‹ Un éclair avant la foudre ou Le communisme et ses causesChapitre 125 sur 162 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

« Un conquérant injuste, dit également le cardinal Maur Capellari , plus tard Grégoire XYI, dans son savant ouvrage : Triomphe du Saint-Siège et de F Église ( Disc, prêlim. pag. ^2. traduct. de ïabbè James), ne peut jamais, malgré sa puissance, dépouiller de ses droits la nation injustement conquise ; il pourra l'assujettir par la force, renverser ses tribunaux, lui ôter ses magistrats, mettre à mort ses représentants; mais il ne pourra jamais, sans son consentement exprès ou tacite, lui enlever ses droits à ces magistrats , à ces tribunaux , à cette lorme de gouvernement qui constituaient son indépendance. De même un monarque pourra être

précipité de son trône par une révolte , par le délire du peuple; on pourra créer à sa place un gouvernement illégitime : mais priver ce monarque lui-même, et si le royaume est héréditaire, priver sa race de son droit à la souveraineté, c'est ce qu'on ne pourra jamais, tant que son long silence ne donnera pas lieu de croire à uue cession volontaire. » (i)

(l)Le savant cardinal Bellarmin s'exprime aussi, sur cette grave question, en termes vraiment dignes d'être médités : « Il est , dit-il , « des gouvernements tout à la fois justes et injustes, de Dieu et qui « ne sont point de Dieu : ce sont ceux des usurpateurs» De tels gou- « vernements, du côté de ceux qui s'en sont emparés, sont injus- « tes et peuvent être appelés de vrais brigandages; par conséquent, « ils ne peuvent venir de Dieu. Mais du côté de la divine Provi- « dence , qui les permet , et qui se sert de la mauvaise intention « des hommes , soit pour punir les'pécheurs , soit pour d'autres < fins, ces gouvernements sont justes et légitimes. Car Dieu , de « temps en temps, par un admirable dessein de sa providence, > enlève les royaumes aux uns pour les donner aux autres , de « manière que celui qui tombe, tombe justement, sans que pour- « tant celui qui s'empare du trône l'occupe justement , devant lui- « même subir, en son temps , le très-juste châtiment de son usur- « pation. » Adde sscpissime régna esse just a et injusta, a Deo et non a Deo; nam ex parte ipsorum occupantium et inradenliion régna sunt latrocinia et injusta et proinde non a Deo. Tamen ex parte divinx providentix qux utitur mala intentione hominum et illam ordinat , vel ad peccata punienda , cet ad alios bonos fines , régna illa suntjusta et légitima. Deus em'w intt rdum admirabili ratione providentix sux, ita quibusdani régna adiniif, quibusdam largitur ut et qui regno caâit jûstissime cadat; née tamen juste possideat qui regnum inradit , daturus etiam ipse suo tempvre illius invasionis justissimas panas. {Contror. tom. 1. eu/), (i. art. 7.) C'est également la doctrine de saint Thomas (P2<>*art. 3. ad 3"") et de Suarez {Suarez. T/ieol.Suvima^ tom. 1. lib. 3. ch. 3. et 4. Édit. de Cologne.)

Ce n'est pas cependant que les gouvernements usurpateurs et les changements introduits, même

En vain les partisans de toutes les usurpations, et des faveurs surtout des usurpateurs, cherchent-ils, dans les maximes du christianisme, et en particulier dans le passage de l'apôtre S. Paul : Qux autem sunt , a Deo ordinatœ sunt , la preuve que tous les rois de fait sont aussi des rois de droit. « 11 n'y a rien de plus outré , « dit Fénélon ( ouvrage cité plus haut , ch. 18. ), que de faire « faire à l'Apôtre une redite absolument superflue, pour enseigner « aux hommes que Dieu approuve les injustices les plus énormes. « L'Apôtre a déjà dit qu'il n'y a point de puissance qui ne soit de « Dieu. Le reste est une répétition inutile , si les paroles qui sui- « vent n'ont point d'autre signification. Nous avons déjà démontré « que le droit de propriété et le droit de souveraineté sont fondés « sur les mêmes principes : si la possession injuste donne le droit « à l'un, elle le donne à l'autre : voilà le chemin ouvert à toute • sorte de vols et de violences. Peut-on soutenir une semblable « explication ? Le vrai sens de ces paroles ne peut être que ce- « lui-ci : obéissez aux puissances supérieures , parce que leur « autorité vient de Dieu. Obéissez aussi aux empereurs romains « qui gouvernent actuellement , car leur autorité est légitime , ou « selon la loi. »

