‹ Un éclair avant la foudre ou Le communisme et ses causesChapitre 124 sur 162 · PREMIER FAIT, OU PREMIER EXEMPLE DE COMMUNISME · texte numérisé non relu

PREMIER FAIT, OU PREMIER EXEMPLE DE COMMUNISME

Vétat, par la négation du droit divin , comme source unique des pouvoirs, a arraché , par rapport à lui et à U égard de toutes les propriétés, jusqu'aux racines mêmes du droit, et lui substituant, par une conséquence nécessaire , la force brutale, il a posé les bases du plus vaste communisme.

Domini est terra, et plenitudo cjus : orbis terrarum, et uniuersi qui habitant in eo.

La terre est au Seigneur, ainsi que tout ce qu'elle renferme ; a lui appartiennent l'univers et tous ceux qui l'habitent.

[Psaume 23, v. 1.)

iVcm est enim potestas nisi a Deo : quœ autan sunt, a Deo ordinattv sunt.

Il n'y a donc de pouvoir que de Dieu : et ceux qui exislent sont établis de Dieu selon l'ordre. (5. Paul aux Romains, eh. 13 , ». 1.)

Dieu étant seul créateur, seul auteur, seul conservateur de l'homme et des sociétés, de la terre et de tous les êtres qui l'habitent, en étant, par conséquent, Tunique maître, le maître absolu, universel , nécessaire, il est évident qu'il n'y a point, qu'il ne

SECONDE PARTIE. n

peut point y avoir de droits, d'autorité, de pouvoir quelconque, qui ne viennent de lui , qui ne soient une délégation , une conséquence de ses droits, de son autorité suprême et de sa souveraineté infinie.

Il est évident encore qu'aucun de ces droits, ou de ces pouvoirs ainsi délégués, n'est et ne peut être absolu, indépendant de Dieu et de ses lois , encore moins contraire à la fin dernière qu'il s'est proposée en les déléguant, et qui ne peut être autre que lui-même et sa gloire.

Il n'y a point, il ne peut point y avoir d'exception à ces principes. Ou il n'y a point de Dieu, ou s'il existe, il est ainsi : il est celui qui est, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs , le Maître des maîtres, et son domaine souverain s'étend et s'étendra éternellement sur tout ce qui est, sur tout ce qui sera, et qui n'est et ne peut être que par lui. Aussi , comme nous l'avons démontré, le fondement, le point de départ logique du communisme, est-il la négation de Dieu, la négation de ses lois ou de la religion.

Or, s'il en est ainsi de tous les droits, de toutes les autorités , de tous les pouvoirs, au point que nier Dieu , c'est les renverser tous, et en arracher jusqu'au fondement, jusqu'à la racine, jusqu'à la raison d'être , qui ne voit clairement que, plus ces droits sont étendus et ces autorités élevées , plus leur délégation de Dieu et leur dépendance de ses lois sont nécessaires, et que, par conséquent, nier

l'origine divine de la souveraineté dans les élats , le droit divin des puissances qui commandent aux sociétés, c'est les démolir elles-mêmes par la base, et en ébranlant l'ordre social tout entier, ébranler par là même tous les autres droits?

« Le christianisme, disait en 1829 M. de Lamente nais, enseigne aux hommes qu'aucun autre hom- « me n'a sur eux, par lui-même, d'empire légitime « et naturel ; qu'à Dieu seul appartient la vraie sou- « veraineté ; mais comme il veut l'ordre, et que nul x ordre ne serait possible sans un pouvoir qui le « conserve , il a préposé sur chaque nation un chei « (ou pouvoir dirigeant) pour la conduire,'/// unam- « quamque gentem prœposuit rectorem. (Eccl. 17. k 14.) Ce chef (ce pouvoir dirigeant) est son mite nistre pour le bien, et il n'a de puissance que celle (f qu'il lui communique; car c'est de lui que toute « paternité, tout pouvoir dans le ciel et sur la terre, « tire son nom (Ephes. 35.), c'est-à-dire, son droit , « son autorité; et quand l'antiquité païenne pro- « nonçait cette sentence : Le roi est l'image vivante « de Dieu, elle énonçait le même dogme proclamé « en tous lieux par la tradition. Il y a donc pour « les chrétiens des souverainetés légitimes (1) ,

