TORISATION DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, OU
« en fait d 'enseignement religieux , soit de l'approbation de Vè- « vêque diocésain, soit de celle des différents consistoires , sui- « vant la religion des élèves. » Et pour démontrer mieux que cette espèce de liberté n'était qu'un leurre, l'art. 34 définissait que le grand conseil de l'instruction publique jugerait en dernier ressort, tous i'autobité du ministre, de l'approbation des livres, sans aucune distinction.
Or, cette usurpation incompréhensible, en présence de constitutions qui garantissaient d'une manière si expresse la liberté des cultes, de la presse et des consciences, et proscrivaient d'une manière si absolue la censure gouvernementale ; cette usurpation, inexplicable sans la haine de l'Église et l'existence d'un complot impie et schismatique contre la religion , a été étendue, non-seulement par l'université oui 'état, mais pratiquement, par les comités d'arrondissement, à toutes les écoles primaires de garçons et de filles, d'hommes et de femmes adultes, et, le croira-t-on, aux salles d'asile mêmes!
Dès l'année 1 83 1 , une décision du roi Philippe, contresignée Montalivet , ordonnait la formation d'une commission chargée de faire le choix des livres pour l'instruction primaire de toutes les branches : morale, histoire, etc. et on lui recommandait les livres étrangers, et particulièrement ceux de Hollande , d' Angleterre et d'Ecosse. [Almanach de ï Université, i832. pag. 436, 4^9 et 441-)
Un statut de iS34, signé : Cousin, Yillemain,et Guizot, ministre de l'instruction publique, fut ainsi conçu : « Art. 4- Dans toutes les divisions, l'instruc- <.< tion morale et religieuse tiendra le premier rang. « — Art. 9. Les livres dont L'usage aura été auto- « msÉ pour les écoles primaires, seront seuls ad- « mis dans ces écoles. — Art. 33. Les dispositions « qui précèdent seront communes aux écoles de ;< garçons et aux écoles de filles, w ilùid. i835. pag. 487,489 et 493.)
En i835 , M. Guizot, assisté de MM. Cousin et Villemain, arrêta, par un autre statut et après trois délibérations à huit ou quinze jours de distance, le catalogue des livres qui doivent composer les bibliothèques des écoles normales primaires, écoles destinées à donner des maîtres à toutes les autres. Or, on y trouve en première ligne : instruction morale et religieuse ; La Bible , traduction de Sacj ; le Nouveau Testament, ici. (tous deux à l'index, et probablement de l'imprimerie des sociétés protestantes); Abrégé de l'histoire de l Ancien Testament, avec explication, par Mesenguy (opiniâtre janséniste); 10 vol. in- 12; Hymnes du premier âge, ou cantiques en prose imités de l'anglais. — Langue française : Esprit de Nicole (par Cerveau, fougueux janséniste encore , qui se fit interdire à cause de son opposition à la bulle V ni genitus); Histoire de Charles XII. — Pédagogie : cinq ou six ouvrages protestants, et entre autres, ceux de l'inspecteur général Matter. Puis, en général , tous ceux approuvés pour les écoles primaires : Le livre d'instruction morale et religieuse de M. Cousin, et les autres que nous avons cités dans notre première partie. {Voy. pag. 111, 139, 169, etc.)
