les parcelles de graisse, les lambeaux de chairs, les caillots de sang, les débris de fanon; le tillac imprégné d'huile reçut une couche de sciure de bois qui le rendit moins glissant, — et nous descendîmes souper.
Alors vint une réaction de tristesse.
Nous étions cinq muets à la table de Tétat-major; chacun de nous ne détournait pas les yeux du fond de son assiette; nous avions l'air de manger et nous ne mangions pas; nous tendions machinalementau maître d'hôtel notre tasse à thé : il la remplissait et nous ne la vidions pas. — Ce simulacre de repas dura je ne sais combien de temps. Je me levai de table le premier et montai sur le pont; la nuit était si obscure que je faillis tomber en heurtant du pied le cadavre de François. J'allai m'accouder sur lalisse du côté de la terre ; là. sans penser à rien, pas même à celui sur les restes
duquel je venais de marcher, je prêtai l'oreille aux mugissements lointains des lames déferlant sur le rivage; nous ne devions pas être éloignés de terre de plus de six milles. — Tout à coup, je crus reconnaître que le bruit du flot battant la grève était trop fort pour une telle distance, et je pensai que les courants ou la marée avaient drossé le navire vers la côte.
Rien ne s'y opposait, car la brise soufflait du large, et nos basses voiles carguées, nos huniers et nos perroquets amenés comme pendant le jour, offraient encore assez de prise au vent ; la barre du gouvernail était retenue immobile par une amarre, de sorte que le bâtiment, bercé par la houle, s'en allait à la garde de Dieu . L'obscurité enfante des illusions d'optique; elle efface les petits objets et rapproche les grandes masses; je savais cela ; mais le bruit du flot était si intense et la terre me semblait si peu éloignée que je craignis de faire naufrage sur cette côte inhospitalière et descendis prévenir le capitaine.
Il monta aussitôt sur le pont, et la position du bâtiment fut relevée; je ne m'étais pas trompé; nous n'étions plus qu'à quelques centaines de mètres d'un
banc de roches, et il fallait appareiller et appareiller au plus vite; Féquipage s'élança donc aux manœuvres, et le navire, orienté au plus près, tira une bordée vers la haute mer.
11 est onze heures du soir ; la fonte du gras des baleines est commencée. Debout sur l'estrade du fourneau, un officier et deux harponneurs, la pique, la fourche et la poêle en main, travaillent activement ; l'un attise le feu, l'autre brasse les tranches de lard en ébullition dans les chaudières ; le troisième y puise de l'huile et la verse dans un refroidissoir ; de temps en temps, une aigrette de flammes s'échappe des conduits à fumée, éclaire les mouvements de ces hommes, et fait ressortir sur les obscures profondeurs de l'espace les fantastiques et changeants contours de leurs silhouettes. Nul autre bruit que celui des outils et des pas des travailleurs ne se fait entendre. Garder le silence, n'est-ce pas porter le deuil des amis qui ne sont plus ?
Près du capot de la grande chambre, trois compa-
gnons, le cuisinier, le maître voilier et le charpentier sont agenouillés autour du mort et se préparent à Fensevelir. Je me tiens adossé au capot et je regarde; la lumière tremblotante d'un fanal les éclaire ; ils dépouillent le mort de ses vêtements, une chemise de laine rouge et un pantalon de toile bleue, — voilà tout; — et, quand cela fut fait, je me penchai vers le cadavre et j'appuyai le creux de mes deux mains sur sa poitrine; il fallait bien recueillir les éléments du procès- verbal que je devais rédiger sur mon journal officiel. Les côtes étaient brisées et fléchissaient en dedans sous la moindre pression; la peau, en beaucoup d'endroits, était déchirée par des esquilles; les désordres internes devaient être nombreux, et je me sentis convaincu de ce que j'avais soupçonné tantôt, c'est que la mort de François avait été instantanée et produite par écrasement, sans être précédée des angoisses de l'asphyxie par submersion. Je terminai donc mon examen avec ces mots de consolation, que nous nous redisions les uns aux autres depuis l'accident : — li n a pas dû souffrir ; et soulagés par cette déclaration officielle, les ensevelisseurs procédèrent aussitôt à la toilette du défunt.