(1) Ainsi par légitimité, ou droit divin, nous le faisons remarquer tout d'abord, et qu'on ne nous fasse pas dire ce que nous n'avons jamais pensé, ce que jamais aucun théologien catholique n'a enseigné, nous n'entendons pas l'inféodation a un nomme quelconque, mais tout pouvoir démocratique ou monarchique qui vient de Dieu par la loi fondamentale du pays , comme nous l'expliquerons plus tard ,

« parce qu'elles dérivent de la souveraineté primi- « tive et absolue exclusivement propre à Dieu ; en « obéissant au pouvoir qui vient de lui, c'est à lui « seul qu'ils obéissent. » {Progrès de la Révolution , pag. 38 et 39.)

Cette souveraineté en efÇet, cette puissance de commander aux sociétés et aux membres qui les composent , cette autorité suprême , n'est-ce pas , dit Fénélon avec tous les publicistes et les théologiens , un pouvoir de faire des lois et d'en punir le violement, même par la mort(i); le droit d'imposer des obligations à la conscience, et d'employer, s'il le faut, la force elle-même pour les faire remplir? Mais quel est donc l'homme, quels sont donc les hommes qui possèdent par eux-mêmes un semblable droit, une telle autorité sur les autres? Tous les hommes ne sont-ils pas, par eux-mêmes et par une identité de nature , frères et égaux en droits, et par là même radicalement impuissants à imposer des obligations de conscience ?

On dit : C'est l'empereur , c'est le roi , c'est la chambre , c'est le peuple, c'est l'état qui est maître, qui est souverain. (2) Souverain de qui? maître

en sorte qu'à nos yeux le citoyen d'Amérique ou l'habitant du canton d'Uri, en demeurant fidèle à la loi ou constitution républicaine de son pays, est tout aussi légitimiste que l'espagnol ou le napolitain défendant la constitution monarchique du sien.

(1) Essai philosophique sur le gouvernement c«/v7,chap. 6.

(2) Il est bien évident que tout ce que nous allons dire sur la souveraineté en général , sur la souveraineté des rois comme sur celle des peuples, ne s'entend et ne peut s'entendre que des sou-

de quoi? De mes biens? de ma vie? Où sont leurs titres d'auteur, et de propriété par conséquent, sur toutes ces choses? — De ma pensée, de ma conscience ? C'est une moquerie. On n'oserait le dire sérieusement, lorsqu'on en proclame, surtout avec tant d'emphase, la liberté absolue, la souveraine indépendance.

Et puis, qu'est-ce que cet empereur? qu'est-ce que ce roi par lui-même? un homme, un homme comme les autres; souvent moins robuste, moins instruit, moins habile, moins vertueux, moins fort, et physiquement et moralement, que le grand nombre des autres. Et quand il aurait tous ces genres de force, ces forces, après tout, constituent-elles, peuvent-elles constituer le droit ? Et si elles pouvaient le constituer dans la première, la plus élevée, la plus souveraine de toutes les possessions, comment et pourquoi ne le constitueraient-elles pas dans toutes Les autres? Les fortunes, les maisons, les biens, les terres, appartiendraient donc de droit aux plus forts , aux plus instruits, aux plus habiles, aux plus vertueux: nous voilà en plein communisme. Et que deviendront les faibles, les ignorants, les malhabiles? Et qui sera juge de cette force, de cette instruction, de cette habileté, de cette vertu? Qui même aura le droit de les définir

verainetés constituées en dehors du droit divin , impies, indépendantes de toute loi, et comme le communisme les veut et a besoin de les vouloir, despotisme sans frein , sans limites, et tel qu'il apparaît à la décadente de toutes les sociétés païennes-

souverainement? Nous voilà convulsivement courbés sous le plus violent despotisme, ou nous arrachant, dans les déchirements de la plus sanglante anarchie , les derniers lambeaux de l'ordre social !

C'est l'état, ajoute-t-on, c'est le peuple à qui appartiennent cette autorité suprême, cette souveraineté ; c'est de lui , c'est d'eux qu'elles émanent.