Et le 29 août 1840, le rapport sur l'enseignement primaire fait au grand comité central et modèle de la ville de Paris etde son arrondissement, approuvé par lui et imprimé par ses ordres , s'exprimait ainsi : (1)
(1) Cette commission se composait d'inspecteurs et d'inspectrices, de directeurs et d'instituteurs laïques d'écoles et de pension-
« Messieurs, c'est pour la sixième fois que la « commission à laquelle vous avez confié le soin « de préparer le cnoix que vous faites annuellece ment des livres destinés aux écoles communales « de Paris, a l'honneur de vous soumettre son rap- « port. »
« La voie dans laquelle elle marche depuis six « ans (aussitôt après la loi sur les écoles primaires « de garçons, 1 833) , sous les auspices du comité « central, difficile dans l'origine , » (elle est contraire, non-seulement aux droits les plus sacrés de l'Eglise catholique et destructive de la religion , mais encore à tous les droits de l'homme et du citoyen , à la liberté de la conscience et des cultes , à la liberté de la presse, à la loi même de i833.\ « est aujourd'hui bien aplanie. LE DROIT EXISTE; « (il n'existait donc pas.) Les précédents sont fixis; « LE SUCCÈS LEUR A SERVI DE SANCTION. » Toujours le grand principe de l'enseignement d'état: le succès justifie tout; tous les droits sont dans la réussite, (i)
« Elle est restée fidèle à cette règle de ses tra- « vaux, de n'adopter pour l'enseignement propre- « ment dit que des ouvrages revêtus de l'approba-
nats, de membres des comités locaux , et avait pour président un député de la Meurthe, M. Boulay. Tels étaient les régulateurs de la foi et de la morale choisis par l'état-Louis-Philippe pour remplacer les évêques et le clergé.
(1) Il parait, par ces mots, que la commission s'attendait, dans la constitution de cet étrange droit, à de nombreuses résistance*; son rapporteur ue dit pas de qui.
« tion universitaire, excepté dans des cas très-ra- « res, en quelque sorte de force majeure, et qui « ont toujours été admis ; mais même dans ces cas, « l'adoption n'a été proposée et prononcée que pro- « visoirement, et le principe a été sauvé : » la suprématie universitaire ou d'état!
«Toutefois, il ne serait pas impossible que, con- « tre sa volonté, des erreurs sous ce rapport lui « fussent échappées. L'université n'a pas une publi- « cité bien ordonnée pour les approbations qu'elle « décerne; elles sont , pour ainsi dire, a la merci « des parties intéressées, les unes à les mettre en « lumière, les autres à les faire disparaître. Elles « sont éparses dans divers journaux d'instruction « publique ; la recherche en est longue , laborieuse, « sujette à erreur. Il conviendrait que le ministère « de l'instruction publique dressât, chaque année, « la liste officielle des ouvrages approuvés, et l'en- « voyât à tous les comités d'arrondissement. Il « serait même à propos que, dans l'intervalle, il leur « fît connaître les approbations partiellement ac- « cordées. C'est un vœu que nous avons déjà eu « plusieurs fois l'occasion d'émettre. » Et il ne devait pas sitôt être exaucé, parce que l'université et l'état-Louis-Philippe n'étaient pas encore maîtres de leur oeuvre pour la livrer à une aussi grande et aussi facile publicité, et qu'ils voulaient pouvoir au besoin renier certains livres et certains auteurs, quoique les ayant approuvés.
« Quant aux ouvrages de nature à être donnés
« en lecture courante et en prix , ils doivent être « trop nombreux, trop variés, trop appropriés à une « foule de circonstances diverses , pour que la liste « des ouvrages universitaires puisse y suffire. II est « bien d'ailleurs que, pour le choix de ces livres, les « comités d'arrondissement aient une certaine lift berté. Leur composition (par l'état), et la haute « responsabilité morale qui pèse sur eux , sont des « garanties qu'ils n'en abusent pas. » Ils sont donc moralement responsables des journées de juin, des nominations de Barbes, Proudhon , Raspail, etc., et notre première partie est hors de toute atteinte, (r) « Votre commission ne perd jamais de vue cette « pensée, qu'elle a été instituée dans un esprit de «.progrès lent et réfléchi. V immobilité ne tarderait « pas à laisser les écoles publiques de Paris en ar- « rière des écoles du reste de la France, mais des « mouvements trop prompts y jetteraient la pertur- « bation. Cette réforme prudente et continue à lace quelle elles sont soumises, leur a imprimé une
(( MARCHE SAGEMENT PROGRESSIVE (comme le prOU-
« vent les événements), qui nous semble de nature ce à satisfaire les amis éclairés du bien. » (ftapport sommaire et général sur les travaux de la commission des livres et méthodes , pag. 5, 4 *-%t 5. année 1840-4 1.)