Ils épongèrent le corps., et ils le revêtirent des plus beaux habits trouvés dans son coffre, habits qu'il ne portait jamais qu'aux jours de fêtes; la fine chemise à fleurs ; le large pantalon de drap bleu retenu sur les hanches par une ceinture de laine rouge ; le gilet bleu, la veste bleue aux boutons à l'ancre, brillants comme des louis d'or, la cravate aux chatoyantes couleurs ; les bas blancs et les fins escarpins mis en réserve pour les fandangos de Monterey !
Pauvre François ! le voilà gréé, espalmé de la tête aux pieds comme s'il partait en bordée du dimanche ; il ne lui manque rien, pas même le chapeau vernissé, donnant de la bande sur l'oreille gauche, et laissant flotter jusqu'au milieu du dos deux longues flammes de rubans noirs !
Tel est l'usage, quand on peut rendre les derniers devoirs au marin décédé en mer ; on le revêt de ses plus beaux habits, car il faut qu'il se présente devant le Père Éternel, comme il se présenterait à la revue du commissaire des classes, — en grande tenue!
Pas de suaires, pas de linceuls à bord; ces objets n'entrent jamais dans l'armement d'un navire du commerce : il faut donc y suppléer, et on emploie les
vêtements du défunt; ce serait faire parade d'une grande impiété et d'un mépris navrant, que d'abandonner toute nue aux poissons de la mer la dépouille mortelle d'un compagnon de voyage et de misère !
En pleine mer, on enfesme le cadavre tout habillé dans un sac de toile à voile neuve, solidement cousu ; on attache à ses pieds un poids de quelques centaines de livres, — de la mitraille, des gueuses de fer, ou des briques, et on le dépose dans les vagues en le faisant glisser doucement sur une planche inclinée en dehors du navire.
A terre, le marin décédé a droit à un cercueil et à une fosse comme tout le monde. Or, nous l'avons déjà dit, François devait être mis en terre le lendemain matin sur les grèves de Taiouiskoï, car la mer d'Okhotsk n'avait pas assez de profondeur dans les parages où nous croisions, et d'ailleurs nous étions beaucoup trop près de la côte pour oser jeter le cadavre à l'eau. Il lui fallait donc un cercueil, un bateop de fossoyeur ou une guérite de la mort, ainsi que notre maître coq appelait ce triste et dernier meuble.
« A ton tour, maître charpentier, dit-il, en se relevant ; la toilette est faite.
— Non, répliqua celui-ci, ce n'est pas mon tour ; c'est celui du maître voilier.
— Le maître voilier n'est pas ébéniste en cercueil.
— Et moi, charpentier, je n'en fabrique qu'avec des planches.
— Alors, prends tes mesures et choisis tes planches.
— Il n'y en a pas à bord.
— Pas de planches à bord ?
— Non ; j'ai cherché déjà partout ; dans le magasin d'entre-pont il n'y a que du sapin d'Amérique pour raccommoder les pirogues, et il ne vaut rien pour la chose. »
Le coq, très-étonné, ne souffla mot d'abord et se croisa les bras, puis il poussa un gros et long soupir, et s'écria :
« Quel dommage d'enterrer un chrétien ainsi qu'on enroche une bête ! »
Le voilier et le charpentier pensaient, sans doute, ce que pensait le maître coq, car ils se relevèrent en poussant comme lui un gros et long soupir. Moi aussi, j'éprouvais un grand serrement de cœur, et je trouvais qu'il y avait honte et sacrilège à jeter notre camarade dans une fosse, sans que les parois d'une
bière défendissent son corps contre le choc des pelletées de terre. Longtemps nous demeurâmes là tous quatre debout, autour du cadavre, et rêvant chacun de notre côté aux moyens de trouver des planches ou de suppléer à leur absence. Le fanal tremblotait toujours à nos pieds, et les lueurs du fourneau arrivaient par instants jusqu'à nous.
g Parbleu ! s'écria tout à coup le maître coq, nous sommes sauvés; j'ai mis le cap sur des planches. La soute auxpommes de terre est vide, démolissons la soute .