Mais qu'est-ce que l'état? un mot vide de sens, ou quelques hommes qui, par eux-mêmes et par la nature, n'ont pas plus de droit que les autres. Qu'est-ce que le peuple ? Un homme d'état célèbre, qu'un journal appelait naguères le dernier jeton de l'ordre, a dit et imprimé : « Pour le compren- « dre, il faut se figurer l'état, non pas comme un « despote qui commande au nom de son intérêt « égoïste , mais la société elle-même commandant « dans l'intérêt de tous; il faut se figurer l'état, non « pas comme un pouvoir dont on combat dans « le moment les tendances politiques , ou une dy- « nastie à laquelle on refuse ses affections ; il faut « voir dans l'état , l'état lui-même , c'est-à-dire , « l'ensemble de tous les citoyens, non-seulement « ceux qui sont, mais ceux qui ont été et qui se- « ront, la nation en un mot, avec son passé et son « avenir.... Certes, un tel état a bien le droit de « vouloir.... »

Ainsi, l'état, le peuple souverain qui a le droit de vouloir, qui a le droit de commander à ma conscience, c'est Tensemble de tous les citoyens , nonseulement ceux qui sont , mais ceux qui ont été et

qui seront; c'est la France au moyen âge; ce sont tous les citoyens qui ont vécu au temps de Clovis, de Charlemagne, de saint Louis, de Louis XIV; tous ceux qui seront dans un siècle, dans deux siècles, dans mille ans, dans dix mille ans, si la France et le monde vont jusque là. Je ne crois pas que, depuis que le soleil éclaire la terre, il se soit dit, et au milieu des applaudissements d'une grande et illustre assemblée, une chose aussi exorbitante au jugement du bon sens. Qu'est-ce que cette souveraineté tripartite , dont la première part n'existe plus depuis des siècles, et dont la troisième n'existe pas encore et n'existera peut-être jamais? Que veutelle ? que peut-elle vouloir et me commander ? Quels sont ses droits sur moi, qui existe maintenant, ses droits sur ma conscience et ma raison? Dans la part même rigoureusement possible : l'ensemble des citoyens actuellement existants , comment, par la nature, en dehors du droit divin, établir une souveraineté quelconque, une autorité suprême et à laquelle tous doivent obéir? Qu'estce d'abord que cet ensemble? Comment le constater? Où est-il ? où est sa voix ? où sont ses ordres? Dans le communisme et les corps-francs, ou dans la noblesse et la bourgeoisie? Dans les électeurs à cent écus, ou dans le suffrage universel? Dans le vote direct, ou dans le vote à deux degrés? Dans les électeurs, dans les éligibles, ou dans les élus? Dans îes républicains, ou dans les monarchistes? Dans les partisans de la branche cadette , ou .dans les

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partisans de la branche aînée, ou des Bonaparte? Dans les républicains de la veille, ou dans les républicains du lendemain ? Dans tout cela ? Mais qu'est-ce que tout cela, sinon le flux et le reflux d'une mer de contradictions dont toutes les gouttes d'eau se repoussent ? Qu'on nous explique donc ce mystère , ou qu'on nous montre le droit qu'on a reçu de Dieu de nous imposer la foi à des choses contradictoires?

Et puis, dans cet ensemble qui constitue la souveraineté, les femmes et les jeunes gens au-dessous de vingt-un ans, sont-ils compris, ou en sont-ils exclus? Exclus par qui et de quel droit? Qui donc a le pouvoir de restreindre ainsi , de limiter ou d'étendre la souveraineté humaine ? Combien de jeunes gens de dix-huit ans, de vingt ans, de vingt ans et onze mois, ont plus d'intelligence et d'instruction , plus de rectitude et d'indépendance dans leurs opinions, que d'autres hommes de vingt-cinq, soixante et quatre-vingt-dix ans ! Combien de femmes ont plus de vertus , plus de conscience , plus de fermeté , plus d'habileté et d'intelligence pratique des affaires , des intérêts, des libertés nécessaires, des droits et des devoirs de la famille et de la société, qu'un grand nombre d'hommes ! (i)

(1) Récemment encore, n'était-ce pas une femme , la célèbre citoyenne Georges Sand , à qui le Gouvernement provisoire confiait !a rédaction des fameux Bulletins de la république , et le soin de former la nation entière et tous les électeurs hommes , à l'exercice de leur droit de souveraineté?

l4 LE COMMUNISME ET SES CAUSES.