(1) Il est remarquable que les villes où le communisme compte le plus de partisans, sont aussi celles où renseignement d'ént, par lui-même ou par que!(jues-uns de ses professeurs, a exerce le plus d'influence: Paris, Lyon, Toulouse, Rouen. Limoges, etc.
SECONDE PARTIE. Iî5
A la suite de cette usurpation et de cette érection en droit, entre les mains de letat et de ses agents, du communisme de l'éducation, du communisme des consciences , des croyances, de la morale et des opinions, de tout l'enseignement primaire des enfants et des adultes , par la censure et l'approbation officielle des livres religieux et autres de toutes les écoles de Paris et de son arrondissement, viennent, dans ce rapport, les applications pratiques du principe, les catalogues officiels des livres pour les écoles de garçons et de filles, d'hommes et de femmes, de chrétiens et d'israélites, et les catalogues et les règles arrêtées par le comité pour les livres à distribuer en prix. Ces règles sont ainsi conçues :
« La commission croit nécessaire de rappeler les « règles suivant lesquelles doivent être donnés « les livres distribués en prix, telles qu'elles ont « été adoptées l'année dernière par le comité cen- « tral , à savoir : i° que les livres soient variés au- « tant que possible ; 20 que, dans le choix qui en est « fait, l'âge des enfants et la condition de leurs pa- « rents soient, autant que faire se peut, consultés ; « 3° qu'il soit donné en général des ouvrages ana- « logues aux matières de l'enseignement, tels que, « par exemple , des livres de religion pour le caté- « chisme et l'instruction morale et religieuse , des « livres historiques pour l'histoire, etc.; — 4° qu'en- « fin/e choix des livres donnés en prix ait lieu sans « distinction DES ÉCOLES CONGRÉGANISTES
« (de frères et de religieuses), et des écoles laïques. » « A ces règles, votre commission vous propose « d'en ajouter une nouvelle ainsi conçue : Il ne « peut pas être donné plus de prix dans les écoles « communales que le nombre déterminé par les rè- « glements et par les manuels ; il ne peut pas y être « donné en prix D'AUTRES LIVRES QUE CEUX « QUI SONT ADOPTÉS PAR LE COMITÉ CEN- « TRAL; ils ne peuvent pas être donnés par d'au- « très personnes que celles qui sont préposées par « la loi aux écoles communales , à moins que ces « prix ne soient accordés par le roi , les mem- « bres de la famille royale et les fondateurs. » Cette règle, approuvée par le comité, devient la cinquième dans le rapport de l'année suivante.
« En conséquence, cette liste, comprenant 192 « ouvrages et 208 volumes , est arrêtée ainsi qu'il « suit. » C'est là, dans cette liste, que se trouve, le premier de tous, adopté pour les classes de garçons, de filles, d'adultes hommes, d'adultes femmes , Le livre d'instruction morale et religieuse, autrement dit, Catéchisme de M. Cousin. C'est là, dans cet le liste, que se trouvent Les entretiens sur la morale de maître Pierre, L'instinct et mœurs des animaux, etc. etc. {Voyez dans la ire partie , pag. 1 15 , 1 38 169 , et suiv.)
C'est là, dans ce rapport, qu'on lit encore : « En « conséquence, i° le catéchisme du diocèse conti- « nuera de servir à l'enseignement des prières et du « catéchisme pour les enfants catholiques, et celui
a qui est adopté par chaque culte dissident pour « ceux qui y sont élevés. i° La plupart des livres « de lecture courante pourront en outre être em- « ployés pour l'instruction morale et religieuse ; « néanmoins, sont adoptés, comme devant plus « particulièrement y servir , les épîtres et évan- « giles des dimanches et fêtes de l'année ; le livp.e « d'instruction morale et religieuse, par M. Cou- « sin;les écrits populaires, par Franklin; les no- « tions élémentaires du droit français , par M. « Grùn, et Les préceptes d'hygiène, par M.Orfila...»