— La soute est carrée et les planches n'ont qu'un mètre de longueur, répliqua le charpentier.
— C'est vrai, reprit le coq, et François ne serait pas arrimé à son aise dans une boîte d'un mètre de long. »
Et très-désappointé, le cuisinier se livra par la pensée à de nouvelles investigations ; il proposa tour àtour d'utiliser le couvercle du fourneau, les cloisons d'entre-pont, les caissons de la chambre, et même le plancher supplémentaire qui garnissait le dessus du tillac entre le grand mât et le mât de misaine : mais, à chacune de ses combinaisons, le charpentier opposait une fin de non-recevoir; ridée de dédoubler le plancher du tillac était cependant exécutable, à la rigueur.
« Eh bien ! dit le maître voilier qui, jusqu'alors, n'avait soufflé mot, la paumelle fera Fouvrage du rabot ; je vais lui coudre, à ce pauvre François, un paletot-sac en double toile à voile neuve. »
En ce moment Fhomme qui tenait la barre du gouvernail piqua huit y c'est-à-dire qu'il frappa huit coups, deux par deux, sur une cloche suspendue à portée de sa main. Ces huit coups annonçaient l'heure de minuit et le commencement d'un second quart de nuit .
« Si vous m'en croyez, enfants, dit le coq, nous irons prendre notre quart en bas; il est temps d} a/fourcher pour dormir, et nous trouverons peut-être des planches en rêvant. Mais d'abord, transportons François à son po^te. »
Et il se pencha vers le mort, qu'il saisit par-dessous les épaules, tandis que le charpentier s'emparait des pieds et que le voilier soutenait le corps par le milieu. La place d'un mort, sur un navire baleinier, en attendant le moment des funérailles, est dans la pirogue du capitaine à tribord; c'est une place d'honneur. Ils y transportèrent donc le corps et l'y déposèrent tout de son long, en travers sur les bancs, la tête à l'arrière, les pieds à l'avant, la face tournée vers le ciel, et ils
étendirent par-dessus la pirogue, en guise de drap mortuaire, notre grand pavillon tricolore. En l'absence d'un mousse ou d'un novice, j'avais ramassé le fanal et j'éclairais cette première scène du convoi.
Nous avions à peine terminé cet emménagement provisoire lorsque le capitaine, qui d'habitude se ré- * veillait à minuit et montait sur le pont pour y donner le coup d'œil du maître, déboucha du capot de la chambre. Le cuisinier ne l'eut pas plutôt aperçu qu'il recommença ses lamentations sur leshorreurs d'un enterrement sans cercueil, et lui fit part de ses combinaisons rejetées par le charpentier. Le capitaine donna raison au charpentier, s'efforça, lui aussi, de trouver le moyen de fabriquer un cercueil sans rien démolir dans le navire. Mais il chercha en vain et ne put satisfaire le charpentier, qui réclamait imperturbablement des planches de près d'un mètre et quatrevingts centimètres de longueur.
« C'est triste, mes amis ! nous dit-il, triste, trèstriste ! Mais il n'y a pas de notre faute, et le bon Dieu ne nous en voudra pas. . . Voilier ! tu prendras, au quart de quatre heures, ton aiguille la mieux trempée, ta paumelle la plus souple, ton fil le mieux tordu ; tu
choisiras dans le magasin la pièce de toile de Rennes la plus forte, la mieux tissée, et tu tailleras dedans un sac de voyage avec double doublure... »
Et il tourna les talons pour regagner sa cabine; mais une idée, une idée providentielle venait de traverser mon cerveau :
— Capitaine ! m'écriai-je, j'ai un cercueil tout fabriqué, une bière toute prête !...
