LE PARADIS
C'était le soir.*, dans un charmant hôtel situé rue Saint-Antoine; une jeune femme d'une beauté exquise était assise auprès d'une haute chem^'née, dans laquelle pétillait un feu de bois de chêne.
Il pouvait être huit heures...
La salle n'était éclairée que par une lampe d'or, au globe d'opale, dont les faibles rayons glissaient doucement sur les tentures appendues aux murs.
Cette salle avait un aspect particulier.
Elle avait été pratiquée dans une tourelle qui donnait d'un côté sur im vaste parc, et de l'autre sur une cour intérieure ; sur la porte d'entrée était écrit ce mot : le Paradis,
Les tentures de ce charmant retrait représentaient des chasses ou des tournois; à droite et à gauche étaient placés quelques bahuts sculptés avec un art merveilleux ; un tapis épais posé sur le parquet assourdissait le bruit des pas : enfin,
vrai, allait devenir accessible à un plus grand nombre de personnes ; mais peu importait à ces amateurs de calligraphie. Ds ne pouvaient s'empêcher de regretter cet art luxueux dont le goût était si grand que les premiers livres imprimés en Allemagne, en Italie et en France, étaient souvent nus et sans ornements, c'est-à-dire sans première page, sans têtes de chapitres, à grandes lettres. On les laissait en blanc pour les faire à la main ou en miniature , afin que, par ce moyen, ces livres passassent toujours pour des manuscrits.
La fameuse Bible sans date, qu'on présume être de Tan 1450, a été imprimée de cette façon.
La beauté des caractères, quoique de bois, est une si parfaite imitation de l'écriture à la main, que les exemplaires en purent être débités au prix des plus rares manuscrits. Il y en avait beaucoup en vélin, ornés de grandes lettres et de vignettes d'or exécutées à la main.
Cette Bible sortait de l'imprimerie de Gutenberg et de Fust.
Ils avaient bien fait prêter serment à leurs ouvriers de garder un secret inviolable. Mais ce mystère, confié aux coopérateurs nécessaires, ne pouvait être ignoré longtemps.
Bientôt l'Allemagne, la Hollande, la Suisse, eurent des imprimeurs; et c'est précisément ces divers ateliers établis presque en môme temps, dans des pays différents, qui ont causé tant d'in-
certitude et de confusion sur Forigine véritable.
Pust et son gendre Schœffer furent les premiers à s'affranchir de toute contrainte en mettant leurs noms au frontispice d'un Psautier in-folio, imprimé en 1457. C^est, dit-on, de toutes les éditions connues, le livre le plus ancien qui porte une date certaine.
Les livres allaient perdre naturellement de leur valeur en devenant communs ; mais les lumières allaient se répandre à profusion sur la surface du globe.
Autrefois, im homme passait sa vie à copier un livre; en moins d'un mois, il était maintenant imprimé.
On raconte que Louis XI, voulant faire transcrire un exemplaire des œuvres de Rhazès, médecin arabe, chargea le président de Driesche d'emprunter le manuscrit que possédait la Faculté de médecine. Celle-ci consentit bien à le prêter, mais elle exigea qu'on déposât en nantissement une caution de cent écus d'or et, de plus, douze marcs de vaisselle d'argent.
Les livres s'achetèrent bientôt avec une sorte de fureur; cela devint une mode, et, comme on le voit, les bibliothèques particulières ne tardèrent pas à se former.
Dans ces bibliothèques, il y eut d'abord de tout un peu :
Des Aristote, des Théocrite, des Aristophane,
118 UN DUBL A MORT
sortant de rîmprimerie des Aide, et qui dataient de la fin du xv® siècle ; •
Des éditions du Vénitien Nicolas Janson> qui remontaient à i486;
Des petits livrets de vingt et un feuillets au plus/ imprimés sons nom d'imprimeur, intitulés : les Évangiles des quenouilles, et qui portaient la date de 1476.
Puis, des Dialogues de Platon, des Discours de Cicéron, les vieux romans de chevalerie, admirables éditions gothiques d'Antoine Vérard, imprimées sur papier sonore ou sur vélin, avec des caractères nettement gravés et avec une encre brillante, ornées de ces naïves gravures ou tailles de bois qu'exécutaient des artistes allemands, et rehaussées de miniatures fines, de camaïeux ou dessins d'une seule couleur, et de msguscules dorées, argentées ou enluminées comme les anciens manuscrits*
Puis enfin, des livres plus modernes, les Grandes Annales^ ou Chroniques très véritables des gestes du yrand Gargantua et Pantagruel son fils; les Psaumes m vers de Clément Marot, les livres d'Érasme, de Mélanchthon, de Scaliger, de tous ceux enfin que les commencements de la Réforme avaient jetés dans les luttes religieuses.
C'était une ère de renaissance, presque de li« berté I...
François P' et sa sœur Marguerite de Navarre aimaient les jeux d'esprit et protégeaient les arts,
Marguerite surtout
UN DUBL A MORT 110
Follement éprise de tout ce qui portait le bonnet de la science ou de la gracieuse marotte du poète, elle réunissait autour d'elle les beaux esprits de l'époque.
« Les soirées de Marguerite, dit Charles Nodier dans sa préface des Contes, ou Nouvelles récréations et joyeux devis, de Bonaventure des Périers, ne ressemblaient pas aux soirées vives et turbulentes du xix" siècle. La danse n'était pas encore en honneur comme elle Test aujourd'hui.
» Le jeu n'occupait que les personnes d'un esprit élevé. Les belles dames prenaient plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu'on le disait alors, du lue et de la guiterne par quelque artiste habile. Ces fêtes rappelaient quelque chose du temps des troubadours et des ménestrels, dont le souvenir vivait toujours dans la mémoire des vieillards. Un autre genre de divertissement s'était introduit en France dès le règne de Louis XI, et faisait le charme des veillées : c'était la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et tragiques, presque toujours galantes, dont il paraît que Boccace avait puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissait quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnaître quand on a fait quelque étude de son style : Pelletier, Dénisot, Des Périers surtout, concouraient à cet agréable amusement avec toute l'ardeur de leur âge et toute la vivacité de leur esprit» »
C'est là que se conservaient les traditions du passé; c'était une sorte de temple où les Muses étaient accourues à Tappel de leur dixième sœur ; les arts renaissaient sous leurs auspices, et, les guerres d'Italie aidant, la France allait prendre un aspect tout nouveau.
Toutefois, ces aspirations avaient besoin d'être guidées ; le goût était loin d'être pur; on sortait à peine d'une époque de troubles presque barbare ; malgré toute la bonne volonté de ce siècle galant, il avait fort à faire pour arriver à l'élégance et au bon ton véritables.
L'alliance singulière de la rusticité et de l'élégance affectée est le caractère des mœurs françaises au XVI® siècle : les galanteries veulent être raffinées, elles ne sont que licencieuses; les orgies veulent avoir de la grâce, et elles tombent rapidement dans la fureur. — De là aussi, ajoute M. Philarète Chasles, de là en littérature ces efïorts inouïs et rudes pour remonter jusqu'à l'élégance grecque.
Quoi qu'il en soit, nous ne devons pas nous montrer trop sévères envers un siècle qui, le premier, eut le courage de creuser le sillon dans lequel sont entrées les générations qui ont suivi. — C'est du xvi* siècle, en effet, que date la renaissance des lettres et des arts, et, mieux que tout cela... LA réforme!...
Mais ne parlons pas politique.
D'ailleurs il y a là une jeune femme qui nous at-
tend; il convient d'introduire, au plus tôt, le lecteur auprès d'elle.
Cette femme a vingt-quatre ans au plusl... sa beauté éclate dans toute sa fraîcheur, son front est pur comme à seize ans ; jamais deux yeux plus bleus n'ont exprimé tant de douceur; ses lèvres, humides et roses, affectent une certaine courbe railleuse qui donne à sa physionomie un air particulier de finesse ; rien n'égale la pureté exquise de ses traits ; ses épaules sont rondes et blanches comme du marbre, et à la voir ainsi, on dirait presque une statue de Diane échappée au ciseau de Praxitèle...'
Un des quatre pupitres dont nous avons parlé en commençant est fixé devant elle, et son regard nonchalant parcourt de temps à autre quelques pages d'un livre qui s'y trouve ouvert.
Sa main blanche, aux doigts longs, aux ongles roses, tourne lentement les feuillets; mais cette lecture paraît l'intéresser bien peu vivement, car elle lève par intervalle ses beaux yeux vers le plafond de la chambre, et se laisse aller doucement à d'autres rêveries.
Au dehors, tout bruit a cessé. Le calme harmonieux de la nuit apporte ses soupirs indéfinissables jusque dans le retrait charmant de la jeune femme ; la lune qui s'est levée laisse glisser quelques pâles rayons sur les vitres des fenêtres, et l'on n'entend déjà plus, à cette heure, (jue ces tressaillements
singuliers que Ton prendrait volontiers pour la respiration de la nuit.
Le livre placé sur le pupitre renferme une partie des poésies de Clément Marot, et, en toute autre circonstance, ces vers naïfs, où se révèle tout le charme d'un esprit délicat, amèneraient plus d'un sourire sur la lèvre de la jeune femme.
Ce sont des vers d'amour, pour la plupart ; Marot a chanté les siennes, comme il a chanté celles de son maître. — C'est la nature du poète. — Il a eu des vers pour tout ce qui Ta charmé, pour la duchesse d^Étampes comme pour la belle Diane de Poitiers : tous les pouvoirs qui se succèdent, toutes les beautés qui se suivent, ont droit à ses louanges; le dernier est toujours le plus grand, la dernière la plus aimée I
Quand la duchesse d'Étampes est dans tout l'éclat de sa beauté et de son triomphe, il incline devant elle son front de poète inspiré et chante :
Sans préjudice â personne,
Je TOUS donne La pomme d*or et de beauté, Et de ferme loyauté
La couronne...
Dix et huit ans je tous donne,
Belle et bruae ; Mais à Totre sens rassis, Trente-cinq ou trente-six
J'en ordonne!...
Puis, quand l'astre a décliné et que la reine 9,
disparu de celte cour élégante et facile, quand la belle veuve de Louis de Brezé, comte de Maulevrier, grand sénéchal de Normandie, vient s'asseoir sur les marches du trône, à côté de François P', Marot oublie ces chants d'hier, et le voilà presque épris lui-môme des charmes de la nouvelle favorite :
Adieu amour, adieu gentil corsage^ Adieu ce teint, adieu ces friands yeuH; Je n*ai pas eu de vous grand avantage. Un moins aimant aura peut-être mieux.
Qui donc a jamais cru à la parole des poètes : ils chantent comme les oiseaux, quand le ciel resplendit, que le printemps est en fleur, que la sève monte aux arbres Ki.
Savent-ils pourquoi?..*
C'est une belle harpe d'or que le vent fait frémir, quand il la touche de l'aile en passant; — lorsque le vent a passé, la harpe reste immobile et froide. . .
Quand la jeune femme eut feuilleté, d'un doigt indifférent, le livre qu'elle avait sous les yeux, elle fit jouer tout à coup un ressort fixé près d'elle^ et le pupitre remonta lentetnent vers le plafond.
Puis elle se leva.
A côté de la cheminée était placé un petit meuble en chêne sculpté, sur lequel on distinguait un timbre de métal sonore, comme ceux dont l'usage commençait h se répandre,
La jeune femme frappa sur le timbre, et alla reprendre sa place dans le fauteuil qu'elle venait de quitter.
Un instant après la porte s'ouvrait, et une jeune fille entrait dans la bibliothèque.
Une belle jeune fille, ma foil
EUe était vive, alerte, accorte : bouche spirituelle, dents éclatantes, cheveux noirs comme Tébène, lèvres rouges comme le corail ; sa taille était fine et souple, ses épaules rondes et pleines, son pied vif et son œil mutin, comme celui d'un enfant. — Un vrai chef-d'œuvre de la nature.
Elle s'appelait Pavane, et elle avait dix-huit ans...