On y arrête même que, deux fois par semaine , dans la seconde demi-heure consacrée à l'instruction morale et religieuse , les maîtres enseigneront les principaux devoirs civiques, selon M. Grùn, que le législateur a voulu être compris dans l'instiiittion morale et religieuse.
C'est ainsi que la commission ne perd jamais de vue cette pensée , qu'elle a été instituée dans un esprit de progrès lent et réfléchi. {Rapport, etc. pag. 38 , 39 , i3, 17 et suiv. ann. 1840-41 et 1842-43.)
Quant aux salles d'asile, voici comment s'exprime l'article 16, paragraphe 3 de l'ordonnance de 1837 : «La commission supérieure des asiles don- « nera son avis sur les livres qui pourront être « considérés comme particulièrement propres aux « salles d'asile, entre ceux qui sont approuvés par « notre conseil royal, pour V instruction primaire. « Dans AUCUNE satle d'asile, «quelque titre et
« par quelque personne qu'elle soit tenue, il ne
« POURRA ETRE FAIT USAGE DE LIVRES AUTRES QLE a CEUX QUI AURONT ÉTÉ AINSI DÉTERMINÉS. »
Et en conséquence, un arrêté, déposé clans XAlmànach de l université de 1837 , pag. 237, contient, sous le titre ier : Salles d'asile , l'approbation des livres suivants : — Prières de l'enfance pour le matin et le soir. — Recueil de cantiques destinés aux salles d'asile. — Histoire sainte. — Histoire de Jtsus-Christ; et sans intermédiaire: — Animaux domestiques, animaux sauvages. — Culture et emploi du blé, etc.
Ainsi, depuis les salles d'asile et tous les genres d'école primaire jusqu'aux différents cours d'Ecriture sainte et de théologie, dont chaque année les programmes sont affichés dans les villes archiépiscopales, et souvent aux portes des archevêchés mêmes, avec la signature approbative, non de l'autorité épiscopale ou de ses délégués , mais des recteurs ou inspecteurs laïques des académies , tout est soumis à la suprématie religieuse de l'état et à ses jugements souverains sur les livres, et sur les livres mêmes d'instruction morale et religieuse. Nous étions même descendus si bas dans ces profondeurs du servilisme des âmes et du communisme dos consciences, sous le règne glorieux de Louis-Philippe Ier, que de simples statuts signés nllemain , Cousin, Guizot , étaient plus que suffisants, en dépit des constitutions et des lois, pour faire courber la tète deyant cette dégradation , à cette nation si
fière qu'on appelle la France, et si heureuse d'avoir secoué le joug de Dieu et des évêques !
« Le conseil royal de l'instruction publique, » décrétèrent-ils un jour,
« Vu etc. vu etc. vu etc. Considérant que, dans « la surveillance des écoles (avis à l'avenir!) sont « compris l'obligation d'examiner ET LE DROIT «D'AUTORISER LES OUVRAGES DESTINÉS A « L'ENSEIGNEMENT ; q? e la désignation par le « conseil royal, des Hures e. des méthodes qui peu- « vent être employés dans les écoles, est d'ailleurs « un des moyens nécessaires de régler et d'amélio- « rer l'instruction ;.... que, sous tous ces rapports, « il importe de faire connaître, à certaines époques, « par une liste authentique, les ouvrages qui auront a été autorisés (i) pour les écoles primaires élé-
(1) Trente-six raille francs, chaque année, étaient pris sur le budget pour salarier les autorisateurs, sans compter leurs autrestraiteraents et les dons de la reconnaissance offerts par les auteurs. « 11 a été « établi, affirmait le National en 1843, qu'à prendre la liste gé- « nérale des livres qui sont distribués par l'université , on voit que « tous , sans exception , sont la propriété exclusive de certains au- <« teurs, membres ou protégés du conseil royal , ou courtisans du « ministre, qui , ainsi , ont le monopole des fournitures. »
« Croirait-on qu'a l'aide d'une préface ou d'une note ajoutée, on « est parvenu à faire une propriété de la Grammaire de Lhomond, « du Catéchisme historique, etc? Mais ce qui, à coup sûr, parai- « tra fabuleux à tout autre qu'à l'auteur et à ceux qui partagent « avec lui son scandaleux profit , Y Alphabet , l'Alphabet lui- « même est devenu la propriété d'un des membres du conseil royal. « Oui , c'est de lui , cela a été arrête en conseil , que nous vient cet « art ingénieux. Il s'en vend , chaque année , plus d'un million « d'exemplaires, et ce digne homme trouve tout naturel de sur-
k mentaires , ou supérieures, pour les salles d'asile, « ou les classes d'adultes, et pour les écoles normales «primaires, arrête : etc. » {Almanach de luniversité.ann. 1837. pag. s3G et suiv.)