« En effet , dit-il plus haut ( ch. vin. ) , Jules César était usur- « pateur ( des droits et de la suprême autorité du peuple) , aussi « bien que son successeur Auguste ; mais je nie que Tihère , qui « régnait dans le temps de Notre-Seigneur ( et plusieurs de ses suc- « seurs), et à qui il ordonnait de payer le tribut, fût usurpateur en » aucun sens. César avait changé la forme du gouvernement pai « force , par violence et par des crimes atroces ; Auguste s'étail « attiré l'autorité du sénat, des magistrats et des lois, dans le temps « de l'affaiblissement de la république. Mais la cession plénière et « libre que firent les patriciens, les plébéiens, les chevaliers romains, « et tous les ordres, de l'autorité souveraine à Tibère , est un dts « actes les plus authentiques de l'histoire. Rien n'est plus remar- « quable que le refus que fit cet empereur de la couronne impériale, ■ et les supplications ardentes que lui fit le sénat à genoux, de l'ac- « eepter. Quoique le caractère de Tibère marque assez que ses résis-

par la violence, dans les lois de transmission du pouvoir, ou pour le fond ou par la forme, ne puissent jamais devenir légitimes. Le bien suprême du peuple étant la fin et l'essence de toute loi, des lois fondamentales, plus encore que de toutes les autres, il est évident que les usurpations et les changements qui en sont la suite, peuvent se légitimer, quand le salut et le bien du peuple le demandent réellement, soit qu'un laps de temps considérable ait fait tomber en désuétude , soit que des circonstances impérieuses et l'intérêt majeur

« tances étaient feintes, cependant, la cession qu'on lui fit de Tau- « torité souveraine était formelle et authentique. Il fut donc propre- « ment le premier empereur légitime, parce qu'il fut choisi par ceux « qui avaient un véritable droit d'élection. Il changea la forme du gou- « vernement de Rome , mais il le fit avec le consentement de ceux « en qui résidait alors le pouvoir suprême, je veux dire le sénat et « le peuple romain. Or, personne ne doute que, dans certains cas, « la puissance souveraine d'un état ne puisse changer la forme du « gouvernement. C'est une voie légitime, compatible avec l'ordre ; « elle ne nous expose point à l'anarchie. Mais dans les états où le « pouvoir suprême n'est pas le sénat, où les différents ordres , soit « patriciens, soit plébéiens, ne sont que les conseillers du prince, il « est certain que leur pouvoir subalterne et subordonné ne peut « jamais agir indépendamment delà puissance royale et suprême. « sans exposer la république à l'anarchie la plus affreuse. »

Enfin , si le peuple était souverain partout ailleurs que dans les démocraties, il n'aurait pas besoin du consentement au moins tacite du prince pour abolir la loi ; il ne pécherait nullement,en ne recevant pas, même sans raison, la loi promulguée par le prince, et le pape Alexandre VII n'aurait pas condamné la proposition qui.exprime cette doctrine: Populus non peccat , etiam si ahsque ulla causa non rccipiat legem a principe promulgation. {Lig- tract.de kg. n. 13S.)

de la société aient rendu impossible la loi fondamentale dont le gouvernement usurpateur est la violation.

Ce n'est pas non plus qu'un pouvoir légitime ne puisse perdre, disent saint Thomas et ses commentateurs, ses droits à l'obéissance, en devenant évidemment tyrannique , c'est-à-dire , en se corrompant tout à fait, comme l'explique ce même docteur, au point d'ordonner la violation de la loi de Dieu , de pousser ses sujets hors de l'Eglise et de la religion vraie, de les entraîner à l'apostasie et à l'impiété, et de ne plus chercher dans les lois le bien du peuple, mais seulement son propre intérêt et celui des siens, au grand détriment du peuple même. Dans ce cas-là même, nous n'admettons pas que l'insurrection soit le plus saint des devoirs, mais nous croyons que le devoir des citoyens est d'user de tous les moyens légaux (et il y en a toujours eu , il y en aura toujours dans les sociétés catholiques), pour obliger le gouvernement oppresseur à rentrer dans les limites de ses pouvoirs, et à respecter la justice et les droits assurés à tous par les lois divines et humaines.