Cet ensemble de tous les citoyens en qui réside la souveraineté , comment ensuite l'exercera-t-il ? Par quels procédés réduira-t-il à l'acte le pouvoir suprême de faire les lois, d'en juger les transgresseurs, de les punir même par la mort, de faire la guerre et la paix , d'administrer et de régler souverainement tant d'intérêts divers?

— Par lui-même, et dans lequel que ce soit de ces attributs de la souveraineté ? C'est impossible. Qu'est-ce donc alors qu'une souveraineté que le souverain ne peut jamais, et en quoi que ce soit, réduire à l'acte?

— Par des délégués , des mandataires? Quelles seront les conditions de cette délégation , l'étendue ou les limites de ces mandats ? Et qui donc, autre que le souverain lui-même, aura le droit de les poser, de les définir? et comment, par quel moyen le pourra-t-il ?

Dans les choix de la souveraineté, dans la manifestation de sa volonté , l'unanimité des citoyens sera-t-elle requise? Et alors, de quoi, de qui cette souveraineté sera-t-elle souveraine? D'elle-même? mais ce n'est plus une souveraineté, c'est l'indépendance indéfinie de chaque citoyen, de chaque volonté, de chaque caprice; c'est la dissolution de tous les liens, la plus radicale anarchie. Et puis, de fait, cette unanimité n'est-elle pas impossible?

La majorité suffira-t-elle pour constituer la souveraineté? Quelle majorité? qui en réglera les conditions? Nous voilà rejetés dans un abîme sans bords

comme sans fond , où il est impossible à la raison qui se rend compte de trouver où poser le pied.

Ces difficultés, quoiqu'insolubles, fussent-elles résolues, cette majorité, qui aura le droit de la constater d'une manière certaine, d'établir, sans crainte d'errer, que tous les citoyens ont été inscrits, que tous ont voté avec connaissance de cause , et que la majorité a été d'un côté ou d'un autre?

Cette majorité, pût-elle être constatée, existâtelle certaine, immense, quel droit aurait-elle, par elle-même ou par la nature , de commander à la conscience et à la raison de la minorité , cette minorité ne se composât-elle que de quelques individus ? Est-ce de cette majorité , qu'individus de la minorité , nous avons reçu l'intelligence , la volonté , une âme qui pense, qui juge , et qui , par nature, par essence , a le droit de se déterminer librement ? Est-ce même de cette majorité, qu'individus de la minorité, nous avons reçu nos corps, des yeux pourvoir, des oreilles pour entendre, une langue pour parler , des biens , des droits ? Peut-elle donner ou communiquer aux autres ce qu'elle-même ne possède que par emprunt , ce qu'elle n'a jamais possédé comme auteur ? Et si elle n'a aucune qualité iï auteur sur notre conscience, sur notre raison, sur notre volonté, sur notre âme , sur nos corps et sur nos biens , sur quels titres fonderait-elle donc ses droits de souveraine autorité sur toutes ces choses ?

Sur la force numérique , sans doute, de toutes

ib LE COMMUNISME ET SES CALSES.

les forces la plus brutale?(i) Alors, ne parlons plus de société, de droits , de devoirs , de liberté , d'égalité, de fraternité, de civilisation , de progrès, mais votons, par assis ou levé et à la majorité des voix, comme dans la République-Cabet , la suppression de toute religion , et tombons à genoux devant la poudre à canon ou la vapeur ! Les vaisseaux négriers ont droit de souveraineté sur les Africains qu'ils enlèvent; les torys ou les wigs, sur l'Irlande qu'ils dépeuplent et qu'ils asservissent; les brigands de grands chemins, sur les passants qu'ils détroussent ou qu'ils tuent ; les Druses , sur les Maronites, enfants, femmes et vieillards, qu'ils dépouillent, violent et assassinent; Robespierre et la Montagne , sur les prêtres et les Girondins , qu'ils emprisonnent et qu'ils égorgent; les corps Francs et les protestants Suisses, sur les cantons catholi-