Et quelques années plus tard (i845), on lisait: (Jltnanach. 1846, pag. 2G1, 262 et 2G4-)est autorisé pour les bibliothèques universitaires, instruction secondaire et primaire, V Introduction philosophique à ïètude du christianisme , par M. l'archevêque de Paris.
En ce temps-là, M. Guizot était pape, et l'université impériale, le concile permanent des Gaules.
Donc, impossible de le contester, l'enseignement, même religieux, de toutes les écoles de France, et dans toutes ses branches, les droits les plus sacrés de la conscience, les plus saintes propriétés des âmes, avaient été mis en communisme par l'état- Louis-Philippe-Guizot. Tous les autres droits de l'Eglise à l'enseignement, nécessaires pour l'accomplissement de sa mission divine, et qui, se confondant avec les droits de l'homme et du citoyen , feront l'objet du chapitre suivant, tous avaient été absorbés par la suprématie universitaire de l'état, et régis par elle avec un despotisme absolu.
Mais si l'état avait le droit de mettre ainsi la main sur les écoles , sur les consciences , sur l'enseignement religieux et moral, sur la foi , sur les âmes
« charger les communes et les familles, et de faire ajouter à ses ap- « pointements de 10,000 fr. un impôt considérable, comme sil « avait inventé l'A Bt!»
SECONDE PARTIE. î3l
de toute la jeunesse française, et de les arracher ainsi à la religion, aux croyances et aux mœurs de la famille; s'il était maître d'enlever et de diriger souverainement , comme sa chose, comme sa propriété, et selon ses desseins, ses passions et ses caprices , ces biens sacrés, la première, la suprême propriété de l'évêque, du prêtre, du père, de l'enfant , du citoyen , de l'homme, comment donc, en vertu de quel principe pourrait-on lui contester le droit de s'approprier toutes les terres et toutes les industries, et de les diriger selon son gré par des grands-maîtres en agriculture et en ateliers, et des armées d'inspecteurs et de sous-inspecteurs , de recteurs et de travailleurs-maîtres ?
Une terre dépend-elle moins du domaine de l'état qu'une âme, et un mètre de toile ou de drap, un quintal de savon ou de sucre , sont-ils moins de son domaine qu'une conscience? La transmission des biens matériels par les successions et les héritages a-t-elle plus de droits de se soustraire à l'empire souverain de l'état , que la transmission des biens spirituels, des moeurs et des croyances, par la religion et ses enseignements ?
Livrantainsi aux gouvernements et aux états temporels la foi , la conscience, les âmes de vos enfants, et avec les leurs , les vôtres elles-mêmes , vous estil possible , sans la plus évidente et la plus absurde contradiction, de lui dénier les mêmes droits sur vos maisons et sur vos terres , sur votre industrie et sur vos propriétés?Le socialisme ou le communisme dans
l32 LE COMMUNISME ET SES CAUSES.
