‹ Un éclair avant la foudre ou Le communisme et ses causesChapitre 154 sur 162 · UN VOL, ET TOUS LES DROITS SE REDUISENT A LA FORCE · texte numérisé non relu

UN VOL, ET TOUS LES DROITS SE REDUISENT A LA FORCE

à la force physique ou à la force intellectuelle? Donc, au plus habile ou au plus fort! tuons, rusons! à la victoire les maisons , les femmes et les terres ! Rationalistes, hommes du fait, voilà où vous conduisent nécessairement, invariablement, de quelque côté que vous vous retourniez, la logique de vos principes, l'exclusion du droit divin, seule clef de voûte de toute propriété et de tout ordre social.

Pousser plus loin l'application de notre dilemme et soumettre à son inextricable étreinte tous les autres chapitres du livre de M. Thiers , nous serait chose facile; mais que gagneraient les lecteurs à cette fastidieuse répétition ? En est-il un seul qui ne voie clairement que , les colonnes de l'édifice renversées, ses bases arrachées, il ne reste et ne peut plus rester que des ruines?

Nous pourrions également attaquer, sous beaucoup d'autres rapports et tout aussi victorieusement, le point de départ de M. Thiers et son principe des droits , qui est le principe de Raspail , de Proudhon et de toute l'école matérialiste : le besoin de la nature. Ce besoin, dit-il lui-même, ne peut être une règle , constituer un droit qu'au-

tant qu'il est un vrai besoin , venant de la nature et non des passions. Mais comment un esprit aussi vaste, aussi profond que le sien, n'a-t-il pas vu que là, dans ce seul mot de vrai besoin, dans cette distinction, gisaitune difficulté immense et tout à fait insoluble au rationalisme , difficulté pourtant qu'il lui fallait d'abord résoudre, sous peine de bâtir sa ville en l'air, d'élever des édifices sans fondement et qui devaient s'écrouler d'eux-mêmes? Ce vrai besoin, en effet, qui le déterminera ? Qui aura le droit de le définir souverainement, et de le discerner infailliblement entre tous les autres ? Qui pourra fixer le point précis où finit la nature et où commencent les passions, distinguer entre les passions bonnes et celles qui son t mauvaises? L'observation de la nature, répond M. Thiers. Je défie , dit-il , qu'on trouve une autre façon de constater les droits , une autre que la saine et profonde observation des êtres. Et qui ne voit que cette observation de la nature recule la difficulté sans la résoudre, et que toutes les objections qui assaillent le vrai besoin , se retournent contre l'exacte, la saine et profonde observation? Qui ne comprend que là où le rationalisme de M. Tbiers affirme , le rationalisme de M. Proudbon pourra nier; qu'il pourra affirmer là ou celui de M. Thiers nie ? Qui ne voit que ce qui peut être axiome , certitude , évidence pour l'un, pourra être sophisme , doute et obscurité pour l'autre? M. Thiers ne fait-il pas consister lui-même la liberté, ce premier droit dfl

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l'homme suivant lui, dans la faculté de se tromper et de souffrir ? « Qu'est-ce donc, dit-il ( Liv. i. ch. « \x,pag. 171.), que cette société chimérique dans « laquelle , de peur que l'homme ne se trompe, ne « s'égare, ne réussisse pas ou ne réussisse trop, ne « reste pauvre ou ne devienne riche, on l'oblige « à travailler pour la communauté, on le fait nour- « rir, vêtir, entretenir par elle, dans laquelle on « lui assigne sa vocation , on le déclare par ordre « agriculteur, forgeron, tisserand', guerrier (et « guerrier, aurait-il pu ajouter, dans telle ou telle « arme)?... Qu'est-ce que cette société ? Ah ! je vais « vous le dire: c'est une'ruche, ou une fourmilière?... « L'homme est tout autre.... Il lui faut juger les rap- « ports les plus vastes et les plus compliqués.... (pag. « 1 730 S'il ne pouvait pas se tromper, s'il voyait la « vérité infailliblement, d'un seul regard de son es- « prit, il ne seraitpaslibre.il serait, ou cette abeille, « qui, limitée à de petits actes qu'elle accomplit « sans erreur, est une machine vivante, gouvernée « par ces ressorts infaillibles de la nature animée « qu'on appelle instincts, il serait cette mouche la- « borieuse, ou Dieu... Ou machine ou Dieu, tel se- « rait l'être qui ne se tromperait pas. Lï homme peut « donc saisir le vrai ou ne pas le saisir , et c'est