Pavane avait été élevée près de la jeune femme qui venait de l'appeler, et à laquelle elle tenait lieu de servante, de confidente, d'amie môme au besoin.
Une véritable soubrettp...
C'était une fille d'esprit. — Elle était venue au monde on ne sait où, sans savoir comment... Elle avait été recueillie, un beau matin du mois de mai, sur les marches du parvis Notre-Dame.
Les oiseaux chantaient alentour, le soleil éclatait dans le ciel, l'air était frais et parfumé.
Pavane était entrée ainsi dans la vie, et l'on eût pu croire qu'elle s'en souvenait toujours...
Elle avait la gaieté des oiseaux dans le cœur, l'éclat du soleil dans les yeux, la fraîcheur de la brise sur les lèvres.
Ohl la jolie soubrette I
Et comme sa voix était sonore et pure, quelle vivacité dans ses gestes, quel esprit dans ses paroles !
C'était la joie de cette demeure, où le hasard l'avait placée, et sa présence suffisait seule à amener la clarté sur le front souvent soucieux de sa maîtresse.
Pavane salua.
— Madame la duchesse m'a appelée? dit-elle en s'approchant de la jeune femme.
— Oui, Pavane, répondit cette dernière.
— Madame la duchesse a besoin de mes soins?
— Madame la duchesse s'ennuie, Pavane.
— Et il faut que je Famuse?
— Si tu le peux..,
La soubrette sourit, d'un sourire qui laissait voir une double rangée de dents éblouissantes; puis elle traîna un petit tabouret près de la jeune femme, aux pieds de laquelle elle s'assit familièrement.
— Sur ma vie, madame, dit-elle en croisant ses deux mains sur ses genoux courbés, j'estime, depuis quelques jours, que vous feriez mieux de m'échanger contre un /bw, car c'est bien plutôt son office que le mien que je remplis...
— Cela te [déplairait-il?... objecta la jeune duchesse.
— Je n'ai garde de le dire.
— Mais tu le penses.
— Pas davantage... poursuivit Pavane; maïs il me semble qu'aujourd'hui du moins madame la duchesse n'a pas manqué de distractions.
— Que veux-tu dire?
— Et le cortège du roi de la Bazoche l
— Je Tai à peine vul..*
— D a cependant passé sous ces fenêtres.
— C'est vrai...
-^ Et vous ne l'avez pas vu?
— Je ne regardais pas.
— Est-ce possible?
^^ Sans doute*
— Vous ne me trompez point?
— Pourquoi cet étonnement?
Le visage de Pavane avait revêtu tout à coup un aspect triste et profondément rêveur; elle remua la tête d'un air de compassion et prit les mains de la duchesse.
•^ Hélàsl s'écria-t-elle, il faut donc que madame soit bien abandonnée de Dieu et des hommes aussi, peut-être, pour détourner ainsi son regard des spectacles de ce monde...
— Qu'y avait-il donc dans ce cortège? demanda la duchesse en souriant.
— Ce qu'il y avait! Tous les clercs du Ghâtelet...
— Tu t'intéresses h eux?
— Ils le méritent bien.
— Ohl sans doute..*
— D y avait, poursuivit Pavane, le chancelier
d*abo/*d, puis lô vice-chancelier, et les huissiers du Châtelet, et les gens de la Cour des comptes, les archers de la ville, les généraux de la justice; puis encore les Capètes^ c'est-à-dire les écoliers du collège de Montaigu, ceux du collège des Quatre- Nations, France, Normandie, Picardie et Angleterre, les Bernardins du quartier Saint-Victor, ceux du collège d'Harcout, ceux du collège de Justice, situé rue de la Harpe ; puis enfin et surtout le roi de la Bazoche^ monté sur un beau cheval caparaçonné, revêtu d'un long manteau semé d'or et d'argent et portant sur la tête un beau diadème étincelant...
— Est-ce tout? fit la duchesse.
— N'est-ce point assez? repartit Pavane avec vivacité.
Sa maîtresse posa doucement sa main sur son front, et lui fit lever les yeux vers elle*
— Sais-tu bien, chère enfant, dit-elle après l'avoir considérée quelques instants en silence, que la chaleur avec laquelle tu m'entretienâ de messieurs les clercs du Châtelet peut paraître au moins singulière.
— Comment?. éi dit Pavane, qui devint rouge sans savoir pourquoi.
— Tu n'as pas encore assez d'expérience, mon enfant, pour bien cacher tes secrets*
— Mais je n'ai pas de secrets.
— Et le roi de la Bazoche?
— Lo sîre Mardoche de VandriUe?
— Ahl tu sais son nomi remarqua la duchesse avec bonté.
— On me Ta diti balbutia Pavane interdite.
— Et tu t'es empressée de le retenir...
— Mais...
La duchesse attira Pavane plus près d'elle et lui prit les mains.
— Voyons I lui dit-elle d'une voix grave et tendre à la fois, il ne faut rien me cacher, mon enfant : ce rot de la Bazoche.,. il te plaît?
— Je ne sais... répondit Pavane avec embarras.
— Il est clerc au Châtelet...
— Ouï, madame.
— Et il s'appelle Mardoche [de VandriUe...
— Un beau nom, n'est-ce pas?...
— Tu trouves?...
— Il me semble du moins...
Et comme Pavane baissait les yeux sous le regard sérieux de sa maîtresse, cette dernière poursuivit :
— C'est ainsi, lui dit^Ue, que l'amour commence... ^11 faut t'en méfier... Un jour on rencontre un homme... on ne l'a jamais vu, on ne sait quel il est, et cependant on s'arrête émue, on se prend à rêver en le "regardant, et le soir on s'aperçoit avec étonnement que l'on aimel...
— C'est vrai... dit Pavane pensive,.
— En es-tu déjà là, mon enfant?
— Je rignore.
— As-tu jamais parlera ce jeune clerc?
— Jamais.
— Tu ne me trompes pas, au moins?
— Et pourquoi vous tromperais-je?
— Tu as raison... Tu es encore trop près de la pureté native, tu ne peux me tromper... Mais prends-y garde, ces clercs sont inconstants...
— Celui-là paraît si bon!
— Sans doute.
— On le dit si généreux!
— Que tu voudrais bien Tépouser?...
Pavane leva sur sa maîtresse deux regards pétillants d'esprit et de malice.
— Au fait, répondit-elle, je n'ai pas les mômes raisons que madame la duchesse pour ne pas me marier... Je ne Tai jamais été...
Et comme sa maîtresse riait de sa repartie :
— Mais, tenez, madame, ajouta-t-elle, laissons là, si vous le voulez bien, le sire Mardoche de Vandrille et les clercs du Ghàtelet... Je ne sais encore si j*aime le rot de la Bazoche; mais ce que je sais bien, c'est que jamais je ne quitterai ma chère maîtresse, dussé-je, pour cela, renoncer au bonheur que j'aurai rêvé...
La duchesse prit Pavane dans ses bras et la baisa tendrement au front.
— Bien, cela, mon enfant, répondit-elle, et sois sûre que tu n'auras pas à te repentir de ton dévoue-
130 UN PUEL A MOHT
ment... Mais, écoute-moi; tout à Theure le comte de Brionne va venir,..
— Icil... dit Pavane étonnée.
— Ici... C'est Guillaume qui me Tenvoie ; je ne sais quel drame ténébreux il médite ; mais je crains de me trouver mêlée, malgré moi, h we vengeance terrible.
— Le jeune comte [est ai bon,.«
— C'est vrai; il a pour Guillaiiroe une bien vive amitié, et je ne sais pourquoi Guillaucae paraît vouloir le perdre.
— Vous ne voua prêterez pas h, un semblable projet?
— Je ferai tout ce qui me sera possible pour m'y opposer; seulement il faut que tu m'aides.
— Oh ! de tout mon cœur,
— J'ignore jencore les projeta de Guillaume, poursuivit la duchesse, il me les ^ oaobés jusqu'à ce jour, parce qu'il sait que je ue le^ servirais pas... Il importe donc de surprendre sq^ secret...
— Par quel moyen? dit Pavane.
— Je verrai cette nuit te jaune comte; toi, de ton côté, sonde Jehan Frugaii^, T&me damnée de Guillaume. .«
— Je le verrai.
— Tu es adroite; Pnigaire n'est que méchant; en quelques minutes, tu peux savoir si Guillaume l'a associé à ses projets.
~ Je vous le promets.
— Va donc, mon enfant, el songe que de ton habileté dépend peut-être le bonheur de ta maîtresse.
Pavane s'arrêta étonnée à ces paroles ; mais un geste de la duchesse lui ayant ordonné de s'éloigner, elle se retira tout émue et pensive.
D'ailleurs Gaston venait d'aiTiver à l'hôtel et demandait à être introduit près de la duchesse do Frileuse.
umée, une bande u Parlement parn tête, les diffé-
13 plus tapageurs, Roi et dignitaires ubliant Tacilement .limité touchante, ne forte pointe de il s'était montré
s'abandonne aux
i ils avaient passé a traces de leurs
:s avaient été déla rue; quelques
maisons] s'étaient vu dépouiller de leurs volets, et bon nombre de bourgeois attardés n'avaient dû qu'à l'agilité de leurs jambes d'échapper aux charmantes surprises que leur préparaient les aimables clercs.
Es étaient fort gais, et leurs voix, souvent mêlées en chœur, formaient la plus désagréable cacophonie qui se puisse entendre.
Ainsi, pendant qu'un capète, ainsi nommé de sa cape de bure à camail fermé, déclamait à voix haute et vibrante ces mauvais vers de Charles de Saint-Marthe, adressés à la duchesse d'Étampes :
Pour sa très grande et rare beauté, Elle est la fleur entre toutes nommée, Et tant pleine est de grande honnesteté, Qu*elle est de tous entièrement aimée.
Beauté Tha fait, Paraugon réclamée ; L*honnesteté, la nompareille aussi.
Par runhabruit, par Tautre est renommée.
Et par tous deux, est parfaite sans si.
Un martinet * fredonnait en sourdine et d'une voix chevrotante une épigramme de Bonaventure des Périers :
Chatelus donne à déjeuner
A six, pour moins d*un carolus,
1, On appelait ainsi les écoliers qui changeaient souvent de collège, à cause de leur ressemblance avec ces oiseaux nommés martinels, qui changent tous les ans de demeure, venant au mois de mars et s*en retournant à la Saint-Martin.
Et Jfuiqttfilot donne à dîner A plus, pour moins que Chatelus.
Après ce repas dissolu, Chacun s*en va gai et faliot.
Qui me perdra chez Chatelus, Ne me cherche chez Jaquelot.
Enfin un galocher *, élevant davantage le diapason, jetait en fausset, aux échos d'alentour, le premier couplet d'une petite chanson de Clément Marot :
En entrant dans son jardin, Je trouvai (}i}iUot Martin Avec sa mie Hélène, Qui voulait pour &oq hutin Un beau petit picotin, Non pas d*aveine..,
La lune éclairait le tableau et découpait sur le pavé les silhouettes bizarres des maisons ; on n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui que les clercs faisaient : les tireurs (Tor n'osaient se mesurer contre la bande joyeuse, qu'ils savaient bien armée; les bourgeois s'enfuyaient épouvantés ou se hâtaient de fermer leurs boutiques et d'en bien barricader les portes, et le guet lui-môme prenait prudemment une direction opposée, pour ne point
1. Écoliers externes on qui ne demeuraient pas dans le collège, nommés alors galockerg^ et depuis galoches, parce qu*ils portaient des galoches pour se tenir les pieds secs en allant au collège.
se trouver dans la dangereuse nécessité de réprimer un délit nocturne.
Les écoliers étaient donc maîtres de la capitale, et ils profitaient de la liberté qui leur était accordée.
Ils auraient bien voulu trouver à qui chercher querelle, mais, pour le moment, les adversaires s^évanouissaient devant eux comme par enchantement. On les savait mauvaises têtes, et Ton se gardait bien de se mesurer avec eux.
Les clercs avaient une terrible réputation, et il n'était pas facile de les régenter*
Ils s'étaient révoltés souvent,, et, retirés dans leur collège, ils avaient soutenu plus d'une fois des sièges en règle contre les agents de Tautorité.
