ACTE PREMIER
Suzanne. Ayant appris que tu prêchais aujourd'hui, j'ai voulu t'entendre et, comme j'avais à te parler, j'ai quitté l'église avant la fin du salut. Si c'est un péché, tu me donneras l'absolution.
VIGNAL, en souriant.
Je te la donne ! Si tu n'étais venu aujourd'hui, nous ne nous serions pas rencontrés. Ma tâche est finie avec le carême et je pars demain matin pour regagner mon couvent de la Paix-Dieu.
Où tu vas rentrer, couvert de gloire !
VIGNAL
Toujours exagéré, mon cher Armand. Ton affection pour moi est donc incorrigible ?
HORONIS.
Oh! oui, incorrigible! Ne date-t-elle pas des jours les plus lointains de notre enfance? Plus tard, la vie nous a séparés : toi prêtre, moi soldai ! mais, de loin comme de près, ne nous sommes-nous pas constamment aimés ?
VIGNAL
Tu peux même dire fraternellement aimés. Ce sont des souvenirs toujours doux à évoquer.
MORONIS.
Il y en a bien d'autres entre nous. Ainsi, te rappelles-tu que, lorsqu'au moment d'entrer au Noviciat des Dominicains, tu es venu m'annoncer ta détermination, je me suis eflbrcé de t'en détourner.. J'avais la passion des armes; je venais d'être admis à Saint-Cyr.et j'aurais tant voulu te voir suivre la même carrière que moi. Avec le caractère ardent et batailleur que tu avais alors, c'était tout indiqué. Par bonheur, tu ne m'as pas écouté et tu as eu raison, puisque.
maintenant, tu es célèbre et heureux... car tu es heureux, n'est-ce pas, dans la paix de ton cloître ?
Oui, complètement heureux. Mais ne va pas croire que j'ai toujours possédé le bonheur dont je jouis... Je ne l'ai conquis qu'au prix de sacrifices et de souffrances.
MORONIS.
Regrettes-tu ?
VIGNAL
Je ne regrette rien î Je constate seulement que j'ai eu mes crises, moi aussi.
MOaONIS.
Et maintenant ?
VIGNAL
Oh ! maintenant je suis aguerri. La protection d'en haut m'a rendu invincible I (pause.) Mais assez parlé de moi. Parlons de celle que tu vas épouser, de cette comtesse Suzanne dont tu ne m'as dit qu'un mot dans tes lettres et que je ne connais pas.
MORONIS.
Tu la connaîtras bientôt, je l'espère.
VIGNAL
Je ne te demande pas si elle est digne de devenir ta compagne ?
MORONIS.
Voilà cinq ans que je l'aime !
VIGNAL
Le savait-elle ?
Elle l'avait deviné.