« LA CE QUI CONSTITUE SA LIBERTÉ... C'est là SOn eS-

« prit , mais ce n'est pas encore son âme tout en- « tière. Il lui faut plus que cette perception des ob- « jets, qui consiste à les discerner bien ou mal , su' « rement ou inexactement ; il lui faut des impul-

« sions. Si la vue des choses le laissait indifférent, « il serait curieux peut-être, mais inactif. Pour qu'il « agisse, il lui faut des motifs d'agir. Pour qu'il s'ap- « proche ou s'éloigne des choses, il faut qu'elles « l'affectent fortement ; il faut qu'elles lui cau- « sent ou beaucoup de bien ou beaucoup de mal : « c'est là son attraction à lui. (sa loi) La lune, en « étant attirée autour de la terre, la terre autour « du soleil, ont leurs motifs dénués de sentiment. « L'homme , attiré vers tel ou tel objet , porté à tel « acte ou à tel autre , a son attraction (sa loi) : « c'est le plaisir ou la. docleur... Pour se mouvoi r « donc, il faut qu'il soit attiré ou éloigné, qu'il « jouisse ou souffre, suivant qu il a réussi ou échoué « dans ses actes. Il peut se tromper , il peut souffrir: « voilà la double liberté de son âme. Toujours dis- « cerner le vrai, toujours éprouver une même sen- ;< sation, fut-elle douce, ce serait ne pas discer- « ner, ne pas sentir ; ce serait, en descendant bien « bas , devenir abeille , polype, végétal, pierre , et , « en allant plus bas encore , aboutir au néant; ou « bien , en remontant cette échelle des êtres , en la « remontant jusqu'à l'infini , arriver à Dieu, tel que « nous essayons de le comprendre. »{pag. 174 > 17 5. Ainsi, le principe de tous les droits, de celui de la propriété comme de tous les autres, est, selon M. Thiers , le vrai besoin de la nature. Le moyen de découvrir sûrement ce vrai besoin , toujours selon i\l. Thiers, est de discerner, par une saine et profonde observation, le besoin réel de la nature, de

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celui qui vient des passions; mais selon M. Thiers encore , nous n'avons , pour faire ce discernement, que le plaisir ou la douleur, c'est-à-dire, les passions, toujours trompeuses, et la liberté, qui consiste elle-même à se tromper et à souffrir. C'est là , dit-il , notre nature , notre attraction , notre première loi , notre premier droit. Donc, le premier, le seul moyen d'établir et de constater nos droits, selon M. Thiers, ou de découvrir le vrai besoin de notre nature, c'est de détruire la nature elle-même ou le premier des droits, et de cesser d'être homme; et pour juger et discerner infailliblement ce vrai besoin, ou le droit, il faut être bête, végétal , pierre ou Dieu. Donc, impossibilité de toutes parts pour le rationalisme , d'étabîir ou de constater un droit quelconque , celui de la propriété , comme tout autre; et les problèmes sociaux n'ont nécessairement pour soluteur, dans ce système, que la force brutale et les sensations qui en résultent.

Et voilà sans doute pourquoi M. Thiers, après avoir affirmé que les bêtes n'ont point de droits , parce qu'elles ne savent pas, ou sont dénuées d'intelligence, — (ce que ne lui accordera certes pas le livre des écoles primaires : Instinct et mœurs des animaux. Voyez ire part. pag. 139.) — pour constater les nôtres, nous rappelle pourtant sans cesse à leurs faits et gestes. Ici ce sont les herbivores qui, paissant en commun, démontrent notre droit à la société; là c^^gut les cerfs, les daims, les chamois, nous enseijgua}]t le droit de la défense; plus loin ce sont

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les lapins, les castors, les hirondelles , les abeilles, et surtout les lions, nous démontrant le droit de propriété sur la demeure, et même sur ses environs. ( Liv. ier c/z. nr.) Ailleurs ce sont les différences entre l'homme et le cheval, le cheval et le chien , le chien et la taupe , entre la taupe et le polype, entre le chêne môme et la fougère; et dans une forêt, entre les grands arbres et les petits de la même espèce^ qui prouvent les droits divers de la grande et de la petite propriété, du brillant Alcibiade, doué de

TOUTES LES FACULTÉS, ET DU CRÉTIN, IDIOT ET GOI- TREUX DE LA VALLÉE d'AoSTE, QUI EN EST PRIVÉ. {Cil.

iv. de l'inégalité des biens , pag. 5 1 , 5s. ) Et toujours on rencontre alors , sans songer aux contradictions qui vont suivre : L'instinct est la première , la plus ancienne des lois... Tous ces actes s'accomplissent d'instinct, avant qu'on ait rien écrit sur les lois ni sur les arts, avant qu'on soit CON- VENU de rien. Les règles instinctives de cet état primitif les plus rudimentaires de toutes, les plus générales, les plus nécessaires, peuvent bien Étbi appelées DROIT NATUREL, (pag. if et 24.)

