FATALITÉ, HASARD, AUTEUR ENFIN, QUEL QU TL SOIT
« auteur des choses , les laissant faire ou les fai- « sant , les souffrant ou les voulant. Vous avouerez « qu'il est le principal coupable, si mal il y a dans « les inégalités dont vous seriez disposé à vous plain- « dre. » ( Liv. ier , ch. 6 , 5o. )
Le panthéiste, le fataliste le plus difficile pourrait-il trouver là quelque chose à reprendre? Donc, le livre de M. Thiers, de quelque côté qu'on l'envisage, en partant du rationalisme, en ne s'appuyant que sur des faits matériels, ou sur le matérialisme , pour établir le droit de propriété, loin d'atteindre son but, aboutit au, contraire, au scepticisme, au communisme, au droit du plus rusé ou du plus fort.
Donc, il confirme pleinement , aussi bien que le livre de M. Cousin écrit dans les mêmes principes et le même but, toutes les preuves de l'une et l'autre partie de notre ouvrage sur les causes du communisme.
344 LE COMMOiTISME ET SES CAUSES.
Mais ce rationalisme pour qui Dieu peut n'être que le fatalisme ou le hasard , pour qui l'âme humaine nest que le principe vivant qui anime le corps (pag. 38.) , et dont l essence est la douleur (p. 434pour qui la vie religieuse et ses dévouements sublimes ne sont qu'un sombre désespoir et un lent suicide ( Lu>. i , ch. 6. ) ; le don , ou l'aumône d'un superflu donton ne sait que faire, <\\i une jouissance morale ajoutée à la jouissance physique ( Liv. ier, ch.'].) ; ce rationalisme pour qui le moyen âge est le temps des atroces douleurs (Lù>. iv, ch. 7, et passim.), et\a. société, la marche incessante du Juiferrant vers un bien inconnu (Ibid.; pag. l[\8.); ce rationalisme, pour qui enfin la religion, le christianisme, dans le morceau même appelé par des espri ts candides une inspiration dont Dieu aie secret , n'est autre pour la raison que V unité de Dieu , comme le mahométismc, et de plus, pour le cœur, la déifjcation de la. douleur (Ibid. pag. 433. ) , c'est-à-dire la plus odieuse absurdité, d'où il suivrait que plus l'on souffre, quelle qu'en soit la cause, plus on s'identifierait en Dieu, et que le meilleur paradis serait l'enfer; ce rationalisme dur , étroit, fataliste, comme la gravitation, n'est-il pas le milieu doctrinal et pratique dans lequel vit, depuis un demi-siècle , l'immense majorité de la bourgeoisie et des fonctionnaires, la presque totalité des enseigneurs et des enseignés du monopole? Yest-ce pas ainsi qu'ils raisonnent , qu'ils pensent et parlent , qu'ils écrivent, qu'ils agissent, d'une extrémité de la
France à l'autre extrémité ? N'est-ce pas pour eux qu'a été composé le livre de M. Thiers ? Ne sontce pas eux qui ont acheté en quelques jours 9,000 exemplaires de la première édition , après l'avoir déjà lu dans le Constitutionnel; eux qui s'apprêtent à acheter la seconde, et peut-être la troisième, comme ils ont acheté les douzeouquinze éditionsdeson histoire de la révolution française ? Ne sont-ce pas leurs journaux le plus en vogue qui le vantent et l'exaltent, eux enfin qui lui ont offert le trône présidentiel ? Aussi , de toute part , quelle confiance aux moyens et aux combinaisons matérielles !
Les jours de la justice de Dieu qui s'avancent, et dont les terribles reflets commençaient à éclairer bien des ténèbres , ne %ont plus qu'un épouvantail superstitieux; ces regards qui tout à coup s'étaient tournés vers le ciel, se sont bien vite rabattus vers la terre, tout honteux, et comme demandant excuse de ce mouvement irréfléchi. Les remords se sont évanouis avec la peur; on se rasseoit, rassuré, confiant , presque joyeux, sur le sopha du bien-être ; on reprend, on relit son Voltaire, on parcourt dans son Constitutionnel les nouveaux feuilletons de M. Sue sur les péchés capitaux , au bas même des victorieuses et ragaillardissantes pages du livre sur la propriété; puis las, on soupire, onétendlesbras, et l'on se rendort doucement entre les bras de la mollesse matérialiste, en redisant : Oh! bah ! ce n'est rien ; le communisme n'est qu'un fait isolé, le mouvement trop brusque de quelques-uns qui va se
346 tË COMMUNISME ET SES CAUSES.