Une fois, ils crurent avoir trouvé à qui parler I
Ils passaient daUt, une rue détournée, devant une maison d'assez bonne apparence, précédée d'un perron, et ornée d'une grille de fer.
Au pied du perron gisait un homme qui paraissait dormir profondément.
Mardoche de VandriUe alla à l'homme, le remua du pied et le chatouilla môme un peu de son épée.
Mais l'homme ne bougea point.
— Vrai bis ! e'écria le roi de la Bazoche, en voici un, mes maîtres j qui a sa bonne mesure; m'est avis qu'il est encore plus ivre que nous.
— Respect aux ivrognes! dit un de la troupe.
— Ainsi soit-il I ajouta Mardoche.
Et ils passèrent...
Quand ils eurent disparu, Thomme se releva sur son séant et se mit à rire et h hausser les épaules.
Il n'était ni ivre ni endormi.
C'était notre ami Goelle, — ou Jehan Frugaire, si Ton aime mieux; — car Thomme à Tarquebuse, depuis son arrivée dans la capitale, s'étdt donné le luxe d'un pseudonyme, pour dépister les recherches de la police.
La police était déjà si indiscrète, à cette époque !
Cependant, la petite bande des clercs et écoliers s'en allait battant les murailles et charmant les échos d'alentour.
Ils venaient de quitter la rue Saint-Antoine et allaient s'engager dans celle de Geoffroy-Lasnier, pour gagner la Grève, quand ils entendirent de loin le pas d'un cheval qui venait de leur côté.
Us s'arrêtèrent.
L'ordre de la marche avait été interverti, et c'est maintenant Mardoche de Vandrille qui marchait le dernier.
Un cavalier à pareille heure, dans les rues détournées de la capitale, cela pouvait sembler singulier.
Les clercs parurent hésiter un moment, se demandant s'il ne s'agissait pas de quelque grand seigneur en bonne fortune, et s'il était prudent d'engager une querelle dans de pareilles conditions.
Mais *rivresse est mauvaise conseillère," et ils reprirent leur marche, décidés à tout.
Le bruit approchait toujours, et bientôt, h la clarté d'un méchant réverbère, ils distinguèrent le cavalier nocturne qui s'avançait à leur rencontre.
C'était un vieDlard, assez mal vêtu, de bonne tnine pourtant, et qui, absorbé dans de graves préoccupations, ne prenait point garde au chemin qu'il suivait, et se laissait guider par l'instinct de sa monture.
Un mauvais cheval, en somme, et un assez triste cavalier.
Les trois clercs qui marchaient les premiers, en se tenant par le bras, étaient les plus ivres de la bande, et en voyant le triste équipage du cavalier, ils partirent tous les trois d'un franc et joyeux éclat de rire.
— Or çà, dit l'un, quel est donc ce revenant d'un autre monde; son corps est sec comme une bûche et son ventre creux comme une lanterne.
— C'est un gentilhomme de la Beauce I cria le second.
— Oui, vrai, ajouta un troisième :
Genti Homme de Beauce Qui garde le lit, quand on refait ses chausses. Et qui tond ses chiens Pour avoir du pain...
Les rires recommencèrent.
Cependant le vieillard avançait toujours, sans
paraître se douter qu'on s'occupait de lui, et son
138 UN DUBL A MORT
cheval alla donner de la tête dans la poitrine de Tun des clercs.
Celui-ci riposta par un énorme coup de poing, qui fit se cabrer la pauvre bote et réveiUa le cavalier*
— Qu'esi^oe? qu'y a-t-il? dit le vieillard en regardant autour de lui d'un air effaré.
— Le Maulûbec vous trusque! jura le clerc; ôtes-vous donc aveugle ou sourd, mon gentilhomme, que vous ne voyez ni n'entendez?...
~ Ahl je suis marri de ce qui arrive, repartit son interlocuteur, mais je ne vous voyais pas...
— On regarde.
— Je n'avais rien entendu.
— On écoute.
— Une autre fois, c'est ce que je ferai*
Et le vieillard allait passer outre quand le clero prit son cheval à la bride.
Le cavalier le regarda avec étonnement et fronça le sourcil,
■— Aurais-je donné dans quelque piège? dit-il en se baissant pour examiner le clerc.
— Possible I répondit ce dernier.
— Seriez-vous un coupeur de cuir *, mon ami ?
— Peui^tre bien.
— J'en serais fâché...
— Vraiment 1
i. Coupeur de bourse», parce que la plupart des boursea étaieot de cuir çt attachées ^ dçg courroies.
— Car je suis un pauvre gentilhomme.
— Cela se voit.
— Et je n'ai pas lô moindre écucTor à vous donner. Le clerc haussa les épaules et 8t entendre un
gros rire insultant.
— Rassurez-vous, mon gentilhomme, dit-fl d'un ton railleur, je me contenterai de votre cheval.
— C'est que j'en ai besoin, repartit le vieillard.
— Ahl tant pis...
— Et je ne voudrais pas même vous le vendre...
— N'est-ce que cela, je lô prendrai..»
— Vous croyez ?
— Par saint Babolein !
— Eh bienl... c'est ce que nous verrons...
— Qui m'en empêcherait donc?... fit le clerc.
— Ceci... répondit le cavalier.
Et, en parlant de la sorte, il tira son épée du fourreau et en envoya la pointe à deux lignes de la poitrine du jeune clerc.
Ce dernier avait reculé d'un pas.
— La peste l'étouffé I grommela-t'il en s'effaçant contre la muraille, ce vieux fou tuerait un clerc comme un chien.
— Ahl vous êtes clerc?... répliqua presque aussitôt le vieillard en rdevant la pointe de son épée.
— Certainement.
— Et vous êtes ivre, sans doute? :
— Moil
— Alors, je vou9 excuse h demi. m Place donc,
et ne m'attardez pas plus longtemps, car je ne suis point en humeur de plaisanter.
Le vieillard enfonça aussitôt ses éperons dans le ventre de son cheval et se disposa à continuer son chemin.
Mais la partie était trop engagée pour en rester là ; les clercs semblaient honteux de s'être laissés régenter ; ils voulurent avoir leur revanche et tirèrent Tépée...
Puis, s'étant placés en travers de la rue, ils se mirent en devoir d'intercepter le passage à leur adversaire.
Celui-ci les regarda faire avec calme :
— Çà, leur diWl après quelques minutes de silence, est-ce bien sérieusement que vous prétendez m'empôcher de passer?
-— Parbleu I fit un des clercs.
— Je vous préviens, mes amis, que j'ai hâte d'arriver au terme de mon voyage...
— Jean*I...
— Et que rien ne m'arrêtera, dussé-je trouer vos pourpoints de mon épée...
— On le verra bien...
Le vieillard avait toutes les peines du monde à se contenir; cependant, malgré les rires ironiques qui accueillaient ses paroles, il réussit encore h rester calme :
i i. Sorte de jurement.
UN DUEL A MOKT 141
— Jeunes gens, reprit-il alors d'une voix grave et solennelle, ce que vous faites est mal et ne convient pas au nom que vous portez!... Insulter un vieillard, c'est plus que de la foUe, c'est de la lâcheté!... J'ai eu votre âge, moi aussi, messieurs, et j'ai souvent jeté au vent la pointe de mon épée... C'était dans un temps que vous n'avez connu ni les uns ni les autres!... Tous se montraient chevaliers féaux... où l'on défendait la veuve, où l'on protégeait les vieillards... vos pères en étaient! des chrétiens! leur jeunesse se passait dans les combats; ils auraient rougi de perdre leurs jours de force dans les tavernes et les ruelles, et on ne les aurait point vus quérir vin à quatre ou à six, ni attaquer les hommes par surprise ou les femmes par fol amour... Vous êtes les fils dégénérés de ces preux, mes maîtres; mais vous avez oublié déjà quel était l'honneur des temps passés, c'est à moi, peut-être, qu'il sera donné de vous en faire souvenir! Or donc, place encore une fois, jeunes gens, ou je vais vous montrer de quelle manière on se servait de Tépée sous le règne du défunt roi Louis XII I
Les paroles sévères du vieillard avaient d'abord été accueillies avec un certain respect par les clercs et les écoliers. Cette voix grave, cet aspect austère, avaient un instant rappelé les jeunes gens à la modération ; mais quand le cavalier, par un retour peut-être maladroit, les eut menacés de sa
142 VU DUBL A MOttT
rapière, et que, joignant le geste à la parole, il parut vouloir continuer sa route, sans plus se sottciet* d'eux, un hourra s'éleva de la bande et les épées se dressèrent.
Le vieillard leva les yeux au ciel, fouetta Tair de son arme impatiente, et se disposa à engager énergiquement l'action.
Toutefois, avant de s'élancer sur le cercle de fer qu'on lui opposait, et comme si une pensée soudaine eût tout à coup traversé son esprit, son front se rembrunit, une image passa sUr ses yeux et sa grande figure maigre pâlit. . .
D s'arrêta.
— Le vieux preux a déjà fini... fit observer un écolier, étonné de ce changement inattendu.
— Il a réfléchi I dit un autre.
— - C'est peut-être que la fièvre de Satht-Vallter Va pris, ajouta tin ti*oisième.
— 11 est fou...
— Il est ivre...
Toutes ces injures se croisaient railleuses et cherchaient à réveiller la colère dans le cœur du vieillard, mais rien ne put le faire sortir de son impassibilité.
H était là, toujours droit et immobile, et il écoutait sans entendre... le front penché, la poitrine gonflée de soupirs...
Quand il releva la tête, deux larmes coulaient le long de ses joues creuses :
UN DUEL X UûET 143
— Mes amiSf ditril d'une voix timide et suppliante, j'ai eu tort... je me suis laissé emporter par un premier mouvement d'indignation... j'étais insensé de vouloir soutenir une lutte contre vous, j'oubliais que je suis vieux aujourd'hui, et que ma main peut à peine porter le poids de cette lourde épée ; ne faites donc pas trop attention aux paroles d'un malheureux vieillard, et laissez-moi passer.
Mais les prières ne produisirent pas plus d'effel que les menaces ; le cercle aUa toujours se rétrécisawt, et les quolibets continuèrent de tomber sur rinfortuaé cavalier.
— Messieurs, reprit-il bientôt après, cessez ce jeu crud, et ne me forcez pas à engager un combat qui pourrait ^voir de terribles conséquences... Tenez... vous avez une mère encore, une sœurl... votre père est peutrêtre mon ami... Eh bien I au nom des pei^onnes qui vous sont chères à un titre quelconque... livrez-moi passage... Moi, j'ai une fille, mon seul bien, mon seul appui, mon seul bonheur ici-bas : l'on va me l'enlever... le moindre pétard peut la perdre; si vous me retenez plus longtemps, vous fdlez causer sa mort et la mienne ; trêve donc pQur aujourd'hui, mes gentilshommes, m vous ne voulez pas me réduire au désespoir.
Et comme, en parlant ain^i, le vieillard poussait son cheval en avant, un des écoliers s'empara brusquement de la bride et le força de reculer.
— Sait, ditril avdc uue g$^ieté forcéOi soit, nous
te laisserons passer, puisque tu demandes trêve... mais auparavant, réponds-nous...
— Que me voulez-vous? dit le cavalier avec une lueur d'espoir.
— Ta fille est jolie!
— Sans doute...
— Jeune?
— Seize ans...
— Eh bien I dit l'écolier , cette considération nous détermine ; nous ferons mieux que de te livrer passage, nous allons t* accompagner, et, ventrebœuf 1 si ce que tu dis de ta fille est vrai...
L'écolier n'avait pas achevé, qu'il recevait sur les épaules un coup bien appliqué de l'épée du vieillard et allait tomber sanglant sur le pa\ '
Cet incident tranchait la question d'une façon inopinée; le vieillard s'était redressé avec sa vigueur de vingt ans; pour la seconde fois, il venait d'entrer ses éperons dans le ventre de son cheval ; son cheval s'était transfiguré, et il avait relevé son épée.