Ainsi, Dieu , seul auteur, seul souverain , seul maître de l'univers et de tout ce qu'il contient; souveraineté , autorité suprême des états , empruntée à la sienne et ne cessant jamais d'en dépendre; lois intimes, lois fondamentales des pays, canal par où cette souveraineté descend de Dieu aux peuples , aux magistrats et aux princes de la ter-

iG LE COMMUJGTISME ET SES CAUSES.

re : qu'on médite bien ces vérités, c'est la base de Tordre, la règle des droits; c'est la clef de voûte des sociétés civiles, des républiques comme des monarchies, le grand remède au communisme. La négation de ces vérités, c'est la révolte en tout, partout et toujours; c'est la négation de tous les droits; c'est le communisme descendant des sommités sociales, du premier des droits, à la commune , à la famille, à la chaumière, à la plus minime des propriétés , et jetant tout ordre, toute justice , tout droit, toute vertu, en proie à la plus vorace anarchie.

« Le droit de propriété et le droit de souverai- « neté , sont en effet, dit Fénélon , fondés sur les « mêmes principes : si la possession injuste donne « le droit à l'un, elle le donne à l'autre. Voilà le che- « min ouvert à toute sorte de vols et de violen- « ces. »

Si Dieu, étant le créateur de tous les hommes, des âmes comme des corps, des sociétés comme des individus, en est le seul souverain ; étant également le seul créateur de tout ce qui existe, des terres, des rivières , de l'air, du feu, et de tout ce qu'ils produisent, il en est aussi, par là même, l'unique maître, le seul véritable propriétaire.

Si les hommes étant égaux entre eux par une identité de nature, aucun n'a par lui-même ie droit de commander à un autre et de lui imposer des devoirs de conscience , aucun n'a non plus, par luimême , sur aucune partie du monde, de droits de

SECONDE PARTIE. 1"j

propriété, que les autres soient tenus de respecter en conscience.

Si cependant, pour éviter les déchirements de l'anarchie ou les insolences du despotisme, et conserver les sociétés et les familles, sans lesquelles l'homme, au moral comme au physique, ne peut exister , une autorité suprême , descendant de Dieu et ayant les lois de Dieu pour règle, est absolument nécessaire ; pour éviter les rixes, les violences , les brigandages de tout genre , pour maintenir également la famille et la société, le droit de propriété individuelle, emprunté à celui de Dieu et ayant les lois de Dieu pour principe et pour fin, ne semblent pas moins utiles.

Si pour maintenir l'ordre , atteindre le but de toute société, la défendre contre l'ambition , la cupidité , la vengeance , la colère , la discorde, toutes les passions et tous les maux qu'elles enfantent , la souveraineté doit descendre de Dieu aux états, par des voies d'ordre, par des lois fixes , intimes, fondamentales, fondées sur l'équité et le bonheur des peuples , mûries par l'expérience et sanctionnées par le temps et l'assentiment des générations; pour concourir à la même fin, et amener la stabilité et la prospérité des états , le droit de propriété ne1 doit-il pas évidemment, et d'après l'expérience de tous les Ages et de tous les pays, descendre également de Dieu par des lois de contrats, de succession, fondées sur la justice et les nécessités des individus et des familles?

Donc, renier Dieu comme source des pouvoirs sociaux et politiques; renverser, par les conspirations et les violences de la haine et de l'ambition, et tous les crimes qu'entraînent les guerres civiles, la loi fondamentale par où descend le droit divin du pouvoir; l'attaquer lui-même par tous les genres d'opposition, et travailler incessamment à l'anéantir, en le faisant dépendre de la force brutale d'une émeute et d'un coup de main, c'est mettre la cognée à la racine de tous les droits et de toutes les propriétés; c'est ébranler la famille jusque dans ses fondements; c'est poser pratiquement la base du communisme, et en imprimer dans l'esprit des peuples, en caractères ineffaçables, les lamentables leçons par le plus éclatant et le plus contagieux des exemples.