perdre dans la nouvelle évolution humanitaire! Quelle puissance de pensée dans cette tête de M. Thiers !... Et le plaisir est bien toujours le but universel : quiconque l'attrape a fait son salut !... Donnons en paix ; nos propriétés ne risquent plus lien; M. Thiers a fait un beau livre pour les défendre...
Cependant, les voix fortement accentuées de deux puissants lutteurs, approchent, se croisent, se heurtent , frappent à coups redoublés et font jaillir des éclairs comme deux glaives acérés. Est-ce le citoyen Proudhon , est-ce M. Thiers ? Je ne sais ; peut-être. L'un ressemble à celui-ci, l'autre à celui-là, et pourtant, il se pourrait que ce ne fussent ni l'un ni l'autre. Mais qu'importe ! l'essentiel est d'entendre ce qu'ils disent.
CELUI-LA
J'ai distingué votre voix; elle semble me provoquer avec toute l'insolence des héros d'Homère, ou plutôt d'un filateur anglais qui est passé tory.
CELUI-CI
Je ne sais : mes formes pourtant sont toujours parlementaires.
CELUI-LA
C'est-à-dire, saxonnes; carsi mes oreilles ne m'ont point trompé , vous auriez dit que nos doctrines
sociales consistent à traiter V homme comme un animal, à le nourrir , à le faire vivre, comme dans un chenil un grand seigneur fait vivre ses chiens , quil aime d'ailleurs et ne veut pas rendre malheureux , mais quil fait manger, sortir, courir , rentrer, pulluler au signal de son sifflet , qui est sifflet par un bout et fouet par l'autre, (i) Je ne savais pas que vivre dans la liberté, dans l'égalité , dans la fraternité, que vivre ensemble comme des frères , ce fut vivre ensemble comme des chiens. Ces comparaisons conviennent mieux, ce me semble, à ceux qui ne voient les droits de l'homme que dans de grossiers instincts, et ne savent déduire le droit de propriété que des faits et gestes de toutes les bêtes de nos ménageries. .
CELUI-CI
Est-ce que vous reconnaissez Dieu , vous ? Estce que vous admettez le droit divin ?
CELUI-LA
Mais entre des droits qui descendraient de Dieu et des droits qui seraient tirés des instincts ou des mœurs des bêtes , nous ne balancerions pas, nous, que vous comparez cependant aux habitués d'un chenil. Autrefois, sous votre compère Louis-Philippe, alors qu'à l'envi vous parliez de Providence, de dépit je parlais de Dieu , comme vous en parlez maintenant. En voyant sous mes yeux les dou-
(1) De la Propriété , liv. 3 , ch. i , pag. 205.
leurs et l'oppression des pauvres travailleurs , je disais comme vous : « Soit, cette Providence, « l'auteur de tout ce/a, est un tyran , mais la tyran- « nie est égale en tout cas, et cette tyrannie se mate ni/este par la nature extérieure qu il faut combat- « tre , vaincre , soumettre à nos besoins , adapter à « notre bien-être. Unissons-nous donc pour la vain- « cre, au lieu de nous égorger sur sonsein.»(i) Seulement, en tenant ce langage, je ne demandais pas, comme vous , pardon du blasphème , je me serais cru hypocrite. Mais depuis que je vous ai entendu dire ce que je viens de répéter, et de plus, que la religion du Christ était la déification de la douleur, le moyen âge , temps où régnait cette religion , l'âge des plus atroces souffrances , j'ai réfléchi et j'ai dit en moi-même : Je le connais, il est un des plus avancés de l'école de celui qui a donné pour précepte à ses disciples : Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose ; ce qu'il a donc dit là ne doit pas être vrai; je veux l'éclaircir, et mes études m'ont prouvé en effet que la chose n'était pas.
CELUI-Cr.