— Le combat, mes maîtres, s'écria-t-il d'une voix vibrante et fortement accentuée, le combat!... Vous voilà six contre un vieillard... allons, ce n'est pas la première fois que six lâches se sont unis contre un gentilhomme... Ah! par la mort-Dieu, vous en voulez à ma fille, mes jeunes clercs; eh bien! venez-y... et vous sentirez ce que pèse encore le bras du vieux sire de Longueville !..•
j Et sans attendre davantage, le père de Gabrielle ; donna la tète baissée, la pointe en avant, dans le l groupe formé par les clercs.
Malheureusement, il avait plus de courage que de force réelle, et cette lutte qu'il voulait engager devait se terminer d'une façon terrible : dès le premier choc, son épée s'était brisée contre celles de ses adversaires, et il allait infailliblement se trouver à leur merci, si un secours inespéré ne s'é* tait offert à lui.
Mardoche de Vandrille était resté à peu près
indifférent à ce qui se passait à ses côtés ; le men«
j ton sur la poitrine, les yeux fixés au sol, il semblait
j faire trêve un moment aux folies de la journée et
livrer sa^ pensée et son cœur à des préoccupations
d*im au.x^ genre.
Mardoche était un singulier garçon; il y avait deux hommes en lui : l'un, celui que la foule connaissait, gfd, léger, railleur, moustache au vent, feutre penché sur l'oreille; l'autre, celui qui se dérobait à tous, sombre, rêveur, taciturne, le front penché, Tâme en proie h mille incertitudes.
Qui savait le secret de Mardoche?... Personne. — Qui aurait pu le dire?... Dieu seul.
Notre homme était donc appuyé indifférent contre la muraille, et le cliquetis des épées avdt été impuissant à le réveiller, quand le nom du sire do Lorigueville retentit tout à coup à son oreille.
Il se réveilla en sursaut à cette sorte d'appel,
ViQ VN DUEL A MORT
promena son regard étonné autour.de lui, comme pour demander l'explication de ce qui avait eu lieu, et ayant aperçu le vieillard qui, après avoir rompu son épée, essayait vainement de faire face h ses adversaires, il tira sa rapière du fourreau et se précô)ita, sans crier gare^ au plus fort de la mêlée.
— Holà I mes amis, dit-il quand il eut déblayé le terrain, et en s'adressapi aux clercs, qui donc ose ici porter une main sacrilège sur le père de Gabrielle de Longueville?... par le sang du Christ I celui-là aurait affaire h Mardoche de Vandrille... qu'on ne l'oublie pasl
Et comme les clercs se reculaient un peu surpris et penauds ;
— Mardoche de Vandrille I... dit le sire de Longueville.
— Moi-même, répondit le roi de la Bazoche.
— C'est le ciel qui vous envoie 1 r- J'en doute...
— Vous m'avez sauvé la vie.
— A peu près...
— Et ma reconnaissance,..
-— Ahl trêve à de semblables propos, interrompit brusquement Mardoche; j'ai fait ce que tout homme de cœur eût fait à ma place, et ce que ceux-ci eussent fait à ma place s'ils n'étaient pas ivre? comme le sonneur de Notre-Dame... Mais expliquez-moi donc, messire, si toutefois il n'y a
pas d*indiBcrétion de ma part à vous adresser une pareille question, expliquez «moi comment vous vous trouvez, à cette heure de nuit, dans un des quartiers les plus déserts de la capitale... Vous êtes à Paris depuis quelques jours déjà?
— J'arrive.
— Et vous allez?.,.
— A la recherche de Gaston de Brionne.
— Gaston I fit Mardoche avec une exclamation.
— Ce nom vous surprend... ajouta le sire de Longue ville.
— n est donc à Paris?
— L'ignoriez-vous?
— Oui certes, et je m'en étonne...
— Vous êtes deux amis, cependant...
— Je le crois.
— Et il vous a laissé ignorer...
-^ D y a quelque mystère dans tout ceci, murmura Mardoche, et il faut que je sache... Ditesmoi, messire, la comtesse de Brionne Taccompagne-t-elle ?
— La comtesse est morte, répondit le sire de Longueville.
— Morte I... Blanche I mortel...
— Empoisonnée.
— Que dites-vous?
— Et Ton accuse Gabrielle de ce meurtre affreux.
— Gabrielle I .. . s'écria Mardoche, mais c'est un mensonge infâme*. •
— Ahl sans doute, répondit le malheureux père ; Gaston, d'ailleurs, croyait avoir trouvé les traces du vrai coupable. C'est dans le but de le découvrir qu'il est venu à Paris, mais aujourd'hui aucune nouvelle n'est venue nous faire espérer...
— Est-il parti seul pour Paris?
— Guillaume l'accompagnait.
— Je m'en doutais... Guillaume me hait, il l'aura éloigné de moi...
— Dans quel but?
— Je crois le deviner...
— Mais encore, insista le sire de Longueville.
— Je vous le ferai connaître plus tard, poursuivit Mardoche ; pour le moment, le plus urgent est de trouver Gaston... En quels lieux espérez-vous le rencontrer?
— Chez la duchesse de Frileuse...
— Eh bien I messire, nous allons vous accompagner chez la duchesse de Frileuse, et le feu de saint Antoine me darde, si je ne parviens pas à savoir le mot de celte énigme...
Sur un signe de Mardoche, la petite troupe se remit en marche et rebroussa chemin, prenant la direction de la rue Saint-Antoine.
Pendant quelques minutes, ils marchèrent dans le plus profond silence, et l'on n'entendit, au milieu de la nuit, que le bruit de leurs pas ou le piétinement régulier du cheval que montait le sire de Longueville*
Toutefois, il était écrit que cette nuit serait la nuit aux aventures ; car h peine furent-ils engagés dans la rue Saint-Antoine, qu'un coup de feu partit à quelque distance, et que quelques cris :A l'aide! au meurtre I se firent entendre.
Mardoche redressa l'oreille.
— Bien que de pareils accidents soient assez fréquents dans ces quartiers, dit-il aux clercs, celui-ci ne me semble pas naturel... c'est un coup d'arquebuse que nous venons d'entendre, et, d'ordinaire, les assassins ne font point usage de cette arme; alerte donc, mes amis, et ne perdons pas de temps si nous voulons sauver la victime ou la venger.
Le conseil donné par Mardoche fut immédiatement suivi, et tous s'élancèrent avec ardeur vers l'endroit d'où le coup était parti.
Mais l'endroit était désert; l'alarme avait sans doute été donnée aux assassins, car ils avaient disparu, laissant leur victime seule au beau milieu de la rue.
— Ce sont des tireurs éCor^ dit Mardoche en examinant superficiellement le costume du malheureux qui gisait baigné dans son sang; les bandits en voulaient plus à son pourpoint de velours qu'à sa vie...
Puis il se pencha pour s'assurer s'il était mort :
— Dieu soit loué! ajouta-t-il presque aussitôt; les misérables n'ont fait la besogne qu'à demi... cet
150 UN DUBL A MORT
homme rôspire encore» et Ton peut le dativet*... Allons, à l'aide, mes féaux sujets, et aidez-moi à le transporter dans la première taverne que nous rencontrerons.
Et déjà il se mettait en devoir de soulever le: corps défaillant de la victime, quand un rayon de lune vint tout à coup le frapper en plein* Mardo-' che lÂcha un cri et laissa retomber lourdement le corps sur le pavé...
— Qu'avez^-vonsf^demandale sire de LongueviUo avec étonnement.
— Par toutes les cornes du diable I s'écria Mardoche en saisissant le bras de son interlocuteur et en l'obligeant à se baisser, voyez vous-même, mesâire de Longueville.
Ce dernier n'eut pas plus tôt regardé, qu'il faillit
tomber à la renverse de surprise et d'épouvante.
'L'homme qui gisait devant eux était le comte
Gaston de Brionne t.
vm
Ulf SIÈGfi NOCTUHHK
Le comte une fois reconnu, on se hAla de lui poi> ter les secours les plus urgents. H avait été profondément blessé d*un coup d'arquebuse : son sang coulait en abondance, on pouvait douter qu'il y eût encore quelque espoir de le sauver*
Mardoche animait les clercs par son exemple.
D fit d'abord asseoir le cotnte sur son séant, desserra les aiguillettes de ses chausses, pour le laisser respirer plus librement, et étanchason sangavec les dentelles qu'il arracha à son propre pourpoint.
Puis, quand il se fut assuré que son aide ne pou^ vait plus être utile pour le moment, il prit son épéo et marcha vers la maison la plus voisine*
C'était précisément une taverne.
Comme le couvre-feu avait sonné depuis long-
temps, les volets en étaient fermés et la porte solidement barricadée.
Mardoche &appa avec le pommeau de son épée.
Mais on se garda bien d'ouvrir. H recommença. Même silence.
L'impatience ne tarda pas aie gagner, et comme il allait redoubler ses coups avec une violence extrême, il crut devoir joindre la parole au geste.
— Holà, tavemier du diable, s'écria-t-il d'une voix de Stentor, n'as-tu pas envie de me faire passer la nuit à la belle étoile ?Çà, es-tu sourd, ou ivre, ou mort... ou veux-tu, d'aventure, que je mette le feu à ta vieille bicoque, pour t'y griller, à l'égal du compagnon de saint Antoine?
Malgré ces paroles engageantes, la taverne resta muette, comme devant, et Mardoche en fut pour ses frais de politesse ; mais il n'était pas homme à se contenter de si peu.
— Allons, dit-il en se retournant vers ses compagnons, c'est un assaut en règle qu'il nous faut donnera ce mécréant; heureusement que nous avons quelque habitude de ces sortes d'affaires... A la rescousse donc, mes féaux, et que nul n'oublie ici que son roi le regarde 1
Ces derniers mots avaient été prononcés par Mardoche avec une autorité superbe et grotesque à la fois : ils mirent les clercs en belle humeur, et les opérations commencèrent aussitôt.
Et d'abord, ils enlevèrent quelques pavés à la
voie publique et les portèrent contre les fenêtres de la taverne ; ils allèrent ensuite décrocher un mauvais réverbère, qu'ils placèrent à quelques pas ; enfin ils se partagèrent en deux bandes, dont Tune devait attaquer la porte pendant que l'autre ferait voler les fenêtres en éclats.
Les premiers coups ne furent pas heureux.
La taverne était bardée de fer comme une prison et il était bien difficile de l'entamer ; les pavés dont les clercs s'étaient armés glissaient sur le bois ou sur le fer, et laissaient Tun et l'autre intacts ; ils faisaient, en somme, beaucoup de bruit et fort peu de besogne. Us s'arrêtèrent.
— Le diable me'crève, s'écria Mardoohe en soufflant comme un buffle, cette taverne est ensorcelée, et nous serons forcés d'y mettre le feu. Il ne sera pas dit cependant qu'un tavernier nous aura bernés comme des béjaunes, l'honneur est engagé, messieurs, recommençons.
Cette nouvelle invitation du roi de la Bazoche fut accueillie par des hourras, et tous se remirent à l'œuvre.
Cette fois, les coups furent vraisemblablement mieux appliqués, car il ne se passa pas cinq minutes sans que quelques éclats de bois ne se détachassent delà porte,
On entendit remuer à l'intérieur.
— Tiens, ils ne sont plus sourds, fit Mardoche en continuant de frapper.
-^ Ils n'étaient point morts, igouta un écolier G[ui travaillait à la porte*
— Gela ne tardera pas, grommela un troisième en achevant de démolir le volet gauche*
Cependant, Toeuvre de destruction avançait, des jours avaient été maintenant pratiqués ^ tant à la porte qu'aux fenêtres; encore quelques efforts, et la forteresse tombait au pouvoir des assiégeants.
Cette extrémité ât ouvrir les» yeux à ceux de l'intérieur, qui se décidèrent à entrer en accommodement.
— Qui va là? demanda une voix rude et sonore. Mardoche jeta un joyeux éclat de rire aux échos
d'alentour^
— Ah I ah I dit^îl gaiement, il paraît que tu n'es pas muet..«
— Vous faites un bruit à réveiller un pendu...