(1) Le citoyen Proudlion l'avouait lui-même, à l'Assemblée nationale, dans le discours fameux qui a tant excité de colères : « Que sommes-nous, avec notre mandat, je vous le demande ? un « fait, rien de plus. En fait, nous passons pour les délégués du peu- « pie et les dépositaires de sa souveraineté : à ce titre, nous exer- « çons le pouvoir dans sa plénitude, et nos décisions ont force de « loi. Mais en droit , en principe , nous ne sommes rien , parce « que nous ne sommes constitués sur rien; parce que ce suffrage « universel lui-même, qui nous a faits ce que nous sommes, est dé- « pourvu de principe et de base... ; parce que rien n'en établit la « légitimité et l'authenticité ; parce qu'enfin toute notre autorité « procède de la force, et toute réunion de citoyens ayant une force « suffisante peutrevendiquer vis-à-vis de nous une autorité égale... « Ce qui nous régit en ce moment , ce n'est point la loi ni le droit , « c'est la force , ou , si vous aimez mieux , c'est la îu cossité ; c'est * en d'autres termes la providence. [Moniteur, 1" août 18 1S.)

ques qu'ils oppriment; Mamiani et ses bandes de sicaires, sur Pie IX, ses ministres et ses cardinaux, qu'ils emprisonnent, qu'ils égorgent ou qu'ils proscrivent; le socialisme et le communisme, sur toutes les places et sur toutes les propriétés dont ils veulent s'emparer !

Les peuples et les majorités, par eux-mêmes ou par la nature, n'ont donc pas plus que les rois la souveraineté. C'est donc dans Dieu seul, créateur et conservateur des peuples et des individus, qu'elle réside, pleine, absolue, nécessaire, inaliénable, éternelle , infinie ; lui seul peut la communiquer ou la déléguer en partie; de lui seul elle peut descendre et aux conditions qu'il veut. De là , la nécessité absolue de ce droit divin tant blasphémé, si indignement renié par tous les partis , et d'où découle tellement tout autre droit, que nous ne pouvons le rejeter sans rejeter l'ordre social tout entier, sans arracher à leur fondement toute liberté, toute égalité, toute fraternité, toute dignité humaine, toute justice et toute morale; sans poser en principe la force brutale, ou le joug écrasant et aveugle de l'homme sur l'homme; sans précipiter, par conséquent, la société tout entière dans les horreurs de la servitude ou de l'anarchie, et les irrémédiables abîmes d'une barbarie sans frein.

Mais si , le droit de commander avec une autorité suprême étant nécessaire à la société , si , tous les hommes étant égaux en droits parla nature , il suit évidemment et incontestablement que le pouvoir

est de droit divin , ou qu'il ne peut venir que de Dieu, et que ce n'est pas seulement la foi, mais la raison et la nature qui disent avec saint Paul : \on est polestas nisi a Deo; l'idée de Dieu ne nous fait-elle pas connaître également par quel canal , par quelle voie , le pouvoir descend de lui , aux uummes qui en sont dépositaires?

Dieu est la justice; il est la sagesse , il est l'ordre dans sa plus haute et sa plus vaste acception ; et c'est pour conserver la justice et l'ordre dans les sociétés qu'il leur a fait du pouvoir suprême une nécessité. C'est donc par des voies de justice et d'ordre que le pouvoir souverain sera donné aux hommes. Tout pouvoir vraiment souverain, dit l'Apôtre, vient de Dieu ; or, les puissances humaines sous lesquelles nous vivons, ajoute-t-il, sont établies de Dieu selon l'ordre : Quœ autem sunt , a Deo ordinatœ sunt. De même que c'est par les lois du monde physique que Dieu lui donne le mouvement et la fécondité , par les lois du corps humain que Dieu lui donne et lui conserve la vie, de même c'est par les lois intimes, leges intimée, par les lois fondamentales qui constituent les sociétés civiles, que Dieu communique à un, à plusieurs ou à tous, le pouvoir nécessaire aux sociétés pour vivre et se perpétuer. De là le mot légitime , pour indiquer la transmission de la propriété par héritage, selon la loi intime de la famille; de là le mot légitimité, pour marquer le mode de transmission du pouvoir souverain, établi par la loi constitutive des états,

qu'ils soient républicains ou qu'ils soient monarchiques.