Il avait donc raison, le grand homme dont le tombeau vient de s'ouvrir sur le rocher de Saint' Malo, lorsqu'il écrivait, peu après i83o, ces paroles prophétiques , qu'avait ébauchées déjà, il va plus de deux siècles, la logique perçante du cygne de Cambrai:

« Le fait relatif à la société française est l'inva- « sion prochaine et rapide de la propriété. On s'a- « perçoit aujourd'hui que la hiérarchie des rangs « était la barrière qui défendait la hiérarchie de? « fortunes. La légitimité abattue, l'aristocratie de « la propriété devient le point de mire, comme, « sous un feu de bataillon, quand la première ligne « est tombée , la seconde offre la poitrine à l'en- « nemi.... »

« Au train dont nous allons, les fermiers deman- « deront bientôt aux possesseurs du. sol pourquoi « ils labourent les friches, tandis que lui se pro- « mène les bras croisés ; pourquoi ils n'ont qu'une « blouse de toile , tandis qu'il porte une redingote « de laine. La propriété industrielle n'est pas plus « à l'abri que la propriété territoriale. Faites donc « aujourd'hui, après l'affaire de Lyon , que le fa- « bricant soit maître dans sa fabrique, que ses ou- « vriers ne lui demandent pas, si bon leur semble, « d'entrer le samedi en partage des profits de la se- « maine ! Faudra-t-il établir une garnison de vingt- « six mille hommes dans chaque ville manufactu- « rière , et mettre un soldat en faction auprès de « chaque aune de ruban ou de drap? Mais que dis- « je? faites donc que vous soyez roi, ministre et le « reste , sinon pour rire et tant qu'il plaira à votre « voisin »

<f Au surplus , quand chaque citoyen cultivera « lui-même les deux ou trois arpents de terre né- « cessaire à la nourriture de sa famille; quand on « en sera au partage égal de la propriété et de l'in- « telligence ; quand toutes les jouissances du luxe « et de l'esprit, spectacles, fêtes, imaginations, poé- « sie,auront périsousl'assommoir de la raison (phi- « losophique) ; quand aucune grande entreprise, « aucun grand monument ne pourra ni se former, « ni s'élever, à cause du nivellement des fortunes e» « de l'indigence du fisc, quand les émulations et les « vassions même (les passions nobles, s'enteiuP,

« seront éteintes dans la douce médiocrité du foyer « domestique? et lu communauté des femmes et des « maris; quand on n'aura plus que des petits, et non « des enfants, alors la société jouira d'une félicite « incomparable. Dieu merci ! je me sauve parmi les « morts, des mauvais jours.... »

Mais écoutons un dialogue de Fénélon , entre un 221 de j83o et un communiste.

le 221.

« Les rois nesont que les dépositaires d'une autoce rite qui réside originairement dans le peuple. Les « hommes naissent libres et indépendants. Mes ance cêtres ont cédé leur droit inhérent de se gouvercc 11er eux-mêmes aux souverains , à condition que ce les magistratssuprêmes gouverneraientbien.Le roi ce a violé le contrat originaire : je rentre dans mon ce premier droit, je le reprends, et je veux le donnei ce à un autre qui en fera meilleur usage. Le droit héee réditaire des couronnes est une chimère. Par quelle ce autorité les premiers princes ont-ils pu transmetce tre à leurs enfants un droit , à l'exclusion du ce genre humain, et de mille autres plus dignes de ce gouverner que leurs descendants? Mes ancêtres ce ne pouvaient pas leur transférer, sans mon coneesentement, un pouvoir qui anéantit mon droit ce inhérent et naturel; et certainement, leur dessein, ee en confiant ce droit aux princes, n'était pas de ce rendre leur postérité misérable. »

SECOx\DE PARTIE. 3l

LE COMMUNISTE

« Vous avez raison ; c'est sur ces mêmes princi- « pes que je règle ma vie. Les riches ne sont que « les dépositaires des possessions qui appartiennent « à tout le genre humain. Les hommes naissent tous « citoyens de l'univers , enfants d'une même face mille ; ils ont tous un droit inhérent et naturel à « tout ce dont ils ont besoin pour leur subsistance. « Je suppose avec vous que mes ancêtres et les « vôtres ont fait, par un accord libre entre eux, le « partage des biens de la terre; mais les miens ont « prétendu sans doute que leur postérité serait « pourvue de tout ce qui lui serait nécessaire. Les « riches ont violé le contrat; ils se sont emparé de « tout; rien ne me reste. Je rentre clans mon droit « naturel, je le reprends, et je veux me saisir de « ce qui m'appartient par nature. Le droit hérédi- « taire des terres est une chimère. Par quelle autorité « les premiers occupants ont-ils pu transmettre à « leur postérité un droit, à l'exclusion de tous les « hommes, souvent plus dignes que leurs descen- « dants ? Mes ancêtres ne pouvaient pas transférer « aux autres, sans mon consentement, un droit qui « anéantit mon droit inhérent et naturel ; et cer- « tainement,leur dessein, dans la destribution ori- « ginaire des biens, n'était pas de rendre leur poste térité misérable. Puisque les princes et les ma-