Voilà qui est étrange ! Est-ce que le Christ , le Dieu qu'adorent les chrétiens , ne serait pas mort, par hasard, sur une croix, en proie à d'indicibles douleurs? Est-ce que l'Évangile ne répète pas sans
(1) Ibid. livre 4, cl). 7 , png. 430. ( Voyez l'extrait du livre de M. Proudhoo. 1846. lrc part, de l'Éclair, pag. 02- )
SECONDE PARTIE. 34q
cesse : Bienheureux ceux qui souffrent ? Est-ce que le moyen âge , tout occupé de Dieu , n'était point en proie aux plus atroces misères ?
CELUI-LA
Sans doute le Christ est mort sur une croix, mais ce n'est pas pour déifier la douleur et la mort, ce qu'avait fait le paganisme , mais pour les vaincre , au contraire , et les tuer dans leur cause : le péché. Car c'est par le péché , la violation des droits de Dieu et des hommes, dit Paul, le citoyen romain, que la mort est entrée dans le monde, et de même que tous sont morts en Adam, tous retrouvent la vie dans Jésus-Christ. Puis l'Évangile ne dit pas seulement : Bienheureux ceu* qui souffrent, mais , bienheureux ceux qui souffrent pour la justice , c'est-àdire, pour pratiquer le devoir , la vertu, défendre les droits des faibles et des pauvres, rester justes, fidèles, chastes, libres, charitables, dévoués à leurs frères ; en sorte que le crucifix , loin d'être, comme vous prétendez, la déification de la douleur humaine , est au contraire la déification de l'amour, de la charité, de la fraternité , du dévouement à l'humanité tout entière, à tous les hommes devenus frères en lui. Aussi, ce que vous assurez être impossible , contre nature, ce que Tégoïsme bourgeois ne peut comprendre, ce qu'il insulte avec un gros rire , l'amour de tous les hommes par le sacrifice de soi-même est devenu depuis lors le premier devoir de tous les chrétiens , et les vrais chrétiens l'observent et
35o LE COMMUNISME ET SES CAUSES.
l'ont toujours observé. Ils n'ont pas besoin, eux, de bal ni de loterie pour faire l'aumône.
celui-ci. ->
J'admire vraiment la révolution qui s'est faite dans vos idées; vous pourriez maintenant faire, en cas de besoin, un curé du faubourg Saint-Antoine ; vous allez sans doute démontrer aussi victorieusement que j'ai calomnié le moyen âge, et que le peuple alors était plus heureux qu'il est aujourd'hui.
CELUI-LA
Un curé , même du faubourg Saint-Antoine, est plus utile, à mon avis, qu'un joueur à la hausse et à la baisse , eût-il cent mille livres de rente. Quant au moyen âge, c'est avec le secours de votre autorité financière que je vais montrer, puisque vous le voulez, que le peuple d'alors était plus heureux que celui d'à présent.
CELUI-CI
Je suis curieux vraiment de me voir moi-même ainsi transformé ; prenez garde cependant , les chiffres ne vous réussissent guère.
CELUI-LA
Les vôtres réussissent toujours. Vous donnez comme thermomètre de la prospérité ou de la misère des peuples ces deux axiomes financiers: P&JQ pauvre , pays esclave et impôt direct avec le doublement y le triplement de V impôt pour ressource
extraordinaire , sont des faits toujours unis. Pays riche , pays libre et impôt indirect , avec le crédit pour ressource extraordinaire et illimitée , sont encore des faits tout aussi constamment unis que les précédents. (1) C'est bien cela , n'est-ce pas ?
CELUI-CI
Et puis! après.
CELUI-LA
Or , au moyen âge, il n'y avait point ou peu d'impôts directs ; presque tous étaient indirects. Charlemagne fit toutes ses guerres et toutes ses conquêtes sans recourir à l'impôt direct. J'ai lu même quelque part que l'enseignement général de la théologie catholique ne reconnaissait comme vraiment légitimes que les impôts indirects, et les directs, seulement au défaut des autres et pour une évidente nécessité du bien public. Charles VII est le premier en France qui ait rendu les impôts directs, ou les tailles perpétuelles, disent les historiens, et elles étaient alors si peu considérables, que c'était à qui en payerait davantage : il s'agissait de chasser les Anglais. Louis XI, ajoutent-ils, les fit monter fort haut : il y a des écrivains , dit le vieux Moreri, qui disent que ce fut jusqu'à la somme de quatre millions sept cent mille livres. Charles VIII les diminua, et on dit même qu'il avait résolu de les réduire à deux cent mille livres. Elles ne se
(3) Delà propriété, liv. 4, cli. G, pag. 407.