Ces lois varient selon les temps et les lieux. Ici c'est l'élection , là c'est l'hérédité, plus loin c'est l'une et l'autre. Quelquefois, et ces voies se nomment extraordinaires , c'est la conquête dans une guerre juste, un traité, une alliance, fondés, non sur la force, mais sur l'équité et pour le bien des peuples. Tous ces modes, différents par la forme , le sont souvent plus encore par le fonds. Tantôt la loi transmet le pouvoir tout entier à une seule personne , tantôt elle le partage entre plusieurs ; ici elle le confie aux mains du peuple, qui le garde ou le délègue en tout ou en partie à ses élus ; ailleurs , elle le donne à un ou à plusieurs corps et à certaines conditions ; partout elle impose pour règle de son exercice le bien du peuple, et réserve à chaque citoyen , comme sacrés et imprescriptibles, des droits qui ne relèvent que de Dieu.

« Dans tout gouvernement , dit Fénélon , il faut a qu'il y ait une puissance souveraine qui fasse des «lois et qui en punisse le violement par la mort. « Cette puissance suprême dérive immédiatement « de Dieu , qui a seul le droit , comme souverain « être et comme suprême raison , de régler sa créait ture et d'en punir le dérèglement. L'élection , la « succession , la conquête juste , tous les autres « moyens de parvenir à la souveraineté , ne sont que « les canaux par où elle coule , et nullement la source « d'où elle découle ; ce ne sont que des lois civiles,

« pour régler la distribution d'un droit qui appar-

« TIENT ORIGINAIREMENT AU SOUVERAIN ÊTRE. » « Les

« formes de gouvernement sont arbitraires (en elles- « mêmes); mais quand l'autorité suprême est une « fois fixée dans un seul ou dans plusieurs , d'une « manière monarchique, aristocratique , populaire « ou mixte , il n'est plus permis de se révolter con-

« tre ses décisions Croire, par conséquent, qu'elle

« réside originairement dans le peuple, et qu'elle « appartient toujours au plus grand nombre, est un « principe qui tend a l'anéantissement de toute « société. Deux ou trois chefs hardis peuvent en « tout temps assembler le peuple dans un assez « grand nombre, pour s'appeler la majeure partie « de l'état, pour tout entreprendre et pour tout « exécuter par la pluralité et la force, sans ordre, « sans règle et sans justice. » [Essai philosophique sur le gouvernement civil. Conclusion. )

Le désordre , la violence , la révolte, la tyrannie, la force brutale, quoique permis de Dieu, ne peuvent donc pas donner le droit , et surtout le premier de tous, la souveraineté. « La simple permis- « sion divine , dit encore Fénélon, ne donne jamais « aucun droit. Il faut être soumis à tout ce que « Dieu permet , mais il ne faut pas l'approuver a comme juste. Il y a une grande différence entre a obéir au roi (de fait ou) de providence , et recon- « naître son droit comme légitime. 11 faut sans doute « payer les taxes qu'un usurpateur impose, obéir « aux lois civiles qu'il fait, se soumettre générale*

c ment à toutes ses ordonnances , qui sont nècessai- « res pour conserver V ordre et la paix de la société , « mais il ne faut jamais que cette obéissance aille « jusqu'à approuver l'injustice de son usurpation, c beaucoup moins à jurer qu'il a droit à la couronne « dont il s'est emparé par violence. « Il est cer- « tain, dit le célèbre Grotius, que les actes de ju- « ridiction qu'exerce un usurpateur qui est en pos- « session, ont le pouvoir d'obliger, non en vertu « de son droit, car il n'en a aucun , mais parce que « celui qui a le vrai droit sur l'état, aime mieux que « les choses que l'usurpateur ordonne aient lieu « dans cet intervalle , que de voir ses états dans une « contusion déplorable, comme ils demeureraient « sans doute, si l'on en abolissait les lois et si l'on « interrompait l'exercice de la justice.» (Ibid.ch.

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