la foi, dans la morale et dans la conscience, n'a rien qui vous émeuve , rien qui vous étonne même; vous courez au-devant de son despotisme et de ses chaînes; vous lui offrez sans peine l'or de vos budgets , la sueur et la vie des pauvres, pour augmenter sa puissance; et tombant à genoux , comme autrefois les juifs devant l'idole de Moloch, vous lui livrez même vos enfants ! Et quand , par une conséquence fatale , il vous demande, par la bouche de ces pauvres et de ces enfants , et avec toutes sortes de ménagements, vos propriétés, vous frémissez, vous courez aux armes , prêts à périr mille fois pour défendre la société contre cet envahissement des barbares ! Comme si la civilisation consistait à enlever aux nations la raison et le sens moral, et qu'il y eût barbarie, au contraire , à profiter de telles leçons et de tels exemples, et à tirer les conséquences de tels principes selon toutes les lois d'un inflexible logique.
Mais j'entends autour de moi une discussion animée entre un professeur de philosophie dans une faculté des lettres, et un professeur de théologie universitaire, aumônier de collège, examinateur de maîtres et de maîtresses d'écoles dans une commission de brevets , et en outre , maitre de religion dans une école normale primaire.
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHE d'ÉTAT.
Enfin , M. l'abbé , je ne puis m'expliquer la contradiction palpable et que tout le monde remarque entre votre position et votre enseignement : vous professez la théologie au nom de l'état; au nom de l'état vous enseignez le catéchisme ; au nom de l'état vous distribuez des diplômes et des brevets qui donnent à d'autres les mêmes droits, le tout argent comptant, bien entendu, et vous faisant de bons revenus , bien supérieurs à ceux de plusieurs maisons et de plusieurs terres; et vous ne voulez pas que l'état puisse donner à d'autres le droit tout à fait semblable de distribuer des titres et des brevets de terres et d'usines ? Que dis-je ! vous vouez à tous les enfers les communistes et leurs banquets, parce qu'ils prétendent que l'état possède ce droit tout aussi légitimement que celui dont il vous a donné à vous-même l'administration et l'usufruit?
LE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE d'ÉTAT , MAITRE DE RELIGION A L'ÉCOLE NORMALE , ETC.
Mais n'êtes vous pas daus le même position que moi? Ne professez-vous pas la philosophie au même titre; et au même nom, ne distribuez-vous pas, et à un prix beaucoup plus élevé et en bien plus grand nombre, des diplômes de bachelier, de licencié ou de docteur es lettres? Pourquoi donc suivrait-il de là que je fusse obligé plus que vous à être communiste, et que le reproche de contradiction me frappât justement, sans qu'il pût vous atteindre?
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE d'ÉTAT.
Par la raison toute simple que, conséquent à ma position, jefais, moi, hautement profession de socialisme,etque vous, dans la même position, une position plus avancée, vous le condamnez comme une hérésie subversive de tout le monde social. Ne viensje pas, moi, d'assister, avec le citoyen recteur et toute l'académie au grand banquet communiste de*** et d'y porter un toste à l'université de l'agriculture, à [université de l'industrie, sœurs et conséquences de l'université nationale , dont vous et moi avons l'honneur de faire partie ? Université d'état et communisme, n'est-ce pas identiquement la même idée sous deux termes différents ? Le communisme des idées, des croyances religieuses et morales, admis et triomphant , celui des propriétés n'est plus qu'une affaire de temps. Oui, M. l'abbé , un jour, et bientôt , on ne pourra pas plus cultiver une terre, faire valoir une usine, ou administrer une propriété, sans un diplôme ou un brevet de capacité donné par l'état, qu'enseigner la philosophie, la théologie et le catéchisme , ou arriver à un emploi quelconque. On aura beau faire, on aura beau dire, nous marchons à grands pas au seul règne des capacités en toutes choses, et vous-même, M. l'abbé, par les chaires que vous occupez , vous y poussez plus vite que vous ne pouvez l'imaginer!
LE PROFESSEUR DE THEOLOGIE d'ÉTAT , ETC.
Encore une fois, je ne vois pas la liaison qu'il y
a entre les chaires dont vous parlez, et le communisme ou socialisme.