— H y a longtemps que tu devrais l'être, truand du diable, mais c'est une ii^justice qui pourra se réparer..* ouvre ^
— * Quevoule&^ou»?
— Ouvre I
— Mais encore, faudrait-il savoir. J
— Ah I tu veux savoir, 'vieux sao h vin ; eh bien, attends.., nous allons recommencer la conversation de tout à l'heure, et je jure Dieu quejenelaisserai pas debout une seule pierre de ton bouge maudit..'. Sus t sus I mes amis...
Et comme les écoliers allaient reprendre leur be-
sogne interrompue, la porte s'ouvrit toute grande*
— Enfin I . . . . dirent les écoliers en se précipitant^ Tartne au poing, daUd la taverne.
— Messeigneurs*.. balbutia Thôtelier.
— Lapaix I... poursuivit Mardoche, qui prit avec autorité possession de rétablissement. . . La paix I . . . Si tu dis un mdt, tu es mort... Çà, qu'on nous serve du vin ; et voué, mes maîtres, allez chercher le comte et l'amenez ici I
Le tàvemier, non plus que lés écoliers, ne selit répéter cet ordre, et quelques secondes après, le premier apportait du vin et des gobelets sur les tables, tandis que les seconds revenaient, tenant Gaston de Brionne dans leurs bras/
On plaça le jeune comte devantla cheminée^ dont on ranima le feu efi y jetant deux où trois escabeaux vermoulus.
L'hôtelier aurait bien voulu opposer quelque résistance ; il ne voyait pas sans colère sa taverne livrée au pillage ; mais il comprit tout de suite qu'il avait affaire à des garçons décidés^ et qui avaient rhabittide de se mettre à Taise partout oîi ils se trouvaient ; force lui fut donc de se. montrer satisfait d'en être quitte encore à si bon marché.
Après le fêtard qu'il avait rois h recevoir les écoliers, il y avait certes de la générosité de la part de ces derniers à ne pas l'embrocher.
Cependant, la bande avait passé dans une salle voisine, pour jouer aux dés et déguster le vin
de leur hôte; Mardoche et le sire de Longueville étaient seuls restés auprès de Gaston, que Ton avait installé, le plus commodément possible, dans un fauteuil à haut dossier, à quelque distance du foyer.
Le froid l'avait saisi, ses membres s'étaient engourdis ; une extrême pâleur était répandue sur ses traits ; il n'avait pas encore rouvert les yeux.
Mardoche lui prit la main ; c'est à peine si le pouls battait : il regarda le sire de Longueville d'un air désespéré et remua muettement la tète.
— Serait-il mort?... demanda vivement le vieillard.
— Hum I il n'en vaut guère mieux, répondit Mardoche; le coup a été bien tiré, voyez-vous... deux lignes plus bas, il avait son affaire.
— Mais croyez-vous qu'on puisse le sauver?.,.
— C'est ce qu'un homme de l'art pourra seul nous apprendre*
— Pauvre Gaston I
Mardoche examinait avec soin l'état de la blessure du jeune comte : cet examen le rendit tout à coup rêveur...
— Qu'avez-vous? reprit aussitôt le père de Gabrielle, en remarquant le changement subH qui s'était opéré en lui.
— RienI répondit Mardoche.
— Cependant, vous voilà devenu tout pensif.
— En effet.
— Un soupçon vous est venu, peut-être?...
— C'est vrai.
— Ahl parlez! parlez!...
Mardoche continuait de considérer Gaston avec une profonde attention ; il releva enfin le front et regarda le sire de Longueville.
— Messire, lui ditril d'une voix grave, j'ignore dans quelles 'circonstances a eu lieu la rencontre dont Gaston vient d'être la victime ; mais je gagerais ma tête que cet assassinat a été commis avec préméditation, et je pense maintenant que Ton en voulait plus à sa vie qu'à son pourpoint de velours.
— Qui peut vous avoir fait changer d'avis?
— Regardez...
Et, en disant cela, Mardoche montrait à son interlocuteur une bouïse pleine d'or, qu'il venait de tirer de la manche de Gaston.
Le vieillard sourit.
— N'estrce que cela? dit-il, les assassins n'ont pas eu le temps de dépouiller leur homme.
— Sans doute, mais pourquoi une arquebuse, alors?
— Pour frapper sans danger.
— Ou pour frapper à distance et sans être reconnu, n'est-ce pas?
— Cela pourrait être.
— Soyez sûr, messire, que mon instinct iJS me trompe pas, et qu'il y a là-dessous quelque affreux mystère dont nous allons savoir le secret.
— Je le désire..*
— Taisons-nous.
Gaston venait de faire un mouvement : la chaleur du foyer l'avait pénétré ; le sang ne coulait plus de sa blessure, et une imperceptible rougeur colorait légèrement ses joues ; il roidit les bras, allongea les jambes et finit par rouvrir les yeux.
Mardoche et le sire de Longueville attendaient ce moment avec une anxiété profonde, et le regard fixé sur le visage de Gaston, ils n'osaient ni parler ni respirer.
D'abord, le jeune comte de Brionne ne les reconnut pas ; il promena son regard à moitié ébloui autour de lui, passa à diverses reprises sa main sur son front glacé, et s'arrêta à considérer les meubles de cette chambre, qui lui semblait inconnue.
— Où suis-je ? dit-il alors d'une voix presque éteinte.
— Auprès^d'amis qui vous sont dévoués répondit Mardoche.
— Et qui vous sauveront, ajouta le sire de Longueville.
Gaston les regarda, et un faible cri s'échappa de sa poitrine.
— Mardoche I s'écria-t-il vivement, toi ici, près de moil.. avec le sire de Longueville!... Mais que s'est-il donc passé ? Où suis-je?.. Qu'est devenue GabrieDe ?
Gaston allait multiplier ses questions, quand ij
remarqua son pourpoint déchiré et ses dentelles constellées de gouttes de sang.
— Du sang l poursuivit-il en pressant] son front de ses deux mains, une blessure î.,. Mon Dieu !...* attendez..*
Les souvenirs revinrent alors en foule à son esprit, et il commença à se rappeler ; mais au lieu de rasséréner son front, ces souvenirs parurent y jeter au contraire comme un sombre voile de tristesse.
— Te rappelles-tu, Gaston? demanda Mardoche, pressé déjà de Tinterroger*
— Oui, oui, répondit le jeune comte, j'ai été attaqué tout à rheure...
— Mais que venais-tu faire dans ce quartier?
— J'étais chez la duchesse de Frileuse.
— Tu la connais donc?
— Sans doute.
— C'est Tamie de Guillaume?
— Une amie bonne et dévouée.
— Hein I fit Mardoche en mordant sa moustache, j'en doute.
— Comment t
— La duchesse de Frileuse a fait ses preuves,
— Tu la connais toi-même ?
— Parbleu., r
— Aurais-tu quelque raison dQ croire qu'elle
trompe Guillaume? ®
— J*ai des raisons de croire que Guillaume... Mais tiens... ce n'est pas de cela qu'il s'agit; tu as
été victime d'un guet-apens... je veux en connaître l'auteur... et pour cela faire... il fautquejesache... Voyons, Gaston, tu as confiance en moi, n'est-ce pas?
Gaston regarda Mardoche d'un air étonné, et sa main trembla dans la sienne.
— Et pourquoi n'aurais-je pas confiance en toi? répondit-il d'une voix qui hésitait.
Mardoche sourit.
— Allons, s'écria-t-il gaiement, c'est à merveille, et Guillaume est un garçon fort habile, puisque trois mois lui ont sufQ pour me changer mes meilleurs amis et les amener à ce point qu'ils me croient capable d'une trahison ou d'un assassinat...
— Mardoche I... voulut interrompre Gaston.
— Oh I pourquoi chercher à dissimuler? poursuivit Mardoche; le malheur aigrit l'esprit, corrompt le cœur, pousse à la haine aveugle... dois-je t'en vouloir pour cela?. . . au contraire. . . Tu souffres, tu oubhes le passé jusqu'à me soupçonner; eh bien, c'est à moi de me défendre, c'est à moi de te rappeler à la sainte confiance d'autrefois, et à cette inaltérable amitié que tu m'avais vouée.
Gaston serra doucement les mains de Mardoche, et une larme d'attendrissement vint briller au bord de sa paupière.
— Tu es mon ami, le meilleur, lui dit-il avec effusion, v' •
— Peut-être»., repartit Mardoche,
— Mon hésitation de tout à Theure t*a blessé,
— Pourquoi donc?
— Elle était injuste.
— Je la trouve naturelle.
— Alors tu me pardonnes...
— A une condition, répondit le roi de la Bazoche en conservant tout son sang-froid.
Le jeune comte le regarda une seconde fois avec étonnement.
— Des conditions? murmura-i-il.
— Oh!... une seule...
— Mais encore?
— C'est peu de chose en réalité, mais j'y tiens.
— Voyons donc...
— Écoute, reprit Mardoche après quelques instants do silence : moi, je n'ai pas oublié l'amitié qui nous a unis, et je sais les devoirs que mon amitié m'impose ; à tort ou à raison, je crois que le coup d'arquebuse de cette nuit a été payé par un ennemi que tu gênes, et je veux savoir quel est cet ennemi... or, pour arriver à ce but, il importe que tu me dises sans détour tout ce qui s'est passé ce soir, et que tu consentes môme à guider mes recherches et à éclairer mes soupçons...
— Mais de quelle manière?... dit Gaston.
— Pourquoi allais-tu cette nuit chez la duchesse de Frileuse?
— C'est sur le conseil de Guillaume.
162 UN DUBL A MOKT
— Quel intérêt avait-il à ce qUè tu visses la duchesse?
— Je l'en pressais depuis. longtemps*
— Pourquoi?
— En quittant Rouen avec Guillaume, j'espérais découvrir le misérable qui a versé lé poison à Blanche, et sauver ainsi la pauvre GabrieUe..
— Et tu n'as rien découvert du tout?
— RienI
— C'était facile à prévoir... arrêter un voleur... dans la capitale... insenaé.»» A Paris, tous les voleurs se ressemblent, et il y en a tant!
— Jorignorais...
— Soit 1 je comprends ton arrivée ici, tes recherches, tes dégoûts ; mais pourquoi, encore une fois, t' adresser à la duchesse de Frileuse ; se serait-elle donné pour mission d'arrêter les voleurs?
-^ Tu railles, fit Gaston.
^— Nullement, je t'interroge, répondit Mardoche.
— Eh bien... j'étais las des recherches que j'avais tentées ; je commençais à prévoir que jamais je ne parviendrais à découvrir le vrai coupable, et je voulais cependant sauver GabrieUe, je serais retourné à Rouen ; mais Guillaume m'en dissuada : il me parla de la duchesse, il me dit qu'elle était puissante h la cour, que Diane l'aimait, qu'elle pourrait servir mon amour; qu'enfin il fallait que je la visse... et comme je n'avais d'autre appui que Guillaume, je Técoutai et je le crus.
Mardoche de Vandrille avait écouté Gaston avec une profonde attention; seulement, quand ce dernier lui parla de la puissance de la duchesse de Frileuse à la cour, un sourire ironique vint plisser sa lèvre, et U haussa les épaules avec dédain.
— Voilà qui est à merveille, dil-il alors, et je ne veux pas encore te faire part de toutes les singulières pensées que cette explication me suggère... Mais im doute me reste cependant, et je veux le chasser au plus vite... Tu ne pouvais ignorer que j*étais à Paris quand tu y vins : pourquoi m'avoir fui jusqu'à ce jour?
— Je ne te fuyais pas... objecta GastoUé
— Ce n'est pas là répondre... tu ne me fliyaîs peut-être pas, mais, à coup sûr, tu ne me recherchais pas non plus...
— Sans doute.
— Pourquoi cela?
— C'est que...
— Tu cherches un détour.
— Mais...
— Parle.**
— Tu le veux?