— Votre coffre à médicaments ? répliqua4-il sans s'arrêter.
— Non! non ! m'écriai-je de nouveau en le saisissant par le bas de sa vareuse, au moment où il disparaissait dans l'escalier ; non ! capitaine ! c'est un vrai cercueil !
Il s'arrêta et se retourna vers moi pour m'écouter. Les trois maîtres, qui s'en allaient aussi, revinrent près de moi. Je tenais toujours le fanal à la main, et il éclairait leurs figures où se peignaient l'attente et le doute.
— Eh bien ! quoi? dit le capitaine.
— Oui, repris-je, j'ai trouvé un cercueilet j'en trouverais quarante autres, si par malheur...
— Accostez donc! expliquez-vous!
— Voilà, capitaine: pourquoi ne renfermerions-
nous pas le cadavre de François dans une barrique neuve, dans une de ces grandes pipes à huile, de deux mètres, qu'on amarre debout dans Fentre-pont ? Il n'en coûterait que quelques coups de pioche de plus pour creuser une fosse assez grande.
— Il a ma foi raison, le docteur ! s'écria le maître coq.
— On remplirait les vides de la pièce avec de l'étoupe. Que pensez-vous de mon idée, capitaine ?
— Bonne! très-bonne î murmura-t-il.
— Sterling, ajouta le coq.
Le capitaine réfléchit encore pendant quelques secondes, et il dit:
— Charpentier, tu avertiras le maître tonnelier pour qu'il vienne me parler au premier coup de quatre heures. »
Et il descendit aussitôt dans la chambre. J'allais le suivre ; mais, au moment de poser le pied sur la première marche de l'escalier, je sentis qu'on me retenait à mon tour par le bas de mon paletot. C'était le vieux maître coq qui me tendait la main. Je lui tendis aussi la mienne, et il la pressa rudement pour me remercier sans doute d'avoir trouvé le moyen d'enterrer chrétiennement François ; et nous nous séparâmes.
Il faisait grand jour quand je remontai sur le pont. La brise de terre soufflait, et le navire, toutes voiles dehors, courait bordées sur bordées pour gagner dans le vent et jeter Fancre le plus tôt possible. Nous pouvions être alors à quatre milles de la côte, et, quoique le temps fût magnifique, le soleil vif, le ciel bleu, le paysage ma paraissait encore plus triste, plus désolé que les jours précédents ; pas d'arbres, pas de gazons, pas de fleurs; rien de ce qui plaît tant aux yeux quand on les détourne de FOcéan : ici des dunes de sable, là des fourrés de hautes herbes jaunies par la sécheresse, plus loin des buissons rabougris, au feuillage sombre et presque noir. Nous mouillâmes au fond du port à huit heures du matin ; et le capitaine et moi, escortés d'une demi-douzaine de matelots, descendîmes aussitôt à terre. Un monticule, vrai tumulus par sa forme circulaire et conique, fut choisi à cinquante mètres environ de la crique sablonneuse où nous venions de débarquer.
— François sera bien placé là, dit un matelot. Pas
un navire entrant en baie ne manquera d'apercevoir les deuxmâtereaux plantés en forme de croix au-dessus de sa tombe. »
La réflexion de ce matelot reporta mes pensées loin, bien loin de ce rivage de la mer d'Okhotsk. Je me souvins que sur les côtes de Patagonie, au sud du port de Saint-Julien, le paysage est jalonné de croix : autant de croix, autant de mausolées^ chaque baie, chaque promontoire a le sien, où repose une victime de la pêche. Le baleinier, qui passe au large, ne relève pas la position de ces funèbres amers comme il relèverait celle d'un logis, d'un rocher, d'unetour, d'unhouquet d'arbres sur les côtes de Normandie ; il se signe involontairement à l'apparition de ces balises de la mort : il pense tout à coup aux mille dangers de son existence ; il murmure un mot de prière pour ses frères inconnus, et il demande au bon Dieu la grâce de s'endormir, le plus tard possible, dans le même endroit où il est né.