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE d'ÉTAT.
Elle est claire pourtant. En enseignant, au nom de l'état, en vertu de V institution de l'état, la théologie , l'Écriture sainte et le catéchisme; en examinant, au nom de l'état, avec les pouvoirs donnés par l'état, les autres prêtres, les maîtres et les maîtresses d'école, et concourant pour votre part à leur conférer , par un diplôme ou un brevet d'état, les mêmes droits, vous reconnaissez , certes, par d'aussi manifestes exemples, les droits souverains de l'état sur la religion , sur la théologie, sur le catéchisme, et sur toutes ces choses , en un mot; ce fait est incontestable. Or, en reconnaissant à l'état de tels droits, et d'une manière si authentique , si éclatante, ne proclamez-vous pas évidemment, pour quiconque sait unir ensemble deux idées , qu'il en possède , ou peut en exercer de semblables quand il voudra, sur tous les genres de propriétés? Et n'est-ce pas là de la propagande communiste , du socialisme renforcé ?
LE PROFESSEUR DE THEOLOGIE d'ÉTAT.
Je ne puis en convenir. L'état ne possède pas de tels droits ; il lui est impossible de se les arroger sur toutes les propriétés, sans renverser de fond en comble la société elle-même.
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE d'ÉTAT.
Mais ces droits, les possédait-il sur la religion, sur la théologie, sur la conscience et la foi, sur tous leslivres classiques qui en traitent? Se les est-il arrogés , oui ou non? Les avez-vous reconnus, oui ou non , en lui demandant et en recevant de lui une commission pour les exercer en son nom , en vertu de son institution, sur vos coreligionnaires, sur vos égaux et vos concitoyens ? Et les propriétés matérielles, temporelles, que cent fois déjà il a remaniées par ses lois sur les successions , les testaments et les contrats, sont-elles moins de son domaine souverain que la religion, la théologie, la foi et la conscience ?
LE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE d'ÉTAT.
Ces droits sur la religion , sur la théologie , j'avoue qu'il ne les possédait pas , qu'il les a pris; et c'est pour les défendre contre lui que j'occupe les postes que vous semblez si amèrement me reprocher.
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE d'ÉTAT.
Ah ! c'est pour les défendre contre l'état que vous les livrez à l'état! L'expédient est nouveau, vraiment ! et je n'aurais jamais imaginé que, pour sauver sa bourse des mains des voleurs qui vous la demanderaient le pistolet sous la gorge, le moyen par excellence, le moyen efficace serait delà leur livrer. Mais dans ce cas, pourquoi n'useriez-vous pas de votre influence sur les propriétaires, pour les en-
SECONDE PARTIE. l'a']
gager à défendre, par le même procédé, leurs terres et leurs maisons contre le communisme ? C'est le refus que vous faites de suivre ce conseil que j'appelle une inconséquence, une contradiction, et non les postes que vous occupez , en vous plaçant en plein communisme religieux.
LE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE d'ÉTAT.
Les objets dont il s'agit étant d'une nature toute différente, je ne vois pas encore qu'il y ait contradiction ou inconséquence à appliquer, pour les sauvegarder, des procédés différents.
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE d'ÉTAT.