— Au fait, à quoi bon?... a'écria Mardoche, cela t'est pénible à dire, et cela me serait peut-être désagréable à entendre... mieux vaut en rester là pour aujourd'hui... d'ailleurs , je saL« à quoi m'en tenir, et ce que j'ai appris me sufQt... Demain, je commencerai mes recherches, et avant un
mois, Gaston, je livrerai le coupable à ta merci.
— Dis-tu vrai?... balbutia le jeune comte.
— Tu le verras.
— Mais à quelle puissance occulte auras-tu recours pour obtenir ce résultat inespéré?
— Une puissance à laquelle tu n'avais pas songé, et que ne connaît point maître Guillaume de Haricourt...
— Et quelle est-elle?
— La police du roi de la Bazoche !...
En parlant ainsi, le sire Mardoche de Vandrille se releva avec dignité et alla rejoindre ses compagnons, attablés dans la chambre voisine, oîi ils se livraient aux douceurs des cartes et des dés.
Il était temps, du reste, de quitter ces quartiers et de regagner la rive gauche de la Seine.
Sur rinvitation de Mardoche, les clercs s'empressèrent d'improviser une espèce de brancard, sur lequel Gaston fut déposé doucement; puis, après avoir pris congé de leur hôte avec toute la courtoisie dont ils étaient capables, la petite bande se remit en route, à pas rapides et en bon ordre.
Ils avaient eu soin de décrocher deux réverbères pour éclairer la voie.
Une demi-heure après, Gaston de Brionne était installé dans le lit môme de Mardoche de Vandrille.
A quelques jours de là, Pavane se trouvait seule dans une grande salle de l'hôtel de la duchesse de Frileuse.
EUle s* était assise près d'une haute fenêtre qui donnait sur un immense parc.
De temps à autre, la jolie enfant laissait glisser son regard distrait sous les arbres dépouillés de leurs feuilles, et elle paraissait prendre un singulier plaisir à voir cette page désolée de la nature.
Pavane était triste et elle rêvait.
— Qui sait où vont s'égarer les rêveries d'une jeune fille? — Le diable peut-être... Et encore...
Pavane était mise avec une simplicité des plus gracieuses ; jîimais elle n'avait paru plus charmante : sa tête doucement penchée, sa taille sou-
pie, ces mille grâces de la jeunesse et de la candeur éclataient en elle comme en un chef-d'œuvre de la nature.
A ses côtés, on respirait comme la pureté et la fraîcheur d'une âme vierge ; son regard était bon et doux à régal d'une caresse , et nulle main profane n'avait encore osé soulever ce voile à demi transparent dont la pudeur avait paré son front.
Naguère encore, Pavane était gaie et folâtre ; elle allait à travers la vie comme à travers une fête? s' enivrant du parfum des fleurs, ouvrant son âme aux chastes harmonies de la nature, souriant de son plus franc sourire au soleil éblouissant qui versait ses rayons sur sa route.
Mais voilà que, depuis quelques jours, elle avait perdu son insouciance et sa gaieté ; une tristesse indéfinissable s'était emparée de son esprit et de son ceeur; 1© vif et joyeux incarnat da ses joues s'était effacé ; ses paupières s'étaient creusées, son front avait pâli...
Pavane cachait un seoret dans son cœur.
Et cette situation lui était d'autant plus pénible à porter, que la pauvre enfant n'avait pas près d'elle une mère dans le sein de laquelle elle eût pu verser ses douleurs ou ses joies ; elle était seule au monde ; elle n'avait personne à qui elle pût se confier, et les larmes amères qu'elle avait versées depuis* quelque temps, nulle main amie ne s'était trouvée là poiH> les essuyer.
un DUKL ▲ MORT 1^7
Aussi, accoudée à la fe::éîî>e, eZe laissait sa pensée flotter înd éprise au milieu des mille rêveries qui s'élevaient de son âme ; son peg^M se perdait dans le bleu vague du cie]. et ^eiie s'ouLliait ccmplaisamment à contempler celte tristesse de !a nature, qui répondait si bien en ce moment à Tetat de son cœur.
Le journ'avait pas complètement disparu: les pl^emières ombres du soir commençaient seulement à tomber des grands arbres, et le soleil, qui descendait lentement au loin, laissait encore flotter sur la ligne rouge de Thorizon conune im pli éclatant do son royal manteau.
11 régnait de toutes parts un silence profond ; la terre entière semblait se recueillir et s'abandonner mollement aux premières caresses du sommeil; les oiseaux animaient seuls de leur vol les charmilles désertes; tout se taisait alentour, et Pavane se sentait envahir peu à peu par cette vague terreur qui saisit Tâme la plus forte dans la solitude et le silence.
Toutefois, à de certains moments, son front semblait s'éclairer tout à coup d'un reflet singulier ; une flamme vive brUlait dans son regard, et toute sa personne frémissait comme au contact d'un coupant électrique.
EUle souriait.
Ce qui se passait alors dans son cœur est un secret entre elle et Dieu ; une vive rougeur montait
à ses joues pâlies, un soupir s'échappait de sa poitrine gonflée, et elle fermait les yeux comme si elle eût voulu se défendre de toute distraction étrangère.
A ces moments, Pavane voyait s'ouvrir derrière elle tout le passé de sa vie et devant les séduisantes promesses de Tavenir.
Un poôme tout entier!
Rien n'est charmant comme la poésie d*un cœur gui naît à la vie I
L'Ame s'ignore encore; elle dort enveloppée dans les chastes illusions 'de l'enfance ; rien n'a pu troubler sa quiétude et son sommeil ; nul sentiment n*a osé rompre la paix qui l'environne.
Quelle religion et quel culte I.
Puis l'amour vient I . . .
Les frais et purs désirs s'éveillent h sa voix ; les illusions chantent leurs premières et leurs plus douces chansons ; mai est en fleurs... l'air est plein de parfums.
Spectacle infini I...
Le regard ébloui peut à peine soutenir l'éclat des splendeurs de la nature : le monde était terne et triste, et voilà que tout à coup le soleil s'est levé et que la lumière s'est faite!
P(ivane n'en était encore qu'à la première page de ce délicieux poëme des premières amours; mais jamais plus douce ivresse n'avait saisi un cœur plus naïf.
yN DUEL A MORT 169
Elle savait bien cependant que ce rêve qu'elle berçait dans son cœur n'aurait jamais sa satisfaction ; elle n'ignorait pas que des difficultés sans nombre s'élevaient entre elle et celui qu'elle avait choisi, pour les séparer éternellement.
Gela l'attristait quelquefois, et elle pleurait alors.
Mais son amour, loin d'être atteint par ces inquiétudes, semblait au contraire y puiser une force nouvelle^ et elle n'avait jamais tant de confiance que lorsqu'elle était pîu^venue à se persuader qu'elle ne devait plus en avoir.
Il y avait déjà une heure que Pavane était assise auprès de la fenêtre, et pendant qu'elle s'abandonnait ainsi à ses rêveries, la nuit était venue.
Le parc était encore plus sombre, et mille étoiles
commençaient à s'allumer dans le ciel. •
Pavane quitta, bien qu'à regret, la place qu'elle occupait, et comme le froid de la nuit l'avait pénétrée, elle alla s'asseoir auprès de la haute cheminée, ; Mais avant d'y arriver, elle s'arrêta et parut écouter...
Un bruit de pas et de paroles venait de se faire entendre et, dans ce bruit, elle n'avait reconnu ni la voix de la duchesse ni le pas de Guil-' laume.
A.U surplus, presque au même instant, et avant
même qu'elle eût le temps de 8*étonner ou de s'inquiéter, la porte de la salle s'ouvrit et Mardoche de Vandrille entra.
A cette vue, Pavane devint rouge comme une cerise, tandis que, de son côté, Mardoche s'arrêta comme ébloui.
— Oh I oh I la charmante créature I murmura-t-il à voix basse.
Puis, après avoir examiné rapidement la salle^ il ajouta :
*-- VoiU un hôtel qui me semble joliment habité!...
Mardoche portait le feutre penché coquettement sur Toreille ; il avait le regard allumé et sa main s'appuyait avec ime nonchalance qui ne manquait pas de gr&ce sur la poignée de son épée à coquille.
Un air tout à fait avantageux.
En apercevant Pavane, qui, rouge et interdite,, n'osait lever les yeux sur lui, il ôta son chapeau d'un air dégagé et avança de quelques pas dans la chambre.
— Ma belle enfant, dit-il alors d'un ton délibéré qui lui seyait à merveille, je venais ici, je l'avoue, beaucoup plus dans Tespoir d'y rencontrer ta maîtresse, la duchesse de Frileuse ; mais puisqu'elle est absente, et qu'elle doit, m'a-t-on assuré, ne revenir que dans quelques jours, je m'estime heureux de t' avoir rencontrée, car tu pourras aussi
bien qa*elle me donner les renseignements que je viens chercher.
— Mais je ne sais si je dois... balbutia Pavane, qui ne pouvait se remettre de sa confuiion.
Mardoche ne prit pas garde à rembarras de la soubrette ; il jeta négligemment son feutre sur un siège, prit sans façon la main tremblante de Pavane et Tentraîna près d'un fauteuil, dans lequel il s'assit sans attendre qu'on l'y invitât.
— Voilà qui est mieux, dit-il quand il se fut installé à son aise; maintenant que je suis commodément assis, nous pouvons causer...' Parle, ma belle enfant, parle, je suis tout disposé à t'écouter.
Et, en parlant ainsi, il présenta ses jambes à la flamme du foyer et leva les yeux vers Pavane, comme pour lui faire entendre qu'elle n'avait qu'à commencer.
Mais Pavane ne comprenait pas, et bien qu'elle fût encore tout interdite, elle ne put s'empêcher de sourire des manières de son Interlocuteur.
— Tu ris I fit Mardoche.
— Dame ! repartit Pavane.
— C'est pour montrer tes jolies dents, n*est-ce pas?
— Messîre...
— Ohl elles dont éblouissantes ; mais je ne suis pas venu pour cela.
— Cependant...
— Cependant elles en valent la peine, j'en con-, viens... Mais je préfère des paroles.
— Ehl que voulez- vous que je vous dise?
— Comment I
— Sans doute, vous m'invitez à parler et vous me laissez ignorer...
Mardoche se frappa le front.
— Tu as raison, s'écria-t-il, c'est moi qui suis fou... j'ai tant de choses dans l'esprit depuis quelques jours, que je ne sais plus ce que je fais... Voyons, réponds-moi, et songe que le mensonge est inutile et qu'il serait dangereux...
— Ohl je vous dirai la vérité, répondit Pavane.
— Ainsi soit-ill ajouta Mardoche.
La jeune fille sourit une seconde fois et montra plus que jamais ses dents, qui éclataient de blancheur sous ses lèvres roses.
— Voyons, reprit presque aussitôt le roi de la Bazoche, procédons avec ordre et méthode et éclaircissons bien vite tous les points douteux... Et d'abord, ta maltresse est-elle réellement absente de Paris?
— Depuis deux jours, répondit Pavane,
— Tu en es sûre?
— Parfaitement sûre.
— Tu ne me trompes pas, au moins?
— Et pourquoi vous tromperais-je?
— Au fait, poursuivit Mardoche, je ne sais pas pourquoi... C'est une manière de parler... Conti-
nuons...Ily a quelques jours, le jeune comte de Brionne est Tenu rendre visite à la duchesse de Frileuse.
— C*est vrai, dit Pavane.
— Le comte connaissait sans doute ta maltresse?
— Nullement.
— C'est ta maîtresse, alors, qui avait désiré le voir?
— Pas davantage.
■*- Cependant, il fallait qu'il y eût un motif quelconque...
— Ily en avait un...
— Et lequel?
— Je ne sais si je puis vous le dire.
— Tu le peux.
— Bien vrai? dit Pavane avec une pointe de malice.
— Aussi vrai que tu es la plus jolie fille du monde, répondit Mardoche sans hésitation.
— Eh bien, reprit la petite soubrette après quelques instants de silence, si je ne me trompe... car remarquez que je n'affirme rien.
— C'est entendu.
— Si je ne me trompe... ce serait monseigneur Guillaume de Haricourt...