« Allons, enfants ! dit le capitaine, travaillez en double; il faut que le trou ait deux mètres et demi de profondeur, sur autant de largeur, et deux mètres et demi de longueur. »
Les fossoyeurs attaquèrent aussitôt le terrain; mais à peine eurent-ils écaillé la superficie du sol qu'ils s'arrêtèrent ; les louchetss'ébréchaient, et leur tige ployait; le sol était composé d'un banc de coquilles roulées et cimentées entre elles. Il aurait fallu un pic de terrassier pour y pénétrer. On chercha dans les environs une place plus propice ; malheureusement, le banc s'étendait jusqu'aux sables de la grève, et se prolongeait indéfiniment dans les autres directions.
« Embarque ! » s'écria le capitaine très-contrarié.
Nous revînmes à bord. Ah ! si la brise de ce matin durait encore, comme nous appareillerions immédiatement pour gagner au large pendant la journée, et jeter ce soir notre cadavre dans une mer sans fond! Mais la brise se taisait depuis que le soleil montait, et nous ne pouvions prévoir quand elle recommencerait à souffler. Les vents, sous ces latitudes, ne sont pas réglés comme entre les tropiques.
Le capitaine, homme d'action, netergiversait'jamais. Il appela donc le forgeron, lui ordonna d'allumer sa forge, de choisir, dans notre approvisionnement de barres de fer et d'acier, les morceaux convenables pour fabriquer des pics, et de confectionner ces pics
au plus vite. Le forgeron promit qu'avant le coucher du soleil, l'outillage demandé serait complet. Il tint sa promesse; et, à cinq heures de l'après-midi, une embarcation reconduisit à terre les travailleurs du matin ; à six heures et demie, ils rentraient à bord et annonçaient que la fosse était creusée.
Le cuisinier, le voilier et le charpentier reprirent aussitôt leurs fonctions de la veille, et le mort fut introduit par les pieds dans la barrique ; ils le poussèrent ensuite doucement par les épaules, de haut en bas, de sorte que son corps fléchit sur les genoux et qu'il se trouva presque assis sur une planchette que supportaient des tasseaux cloués à l'intérieur des douves, et, pour empêcher que le cadavre ne ballottât, les vides autour de lui furent comblés avec de l'étoupe, jusqu'à la hauteur des coudes.
« Allons, s'écria le maître tonnelier, qui, monté sur un escabeau, se préparait à foncer la barrique, Avez-vous fini, vous autres?
— Minute î riposta le coq, qui courut à sa cuisine et revint aussitôt avec une petite croix formée de deux bûchettes de bois blanc, minute ! il ne sera pas dit
qu'on Faura laissé partir sans un signe de ralliement et de reconnaissance pour là-haut. »
Et il plaça pieusement la croix le long de la poitrine de François, la rattacha par un brin de fil de caret à une des boutonnières et, afin qu'elle demeurât debout, il entre-croisa les bras du mort par-dessus.
« Une fois ! deux fois ! trois fois ! est-ce tout ? s'écria de nouveau le tonnelier en faisant tournoyer à bras tendus le fond supérieur de la pipe, comme s'il avait jonglé avec un disque. — Personne n'a plus rien à dire ? plus rien à réclamer ? Personne ne réclame ? »
Les assistants gardèrent le silence.
a Adjugé alors, et en présence de témoins je fonce le cercueil. »
Aussitôt les aides et le voilier jetèrent par-dessus le défunt deux ou trois fortes brassées d'étoupe, et le tonneau fut hermétiquement fermé à grands coups de chasse.