Et ailleurs : « Il est dans le principe même de la « création... que l'animal ait son terrier, l'homme sa « demeure ; qu'être moral doué de la faculté d.ii- « mer , il aime , non pas l'ensemble , ce qui est trop « grand pour lui, mais une partie, celle qui est à sa « portée, d'abord son père, sa mère, sa femme, « ses enfants , c'est-à-dire, sa famille, puis sa patrie. « dont il comprend que la prospérité est liée à! celle

« de sa famille; peut-être, après sa patrie, la race « d'hommes à laquelle il appartient, la race chré- « tienne par exemple , à l'exclusion de la race ma- « hométane ! Mais ne sentez-vous pas que si vous « allez plus loin, V absurdité naîtra, parce que vous « vous serez mis en opposition avec la nature des « choses? N'entendez-vous pas les railleurs qui , se « moquant de la bienveillance banale, disent qu'ai- « mer le genre humain , c'est n'aimer personne * « Vous répondrez peut-être que votre système est « celui de la bienveillance universelle , tandis que « le vieux système social est celui de l'égoïsme. Ce « vieux système n'est pas plus celui de l'égoïsme

« que LA. GRAVITATION N EST UN ÉGOÏSME PLANETAiRE.

« Chacun a son orbKe , et dans cet orbite son « rayon d'attraction. L'homme est un être limité; « son cœur l'est comme son corps. Il faut l'élever « successivement de lui à sa famille, de sa famille; « etc. » ( Liv. i , ch. v ,pag. 189 , 190. )

Ainsi, la loi fatale de l'instinct, une force inflexible comme celle de la gravitation pour les astres, voilà la source des droits qu'on dit plus haut inséparable de la liberté , inconcevable sans elle.

Et comme les exemples des ordres religieux et des communautés chrétiennes, qui ne sont que la perfection enseignée par l'Évangile, font obstacle à ces étroites et avilissantes utopies , on fait , avec Raspail encore, de ces associations saintes et libres des institutions contre nature, enfantées par le désespoir, et qui ne peuvent aboutir, quand le déses-

poir cesse et que le suicide est trop lent , qu'an scandale et à l'apostasie. ( Liv. 21. Ch. 6 , pag. 193 et 197.)

D'où il suit que tout, dans le livre de M. Thiei ^ comme dans ceux de M. Cousin, nous ramené foicément à l'état des chiens , des taupes , des boucs , des polypes, des végétaux et des étoiles > tous êtres dépouillés de toute liberté et de tout droit, et que cet effort du plus éminent des rationalistes , non-seulement ne peut rien établir de certain , mais marche, comme tous les autres, et en particulier comme son célèbre ami M. Cousin , entre de perpétuelles contradictions.

Nous irons plus loin encore. Ce vrai besoin de la nature sûrement , infailliblement, évidemment découvert et constaté, qu'est-ce, après tout, qu'un fait? et depuis quand, chez quel publiciste ou jurisconsulte, fait et droit signifient-ils la même chose ? Comment, de ce que je pêche, de ce que je chasse, suit-il que j'aie le droit de chasser, de tueret de me nourrir d'animaux qui me ressemblent sous tant de rapports? Comment, de ce que je me construis une cabane ou me creuse une demeure, suit-il que j'aie droit de propriété, et sur ces objets, et sur le sol où je les établis ? D'après quels principes certains , incontestables , ces actes seuls constituent-ils des titres véritables de propriété? Puis l'usage et l'usufruit ne pourraient-ils suffire à la satisfaction des vrais besoins de la nature? ou l'usage et l'usufruit sontils la même chose que la propriété ? Je défie , à

mon tour, un rationaliste quelconque, de donner à toutes ces difficultés, en dehors du droit divin, une solution claire , certaine , incontestable , et d'éviter pour dernière raison le droit du plus rusé ou du plus fort.

Je ne dirai rien des phrases comme celles-ci: « Ces « facultés physiques ou morales (force ou adresse , « source de droits à des propriétés plus considé- « râbles ) , l'homme les tient de Dieu , de ce Dieu « que je nommerai comme il vous plaira , Dieu ,

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