— Ahl ahl
— Vous le connaissez?
— Un de mes meilleurs amis.
— Il avait parlé à la duchesse du jeune comte de Brionne, et c'est sur ses instances....
— Je comprends, interrompit Mardoche, et cela s'explique de soi; du reste, si je te parle ainsi, c'est qu'à la suite de cette entrevue, il est survenu un événement grave, que ta maltresso ignore encore peut-être.
— Quel événement?... demanda Pavane.
— En sortant de cet hôtel, le jeune comte a été attaqué..* -
— Attaqué?
— Oui, quelques bandits ou tireurs d'or, je ne sais ; ce qu'il y a de certain, seulement, c'est que le malheureux comte a reçu un coup d'arquebuse en pleine poitrine . . ,
— Blessé I... fit Pavane avec vivacité.
— MortI*.. répondit Mardoche ea jouant la douleur grave et digne.
Or, pendant qu'il parlait, et tout en ayant l'air de laisser son regard errer à l'aventure ici et là, Mardoche n'avait pas cessé de suivre les diverses impressions qui se traduisaient, en signes non équivoques, sur le visage de Pavane. Mais rien, dans le cours de leur conversation, ne vint troubler la beauté sereine de la jeune fille, et le roi de la Bazoche en fut pour ses frais d'observation»
Seulement Pavane avait pâli, et sa main était devenue toute tremblante.
— Mort! répéta-t-elle, morti si jeune et si char*
mantl... Ahl ce que vous dites est-il bien vrai?
— Parbleu!.,, repartit Mardoche, s'il n'était point mort, 6erais-je ioil
— Pourquoi ôtas-vous donc venu?
— Pour le venger.
— Et vous avez pensé...
-^J'ai pensé que Guillaume de Haricourt^ ta maîtresse ou toi, vous pourriez me donner quelques renseignemetSy aveo lesquels il me serait facile de mettre la main sur le coupable. Or comme Guillaume est absent, et que ta maîtresse est partie de Paris, c'est h toi que je m'adresse*
Pavane remua la tête d'un air de doute^
— Je crains bien, répondit-elle, que mon aide ne vous serve pas beaucoup.
— C'est ce que nous verrons*
— Je ne connaissais pas le comte.
— Qu'importe, si tu connais Guillaume, ou la duchesse, ou les gens qui la servent.
— Ohl pour cela...
— Tu vois bien continua Mardocbe, il ne
s'agit que d'avoir un peu de mémoire et d'en faire un bon usage, et tiens, ajouta-t-il gaiement, en tirant de sa poche une bourse pleine d'écus d'or, voilà qui te servira merveilleusement à te rappeler, »
Pavane regarda la bourse que lui tendait Mardoche, et sa paupière se voila, comme sous une pensée douloureuse.
176 ' UN DUEL A MORl
— Que voulez-vous donc que je fasse de cet or?... balbuiia-l-elle avec émotion.
— Eh I tout ce que tu voudras, parbleu.
— Mais je n'en ai pas besoin*
— On prend toujours.
— Je n'en veux point !..•
— A ton aise, mon enfant, à ton aise ; comme je le perdrai probablement demain aux cartes ou aux dés, j'aurais autant aimé te le laisser; mais puisque tu refuses, qu'il n'en soit plus question... Voilà qui est fait.
Et Mardoche remit sa bourse dans sa poche, non sans exprimer toutefois un peu de dépit de voir ainsi repousser son offre.
Quand il releva les yeux, et comme il allait reprendre la conversatton, il aperçut deux larmes couler le long des joues de Pavane.
n poussa un cri d'étonnement et s*empara de ses mains.
— Vous pleurez, dit-il avec vivacité ; mes paroles vous ont froissée...
— Ohl ce n'est rien... répondit Pavane.
— Je m'étais trompé... J'avais cru... Je suis un imbécile, poursuivit Mardoche; c'est que, voyez-vous, ma chère enfant , il y a dans tout ceci un mystère que je veux éclaircir à tout prix. Gaston, c'est le seul ami que j'aie jamais eu, et je l'aime et je veux le venger,.. Pour arriver à mon but, je briserai tous les obstacles,
et si VOUS vouliez m' aider un peu dans cette entreprise..'.
— Moi, je ne demande pas mieux, dit la jeune fille.
— Eh bien, alors, ne pleurez pas; regardez-moi avec ces beaux yeux où je lis toute la candeur et toute la bonté de votre âme ; aimez-moi un peu de confiance, et si vous faites ce que je désire, vous aurez en moi l'ami le plus dévoué et le plus reconnaissant.
— Dites-vous bien vrai? fit Pavane, en essuyant ses larmes.
— Foi de gentilhomme I . . .
— Eh bien, messire Mardoche de ■Vandri]le, interrogez-moi comme vous Tentendrez, et soyez certain d'avance que je répondrai avec franchise à toutes les questions que vous m'adresserez.
Mardoche marchait d'étonnement en étonnement; maintenant, c'est son nom prononcé parla jeune fille qui arrêtait les paroles sur ses lèvres.
— Voyons! voyons! s'écria-t-il avec un reste de doute et de méfiance, vous savez donc mon nom?
— Certainement.
— Qui vous Ta appris?
— Je ne sais.
— Serait-ce Guillaume de Haricourt?
— Je ne lui parle jamais.
— La duchesse, alors?
— Elle ne vous connaît pas.
178 UN DUBL A MORT
— Cependant...
— Cependant, messire, voilà deux années que vous êtes élu roi de la Bazoche, et je vous ai vu...
Comme Pavane disait ces mots avec un singulier accent, Mardoche réprima un nouveau mouvement de surprise et fixa son regard indécis sur le front de la jeune fille.
— Au fait, dit-il à voix lente, c'est juste, bien
des personnes à Paris m'ont vu au cortège Vous
avez raison, mon enfant, et je ne m'étonne plus
D'ailleurs, ce n'est pas de moi qu'il s'agit... c'est de Gaston : oublions donc an moment le roi de la
Bazoche et parlons du comte de Brionne Nous
disions tout à l'heure que vous connaissiez les gens qui entourent la duchesse et Guillaume.
— Sans doute.
— Eh bien, la duchesse d'abord : quelles sont les personnes qui habitent l'hôtel?
— La duchesse seule, avec moi et un vieillard, répondit Pavane.
— Et ce vieillard serait-il capable de commeHre un crime?
— Je suis certaine que non.
— Alors, ce n'est pas de l'hôtel que le coup est p£u?ti?
— Comment l vous supposiez...
— Je ne suppose rien : qui sait? un coup d'arquebuse est si vite tiré... Sans y penser, cela arrive
tous les jours... on tue un homme par maladresse.
— Mais je vous assure...
— Je vous crois, poursuivit Mardoche, et je n'en parle plus... Mais Guillaume...
— Guillaume ?
— Il a bien quelque valet autour de lui ?
— C'est vrai.
— Vous le voyez quelquefoj^ à l'hôtel?
— Souvent.
— Ils sont plusieurs?
— Je n'en connais qu'un.
— Lequel s'appelle ?. .
— Jehan Frugaire . . .
— Etcelui-lèi,, est-il aussi vertueux que le vieillard de la duchesse?
— Jo n'en répondrais pas.
— Aà î ahî quel homme est-ce?
— Un singulier homme.
— Mais encore...
— Je le crois méchant,
— Voyez-vous cela I
— Son regard est faux, sa démarche soupçonneuse, il a toujours l'air d'épier quelqu'un... je n'aime pas me trouver avec lui...
Mardoche sourit à ces énumérations des qualités de maître Jehan Frugaire.
— Voilà, dit-il, un portrait qui ne me semble pas flatté, et je m'étonne, en vérité, que ce cher Guillaume place aussi mal sa confiance.
— Il y a peut-être une raison, dit Pavane.
— Laquelle?
— Monseigneur de Haricourt a amené ce valet du pays de Normandie..,
— Vous croyez?
— J'en suis sûre.
— C'est bon à savoir.
— D'après ce que j'ai entendu dire, Jehan Prugaîre aurait rendu plus d'un service à son maître .
— Ce dont Guillaume se montrerait reconnaissant.
— Précisément.
— C'est à merveille, fit Mardoche d'un ton ironique, et ce trait me touche, car j'y reconnais la générosité habituelle de Guillaume... Mais, après tout, il peut se tromper... Ce Jehan Frugaire ne me revient pas, d'après tout ce que vous m'en dites et je désire voir par moi-môme.
— Comment 1... vous voulez...
— Eh 1 certainement. . . Jehan Frugaire était peutêtre dans les environs le jour de l'événement, et il aurait pu savoir... Demeure-1>il avec son maître^
— H demeure derrière la Sainte-Chapelle.
— Fort bien... Demain, les environs de la Sainte-Chapelle seront visités par les clercs de la Bazoche.
Mardoche s'était levé, il remit son feutre sur son Iront et prit les mains de Pavane.
— Merci, mon enfant, lui dit-il, merci ; je n'ou«
la
es
til
la la
UN DUEL A MORT l8i
blie^aî pas ce que vous avez fait aujourd'hui pour moi, et nous nous reverrons... Mais avant de m'éloigner, je veux vous faire une recommandation.
— Dites... fit Pavane. "
— Ne parlez à personne des motifs réels de ma visite ; si Ton vous interroge à ce sujet, dites que le pauvre Gaston m'a prié, à sa dernière heure, de faire part de son triste sort à la duchesse... et que je suis venu dans le seul but de remplir cette mission... Quant au reste, que ce soit un secret pour tous.
^ — Je vous le promets.
Mardoche allait s'éloigner, cette fois; maison eût dit que, malgré lui, il se sentait retenu dans cette salle par quelque lien invisible... 11 revint sur ses pas.
— J'oublie une chose importante, mon enfant, . dit^il h Pavane en lui prenant les mains.
— Laquelle, messire? demanda la jeune tille.
— Je ne veux pas m'en aller avant de savoir votre nom, votre nom qui restera sur mes lèvres comme votre image dans mon souvenir.
— Je m'appelle Pavane...
— Eh bien. Pavane, à bientôt,
— A bientôt.
— Et si vous n'avez rien de mieux h faire, pensez quelquefois à moi, cela me fera plaisir...
— Je le ferai, messire...
-- Au revoir donc,
f82 UN DUEL A MORT
— Au revoir.
Mardoche pressa les mains de la jeune ûlle et . franchit presque aussitôt le seuil de la porte, laissant Pavane rêveuse, pensive, chagrine, mais heureuse comme elle ne Tavait encore jamcds été.
— Qui sait, pensa-i-elle en allant s'agenouiller fi un prie-Dieu, il m* aimera peut-être quelque jour!...
TISION
Le lecteur n'a pas cru un seul instant à la mort de Gaston de Brionne. — S'il y a cm, qu'il se rassure.
Gaston n'est pas mort des suites de sa blessure : accueilli dans la chambre de Mardoche, entouré des soins les plus attentifs, il est peu à peu revenu à la vie, et, au moment où nous le retrouvons, toute inquiétude a disparu ; l'homme de l'art, qui ne l'a pas quitté, a déclaré, le matin même , qu'il était hors de danger.
Malgré cette assurance, cependant, Gaston est profondément triste.
Soit que le souvenir de Gabrielle et la certitude des dangers qu'elle court aigrissent son esprit et assombrissent sa pensée^ soitqu'un autre sentiment
jette en lui une agitation et une amertume inaccoutumées, le jeune comte passe ses journées et ses nuits dans rimpatience et l'hésitation; plus d'une fois il a tenté de s'échapper de cette demeure, dont rhôte Ta arraché à une mort certaine, et à toutes les questions, toutes les instances de Mardoche, et il n'a pu opposer jusqu'à ce jour qu'un silence et un embarras inexplicables.
Que se passe-t-il donc en lui, et pourquoi ces hésitations, cet embarras, ces impatiences, qui ressemblent presque à de l'ingratitude?
Gaston n'est point ingrat, il a pour Mardoche une de ces fortes et solides amitiés, que l'on peut ébranler, mais qui restent toujours debout, malgré les assauts qu'elles essuient.