Le bruit d'un marteau clouant les planches d'un cercueil m'aurait alors semblé moins lugubre que le fracas de ces chasses, de ces marteaux de fer frappant en cadence sur cette pièce à huile, qui sonnait creux quoique trop bien remplie, hélas ! ! î
Le capitaine, accoudé sur le couronnement du navire, suivait de Fœil les manœuvres des ensevelisseurs, et ne témoignait ni approbation ni désapprobation de leurs façons d'agir; on l'aurait cru indifférent à ce qui se passait ; il ne Fêtait cependant pas, car il réfléchissait profondément au parti qu'il devait prendre pour terminer au plus tôt les funérailles. Fallait-il enterrer François cette nuit, afin d'appareiller avec la brise du point du jour ? — Fallait-il remettre à demain matin la cérémonie funèbre, ce qui serait plus régulier, plus décent ?
Son incertitude durait encore quand nous descendîmes souper, et il nous demanda notre avis. — A l'unanimité, on décida que le cadavre serait mis en terre immédiatement : et cela pour deux raisons; si nous attendions au lendemain, nous risquions de manquer l'appareillage, car la brise cessait après le lever du soleil, et si on enterrait François en plein jour, nous avions à redouter une violation de sépulture de la part des naturels du pays, qui, sans doute, épiaient nos actions, en se tenant cachés dans les broussailles des environs.
ce Je pense aux Koriaques depuis ce matin, s'écria
le second lieutenant ; il me semble en avoir vu rôder quelques-uns au sommet de la montagne, et, si vous me croyez, capitaine, nous irons tout de suite à terre, nous creuserons une nouvelle fosse au bord des sables, nous y déposerons François, et nous comblerons le premier trou. — Ils seront bien attrapés s'ils vont y fouiller après notre départ, les Koriaques. »
La proposition du lieutenant était pleine de bon sens, et chacun de nous y applaudit par un signe de tête.
« Ma foi oui ! vous avez raison, dit le capitaine après un long silence. — En route donc ! mais buvons d'abord le coup de l'adieu. « Et à la ronde il versa du cognac dans nos tasses à thé, ces lanternes sourdes, où, sans rougir de son intempérance, on peut, à Fabri des regards curieux, laisser monter le niveau du liquide.
« Au souvenir de François ! s'écria le capitaine en buvant.
— A son souvenir ! répondîmes-nous.
— C'était un brave ! ajouta-t-il. Voilà six ans que nous naviguions ensemble ; je l'avais pris mousse et je l'ai fait matelot; je l'aurais fait harponneur, officier,
capitaine ! »
Il prononça ces paroles d'un ton de voix assourdie par la douleur. François, en effet, était son protégé.
« Et, ajouta-t-il après un instant de silence, que dirai-je à sa vieille mère qui me l'avait confié et qui me le redemandera ? »
A neuf heures du soir, le signal du convoi fut donné, et trois embarcations, emportant presque tout l'équipage, se dirigèrent vers le fond de la crique et remorquèrent la barrique, qui avait été mise à l'eau aussi doucement que possible. Par prudence , afin d'échapper à la surveillance des Koriaques, nous n'avions pas allumé les fanaux et nous gardions le plus profond silence ; les pagaies, qui entament la mer sans bruit, remplaçaient les avirons. Rendus à terre, nous nous arrêtâmes à dix mètres du ressac des vagues ; nous nous plaçâmes en demi-cercle, le dos tourné à l'intérieur du pays, et quatre vigoureux piocheurs creusèrent le sable pendant que deux autres matelots s'en allèrent combler la première fosse. Une heure après, la barrique fut roulée au bord du nouveau trou, et elle y descendit lentement, soutenue par des cordes. La bonde, placée de notre côté, indiquait que le mort avait toujours la face tournée vers le ciel ; les cordes