< gistrats , que vous appelez usurpateurs sur les

< droits de l'humanité , m'empêchent de jouir de

« ce qui m'appartient par nature, je veux soutenir « mon droit, et faire main basse sur le superflu de « tous ceux que je rencontre. Or, comme je m'a- « perçois, brave tribun du peuple et digne parti- « san de la liberté naturelle des bommes, que vous « avez plus d'argent qu'il ne vous en faut, permette tez-moi de vous dire qu'il appartient à vos frè- « res, mes compagnons, et à moi, qui sommes dote pourvus de tout. Faites-moi la même justice que « vous voulez que les princes vous fassent. Ils « ont violé vos droits naturels, vous empiétez sur « les nôtres ; nous n'avons rien , vous avez beauce coup plus qu'il ne vous faut. Nous sommes vos « frères , nous vous aimons, nous ne voulons point « votre vie, nous ne demandons point votre néces- « saire ; partagez seulement entre nous ce dont « vous n'avez pas besoin. » (i)

le 221.

Quelle différence, mon cber! Nous sommes deux cent vingt-un, et nous avons derrière nous les vainqueurs des barricades.

LE COMMUNISTE

Nous sommes cent mille, et c'est nous qui sommes les vainqueurs des barricades, dont vous cherchez à escamoter la victoire.

(1) Essai philosophique sur le gouvernement eivil. f.hap. îx. OEuvrcs complètes , tora. 22. pag. 312 et 313. Paris. Gauthier, frères.

seconde partie. 33

le 221.

Nous sommes la chambre et les représentants de la nation.

LE COMMUNISTE

Vous n'êtes que la portion d'une chambre qui n'a de pouvoir que par la charte et le roi que vous voulez changer, et vous ne représentez qu'un monopole bourgeois qui n'est pas la centième partie de la nation. Nous, au contraire, nous sommes le peuple, sa tête, son bras, sa raison. D'ailleurs, il ne s'agit pas ici de nombres, mais de principes.

le 221.

De principes?

le communiste.

Oui, de principes. Vous ne comprenez pas? Le droit que vous prétendez avoir, en vertu de notre victoire, de changer la loi fondamentale de transmission du pouvoir suprême , nous prétendons le posséder, nous, vainqueurs, pour changer la loi de transmission des terres et des propriétés , qui est certainement moins fondamentale, et qui intéresse moins la nation tout entière. Nos raisons pour ce changement sont identiquement les mêmes que les vôtres , plus fortes encore.

le 221.

Moins fondamentale! Est-ce que la charte ne dé-

clare pas inviolables toutes ies propriétés , celles mêmes dites nationales ?

LE COMMUNISTE

Est-ce que la même charte ne déclare pas inviolables la personne du roi et son droit à l'autorité suprême, droit bien antérieur à la charte même, puisque c'est en vertu de ce droit que la charte a été donnée, droit auquel vous avez promis fidélité par plus de vingt serments? Puis, en proscrivant le roi ainsi que sa famille, est-ce que vous ne vous emparez pas, pour en faire jouir un autre, de tous les biens, de toutes les propriétés de la couronne, propriétés patrimoniales, la plupart, de cette famille qui, en montant sur le trône, en a fait cession à l'état? Eh quoi donc! vous prétendez avoir le droit de disposer de la couronne de France , des biens de la plus ancienne et de la plus illustre famille de France! Vous croyez avoir le droit de livrer au peuple, c'est-à-dire, au communisme, la souveraineté elle-même , et vous ne voulez pas que le peuple souverain puisse en faire autant de vos biens pour lesréuniraudomainedeletatPSeriez-vousparhasard plus que le roi, et votre famille serait-elle plus française que la sienne? ou estimeriez-vous vos droits à vos propriétés plus anciens , plus légaux , plus légitimes que les siens? N'est-il pas juste, au contraire, rigoureusement juste, que chaque citoyen, devenant souverain, fasse, à l'exemple des Bourbons (branche aînée) montant sur le trône, cession

SECONDE PARTIE. JD

de tous ses biens, pour être réunis au domaine de l'état?

le 221.

La logique est une mauvaise conseillère , et ce n'est pas avec la raison qu'on conduit les affaires et qu'on maîtrise les révolutions.