Mais cette différence tourne, ce me semble, tout à fait contre vous, et ne peut que rendre plus palpables la contradiction et l'inconséquence. De quoi s'agit-il en effet ? D'un côté , de biens tout spirituels , de l'enseignement du dogme , de la morale, de l'Ecriture sainte , de la conscience , de la foi , de la religion catholique en un mot. De l'autre, de terres , de maisons , d'usines , de biens tout matériels. Or, vous prétendez que livrer les premiers à l'état, c'est les sauvegarder, et que lui concéder les autres, ce serait les perdre. Mais la religion catholique, en quoi consiste-t-elle selon vous? quel en est le fondement? J'ai lu cent fois, dans ses défenseurs et leurs écrits polémiques, qu'elle consistait essentiellement dans la suprématie d'enseignement et l'infaillibilité de l'Église, que c'était là la
base que lui avait donnée le Christ son fondateur, en l'établissant sur Pierre et sur ses successeurs, comme sur un roc contre lequel les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais. N'est-il donc pas évident qu'en reconnaissant à l'état le droit de l'enseigner,et de la faire enseigner seul et souverainement, dans toutes les écoles, qu'en lui demandant à lui-même et recevant de lui des pouvoirs pour l'enseigner sous son autorité et en son nom, c'est substituer à la souveraine autorité de l'Église une autre souveraine autorité , à sa suprématie , une autre suprématie, à son infaillibilité, une autre infaillibilité? N'est-il pas évident que c'est accoutumer les peuples à considérer l'état comme pape, les recteurs d'académies et leurs inspecteurs comme évèques, la religion elle-même comme une chose humaine et toute temporelle; par conséquent, la perdre, au lieu de la sauvegarder, et en livrant à l'état cette propriété, la plus sacrée , la plus sainte à vos yeux, (aire l'acte le plus exorbitant , donner l'exemple le plus efficace de communisme ?
LE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE d'ÉTAT.
Je persiste à ne pas le croire, et à penser qu'il est de toute impossibilité à l'état de s'emparer ainsi des propriétés matérielles.
LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE d'ÉTA-T.
Rarement l'homme convient de ses inconséquences, et la réputation d'homme d'un jugement sain
SECONDE PARTIE. J 3q
est celle à laquelle on tient le plus. Cette impossibilité dans laquelle vous vous réfugiez, est votre condamnation la plus accablante, puisqu'elle ne se fonde.plus sur la raison, sur la dissemblance des droits, mais sur la résistance de la force. C'est dire que, dans votre opinion, les propriétaires défendront leurs propriétés avec plus de constance et de courage que vous-même, clergé, n'avez défendu les droits de l'Eglise et de votre religion. Et dans ce cas , nous sommes d'accord ; ce qui ne m'empêche pas d'être convaincu que les propriétaires se lasseront à leur tour, et qu'ils résisteront moins encore que vous à des lois habiles et bien entendues , surtout quand les masses populaires seront toujours là , agitées, mugissantes comme l'Océan aux jours des tempêtes, prêtes, au premier signal, à consommer par la force le grand œuvre de l'unité et de l'égalité, et à donner à l'état l'omnipotence souveraine de la propriété en toutes choses» en terres, en maisons, en industries, aussi bien qu'en enseignement religieux et moral , aussi bien qu'en consciences et en religions. Et votre exemple» M. l'abbé, vous le reconnaîtrez alors, quoi que vous en disiez maintenant, aura été plus fort pour amener ce résultat et le triomphe du communisme, que vos discours illogiques pour l'empêcher.
LE PROFESSEUR DE THÉOLOGIE d'ÉTAT.
Peut-être !...
ifo LE COMMUNISME ET SES CAUSES.
Cependant, une université d'agriculture s'organisait; on enlaçait, dans des règlements puissants , le travail et l'industrie ; on buvait de toutes parts à la république démocratique et socialiste ; les budgets s'enflaient, s'enflaient, montaient , montaient encore, et le commerce s'enfuyait avec le crédit, et la religion et ses enseignements, asservis à l'état, n'avaient plus d'autorité; et le scepticisme, tuant toute unité , toute énergie au fond des âmes, les livrait à la division et à la peur, comme un troupeau de daims timides, tandis que , pressurées par la misère et la faim, sans autres espérances que celles de cette vie, les masses de prolétaires s'avançaient comme un seul homme , appelant à grands cris le partage des biens et des terres, et faisant retentir au loin le refrain du pillage et de la violence:
Aux armes , citoyens ! formez vos bataillons.
Rusons , pillons !
A nous enfin et terres et maisons !
C'ÉTAIT LE COMMUNISME
Et la logique disait à l'état, à ses professeurs de théologie, à ses examinateurs et ses maîtres de religion :
D'APRÈS VOS EXEMPLES, IL A RAISON