Seulement, les circonstances ont rapproché un moment le jeune comte de Guillaume, et un mot terrible de ce dernier a sufQ pour jeter dans son âme le plus affreux de tous les soupQons.
C'était une nuit I
Il y avait une semaine à peine que Gaston et Guillaume étaient arrivés à Paris, et leurs recherches n'avaient abouti jusqu'alors à aucun résultat.
Gaston se multipliait; mais toutes ses démarches allaient fatalement échouer contre un obstacle invisible qu'il était impuissant à renverser. Guillaume usait toute sa rhétorique pour lui prouver qu'i^ devait prendre patience et attendre, et Une réussissait
qu'à irriter davantage rimpatience du comte de Brionne.
Alors, la pensée vint à ce dernier de s'adresser à Mardoche de Vandrille.
n aurait dû y penser plus tôt, sans doute, mais il avait, en arrivant à Paris, l'esprit tellement plein de Gabrielle, il avait tant de confiance dans la sainteté de sa cause, qu'il espérait que Dieu opérerait im miracle en sa faveur. H ne voulait pas, d'aDleurs, se laisser distraire par aucune préoccupation étrangère, et l'aide de Guillaume lui paraissait, en ce moment, plus sérieuse que celle de Mardoche.
Toutefois, rinsuccès de ses premières tentatives l'amena naturellement à changer d'avis, et il fit part de ses nouvelles dispositions à Guillaume , qui était son seul conseil.
C^était la nuit, ainsi que nous le disions.
Guillaume et Gaston étaient assis auprès d'une haute cheminée, dans laquelle pétillait un bon feu. Les flammes d'or grimpaient en chantant au fond du foyer. Les deux amis devisaient, en attendant l'heure de se retirer.
Dès les premiers mots que Gaston fit entendre de ses dispositions à l'égard de Mardoche, Guillaume fronça le sourcil.
— Çà, êtes-vous fou, mon amil s'écria-t-il brusquement, et avec une certaine hauteur pleine de rudesse; je vous croyais entièrement guéri de cette
malheureuse amitié... il paraît qu'il n'en est rien.
— Et pourquoi voudriez-vous donc que je renonçasse à Tamitié de Mardoche? demanda Gaston.
— Parce qu'il en est indigne.
— Luil
— Lui-môme.
— C'est impossible, Guillaume; votre aversion pour lui vous aveugle, et si je comprends vos paroles amères et pleines de soupçon, moi, qui le connais et qui l'aime, je vous dis que vous vous trompez.
— C'est vous, Gaston, qui vous laissez tromper par ces témoignages de dévouement et d'amitié dont Mardoche est fort prodigue; mais moi, je ne me paye pas de ces démonstrations, et je vous répète...
Le comte de Brionne prit avec vivacité la main do Guillaume et le regarda en face d'un air assuré.
— Guillaume, lui dit-il d'une voix grave et ferme, ce n'est pas la première fois que vous tenez de pareils propos sur Mardoche de Vandrille, et je vous déclare qu'il m'est pénible de les entendre; une fois pour toutes, expliquez-vous donc franchement à ce siyet... Ou Mardoche a forfait à l'honneur, et alors il est indigne de mon amitié et je la lui retire, ou vous vous êtes trompé sur son compte, et alors c'est à moi de le défendre contre les calomnies qui l'attaquent. Parlez donc, Guillaume, parlez, je vous en prie.
Guillaume, ainsi interpellé, ne pouvait pas hésiter èi répondre ; il sourit amèrement, retira sa main deTétreinte du jeune comte et haussa les épaules.
— Je parlerai, puisque vous le voulez, réponditil, et quoi qu'il m'en coûte de rompre une amitié aussi vieille et de vous enlever encore cette illusion, je vous dirai toute la vérité. D y a déjà longtemps, d'ailleurs, que je désirais remplir ce devoir, et s'il vous en souvient, Gaston, la nuit pendant laquelle Blanche nous a été ravie, j'ai été sur le point de tout vous avouer.
— Je m'en souviens ... fit Gaston, mais quel rapport?...
— Plût à Dieu, poursuivit Guillaume, que je vous eusse alors tout découvert, car je vous aurais peut-être épargné bien des inquiétudes.
-Je ne comprends pas...
— Vous allez comprendre, mon ami... Avant que Blanche mourût empoisonnée, elle avait été blessée d'un coup d'arquebuse au moment où vous retourniez à Vemon avec elle.
— Tous les détails de cet événement, objecta Gaston, sont encore présents à ma mémoire, comme s'ils s'étaient passés hier.
— Eh bien, si vous avez parfois réfléchi aux circonstances qui ont accompagné cet événement, vous avez dû penser que ce coup d'arquebuse aurait bien pu s'être trompé d'adresse en atteignant Blanche.
— Cette idée m'est venue, en effet...
— Et, alors, quelle main soupçonniez-vous, mon ami?
— Aucune.
— Cependant, le hasard seul ne pouvait avoir placé là, précisément sur votre passage, une arquebuse chargée de vous envoyer la mort.
— Sans doute.
— L'assassin avait été commandé par quelqu'un... un ennemi.
— Mais je n'en avais pas.
— t)n ne les connaît jamais... Et puis, à défaut d'ennemi, on a des amis.
— De qui voulez-vous parler?
— Moi?
— Oui, vous, Guillaume ; vous avez une arrièrepensée en me parlant ainsi... le soupçon est dans votre esprit... vous hésitez... vous vous troublez I. Guillaume, parlez ; cet assassinat, vous savez par qui ii avait été préparé... Ahl ce n'est pas Mardoche^ au moins...
— Qui saitl
— Calomnie.
— Bahl...
— Oh I parlez, parlez donc... je vous en prie, je le veux...
Guillaume regarda Gaston d'un air ironique et lui frappa sur Tépaule.
— Cette vivacité me plaît, Gaston, lui dit-il d'un
ion de protection; elle me prouve que vous aimez Dien et que vous savez, au besoin, défendre vos amis...
— Parlez-moi de Mardoche, interrompit le jeure comte.
— Parlons de Mardoche, si vous voulez... ou de GoeUe, si vous l'aimez mieux.
— Goelle ! fit le jeune comte.
— Mardoche le connaît beaucoup...
— Je l'ignorais.
— Moi, je Tai appris depuis...
— Mais enfin, Guillaume, expliquez-moi quel intérêt Mardoche aurait pu avoir à préparer un pareil assassinat.
— Vous ne devinez pas...
— Je chercherais en vain.
— Eh bien I répondez à votre tour, Gaston : avezvous jamais connu une maltresse à Mardoche?
— Jamais.
— Vous a-t-il quelquefois entretenu de quelque jeune fille qu'il aurait aimée?
— Je ne m'en souviens pas.
— Cependant il ne vous cachait rien de ses secrets ?
— Je le pensais, du moins.
— En le pensant, vous vous trompiez, mon amû. Mardoche aimait...
— A Paris?
— A Vernon...
100 UN DUBL ▲ MORT
— Est-ce possible?
— J'en ai des preuves.
— Mais je ne vois...
— Mardoche aimait, mais, comme bien d'autres, il aimait sans espoir; la jeune fille dont l'amour eût pu faire sa vie heureuse et enviée en avait choisi un autre.
— Que dites-vous?
— Oh! rien qui ne soit vrai et que vous ne puissiez vérifier, quand le désir vous en prendra... Tenez, vous ne savez peut-être pas, vous, Gaston, ce que c'est qu'aimer sans espoir, nourrir dans son cœur une jalousie implacable, qui se plaît à le dé* chirer ; vous ne savez pas quelle existence est cellelà, et avec quelle facilité, une fois sur cette pente, on arrive jusqu'au dernier degré du crime...
— Guillaume I
— Dieu garde votre vie de pareils tourments, mon ami.
— Mais cette jeune fiilei?
— Elle en aimait un autre.
— Et cet autre ?
— Faut-il vous le nommer?
— Gabrielle 1 fit Gaston avec un cri.
— Ds s'étaient connus depuis longtemps, poursuivit Guillaume ; l'amitié qu'on lui témoignait avait trompé Mardoche; il a cru trop tôt au bonheur, et son désespoir fut profond.
Gaston laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et
demeura quelques minutes pensif et rêveur. Quand il releva le front, il était affreusement pâle.
— Mais enfin, reprit-il, comme s'il eût cherché à se tromper encore lui-même, mon union avec Blanche rendait la liberté à Gabrielle.
— Certes.
— Mardoche pouvait donc espérer que le temps adoucirait ses regrets, qu'elle oublierait peut-être., et qu'un autre amour...
Guillaume haussa les épaules d'un air de pitié.
— Il n'y a que les morts que Ton oublie bien, dit-il d'une voix sarcastique et avec un ricanement singulier.
Cette conversation avait douloureusement impressionné Gaston, et quand, plus tard, il revit Mardoche, il éprouva pour lui, on se le rappelle, un mouvement de répulsion.
Bien qu'il ne pût croire à un crime de sa part, cependant, les insinuations de Guillaume avaient produit leur efTet, et quand, atteint d'un coup mortel, au sortir de l'hôtel de la duchesse de Frileuse, Gaston aperçut à son réveil le roi de la Bazocho assis à ses côtés, un frisson parcourut ses membres, et tous les soupçons que la haine de Guillaume lui avait soufflés revinrent en foule assiéger son esprit.
Alors, les accusations qu'il avait longtemps repoussées se dressèrent de nouveau entre lui et Mardoche; cet acharnement qu'on mettait à le
poursuivre trouva son explication naturelle dans l'amour du jeune clerc pour Gabrielle ; mille fantômes, d'ailleurs, passaient, la nttît, près de son chevet, agité par la fièvre, et dans ces fantômes, que son imagination en délire éveillait autour de lui, il croyait reconnaître tour à tour et l'image de Gabriçlle et celle de Mardoche.
Toujours et partout ce dernier I
Depuis que Gaston s'était |vu transporté chez le roi de la Bazoche, il n'avait eu aucune nouvelle du dehors. Il ignorait donc complètement ce qu'étaient devenus Guillaume et Gabrielle.
Pendant quelques jours, il avait bien vu le sire de Longueville lui prodiguer les soins les plus touchants, mais celui-là aussi était parti tout à coup, et le jeune comte ne l'avait plus revu.
Mardoche l'avait remplacé.
U faut dire que ce dernier ne négligeait aucun soin pour que Gaston se rétablît promptement. Chaque jour, un homme de l'art passait une heure près de son lit, et, ainsi que nous l'avons dit, sa guérison devait être prochaine.
Cette assurance aurait dû calmer les soupçons de Gaston et le rappeler à des sentiments plus dignes de lui et de Mardoche; mais l'inoertitude dans laquelle il se trouvait entretenait dans son cœur une sourde irritation, qu'il ne pouvait toujours maîtriser.
Quelquefois des paroles amères lui étaient
échappées en présence de Mardoche, et ce dernier, au lieu de s'en fâcher, avait attribué cette amertume à la fièvre qui ne le quittait pas encore.
Mardoche ne pouvait pas croire à un autre sentiment.
Une fois môme, que Gaston avait paru faille allusion à l'amour de son ami pour sa fiancée, Mardoche s'était contenté de sourire et avait haussé les épaules.
— Allons, essaya-t-il de dire gaiement, dans ces insinuations que la souffrance t'arrache, je reconnais encore l'esprit de Guillaume ; mais patience, mon ami, dans quelques jours tu apprendras jusqu'oïl peuvent aller l'amitié et le dévouement de Mardoche.
Et comme Gaston le regardait étonné et cherchait à comprendre le sens caché de ses paroles :
— Bah I ajouta-t-il avec insouciance, la duchesse de Frileuse n'est pas seule à connaître la favorite de François le grand nez * /
Gaston s'était tu; mais ces quelques mots avaient jeté dans son cœur le germe d'une ardente curiosité.
Pendant plusieurs nuits, il ne dormit pas.
Qu'avait donc voulu dire Mardoche? Était-il vrai qu'il aimât Diane? était-il possible qu'il sautât Gabrielle?