LE COMMUNISTE

C'est avec la force , je le sais bien. « Tout dans « le monde, en effet, commence par cette chose « que j'appelle à la fois divine et inhumaine: la force; « et nous sommes à ce moment à l'origine de nous- « mêmes, nous en sommes au droit de la force. « Partout où se trouve la force, et jusqu'à ce qu'un « principe , une constitution authentique la vienne « régler, là se trouve l'autorité, la légitimité. Je « conçois que l'habitude du gouvernement et l'il- « lusion parlementaire fassent croire à quelques-uns « que vous seuls , citoyens réprésentants , soyez « l'autorité légitime; moi qui considère avant tout « les principes , je maintiens que votre autorité ne « vaut qu'autant qu'elle n'est pas contestée et que « vous êtes les plus forts , » (Proudhon. Séance du 3i juillet. Moniteur, ier août, ie col. pag. 1029.) car la logique est aussi une force , et deux forces unies valent mieux qu'une seule.

le 221.

Il y a quelque chose de mieux dans les circons-

tances : c'est la légalité , par laquelle nous allons procéder.

LE COMMUNISTE

C'est-à-dire , la ruse, la contradiction permanente, l'enfer de la raison et de la logique , les gobelets d'escamoteur.

le 221.

L'habileté.

le communiste.

La rouerie. Et moi, pour revenir aux principes, je vous dis , en vertu de la force logique , force qu'avec toute votre habileté vous n'éluderez qu'un temps: « Les contrats fondés sur la propriété me « paraissent , de même que la propriété , résiliés « par le fait de la révolution , des actes qui l'ont « suivie et de toutes ses conséquences.... J'ajoutt « que si aujourd'hui ces mêmes contrats continuent « à produire, en faveur des anciens bénéficiaires, « leurs conséquences, c'est uniquement l'effet du « bon plaisir des fermiers, et aussi de Finintelli- « gence où nous sommes de cette révolution. » (Proudhon. lbid. ire col.)

le 221.

Ce sont des doctrines de factieux.

LE COMMUNISTE

« Ne parlons point ici de factieux : les factieux

« sont ceux qui, n'ayant d'autre droit que la force, « refusent de le reconnaître chez les autres. Les « factieux sont ceux qui abusent, pour leurs ven- « geances (et dans leurs intérêts), de cette force qui « leur a été confiée pour le salut de tous. » (i) [Ibid. 3e col.) Du reste , puisque la ruse vous convient, nous saurons l'employer pour reprendre la force, et vous obliger à recevoir d'elle ce que la logique des principes ne peut vous faire accepter.

Et la révolution fut consommée par la légalité.

Et le droit divin, la souveraineté de Dieu furent bafoués et reniés; et la force l'emporta sur la loi, et la ruse l'emporta sur la force. Le sens moral de la nation fut profondément ébranlé, et l'on sentit la conscience publique plier et s'affaisser comme la voûte dont une clef a été enlevée. Il se fit, bon gré mal gré , un travail logique dans l'intelligence du peuple , qui , accéléré par les journaux , les romans, les écrits populaires, les sociétés secrètes, d'anciens et de nouveaux exemples , acheva d'effacer, dans l'immense multitude, avec l'idée de la souveraineté de Dieu , les premières notions du juste et de l'injuste. La force et la ruse devinrent la loi

(1) Nous appliquons ces passages de M. Proudhon à la révolution de 1830, parce que ce n'est qu'à elle seule que la logique peut les appliquer, attendu que la révolution de février n'a renversé que ce qui, au sentiment de tous les publicistes de bonne foi , n'avait logiquement aucun droit ni aucune raison d'être.

générale de tous les rapports du nouvel état et du peuple, jusqu'à ce qu'enfin l'édifice de la fraude et de la violence , si savamment élaboré, si péniblement fortifié, vint s'abîmer et se perdre sous les lames de la même tempête, dont les architectes s'étaient servis pour l'élever. Et la grande voix des flots populaires fit retentir au loin , dans ses mugissements, le refrain terrible, inspiré par l'exemple de la bourgeoisie :

Aux armes , citoyens ! formez vos bataillons. Tuons , brûlons.

A la victoire et trônes et maisons.

C'ÉTAIT LE COMMUNISME

Et la logique, se vengeant par un sourire, dit aux in\ :

D'APRÈS VOS EXEMPLES, IL A RAISON

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