35a LE COMMUNISME ET SES CAUSES.
perpétuèrent et n'augmentèrent qu'à dater du protestantisme et des principes qui affranchissaient les gouvernements de la suprématie de la morale. Cobbett assure de son coté que la reine Marie, la dernière reine catholique d'Angleterre, régna plus de deux ans et demi (au milieu des difficultés de tout genre) , sans prélever sur son peuple un seul denier en taxes quelconques (ou impôts directs); et il ajoute : aussi bien ignorait-on, dans ce temps de superstition et d'obscurité, ce que c'étaient que les taxes ; il faut avouer que nous avons fait depuis de rapides progrès, (i) Vous-même rendez témoignage de ces faits, en convenant, ce qui est évident à tous les yeux, que la révolution bourgeoise de 89 partagea cette opinion, que celaient des impôts affreux que les impôts indirects, qu il fallait s'en passer, qu'on le pouvait facilement, qu'avec l'impôt foncier réparti sur tous, l'impôt personnel et mobilier gradué sur le luxe des logements, avec les portes et fenêtres , V enregistrement , le timbre , etc. on pourrait vivre , et qu'elle agit en conséquence. (2) Tout le monde sait et sent d'ailleurs que c'est par milliard que se comptent maintenant les impôts fonciers, sans compter un autre milliard d'impôts indirects frappant les objets mêmes achetés pour sa propre consommation, et qui en étaient exempts chez tous les peuples catholiques du moyen âge.
(1) Lettres sur la réforme en Angleterre, vnr, pag. 1S3. (Voyez plus haut , pag.
(2) De la propriété, liv.4 , ch. 6, pag. 407.
Donc, d'après vous, d'après vos principes financiers les plus incontestables, les peuples du moyen âge étaient riches, libres, heureux, et les peuples actuels sont pauvres et esclaves.
CELUI-CI
Cependant, le défaut de propreté, des maisons insalubres, une insuffisante et mauvaise nourrituture, un pain noir frotté d'un peu de lard, le défaut de vêtements , l'imperfection du commerce , amenaient incessamment des maladies contagieuses ou des famines qui emportaient par millions les populations; actuellement, et grâce à nos révolutions, nous ne voyons rien de semblable.
CELUI-LA
Oui, je sais que ce sont là vos grands griefs contre le moyen âge, et vos larges moyens de louange pour les temps actuels. Vous y revenez sans cesse, et si les uns et les autres étaient fondés , convenez que ce serait un solide démenti donné à vos axiomes d'économie politique ou financière. Heureusement , vous dites sans difficulté là-dessus le pour et le contre, et souvent dans la même page ; et en fin de compte, votre conclusion habituelle contre nous est qu'il n'y a plus en France que quelques riches, en petit nombre, un peu plus de gens aisés , mais pas beaucoup encore ; enfin un nombre infini de gens qui nont que le strict nécessaire, et beaucoup qui ne l'ont même pas , ou encore qu'immense
3d4 le communisme et ses causes.
est le nombre de ceux qui n'ont que le nécessaire,
OU MOINS QUE LE NECESSAIRE. VOUS Comptez VINGT- QUATRE millions cï agriculteurs dont la vie se passe en privations , travaillant sans relâche , hiver , été , toujours courbés sur la terre , mangeant un pain noir , quelquefois de la pomme de terre ou de la châtaigne, des légumes avec un peu de lard, et de la viande pas souvent. Ce peuple d'agriculteurs a des sabots pour chaussure , un gros tissu de laine , point foulé, pour vêtement.... Fous comptez six millions d'ouvriers, d'artisans, dont la vie moins dure, semée de temps en temps d'abondance passagère , est exposée à des interruptions de travait désolantes , puis, des hommes de tous les rangs que la fortune délaisse, beaucoup d'enfants de la bourgeoisie qui se pressent à l'entrée de toutes les carrières libérales. Et vous dites : Certainement il y a du mal, beaucoup de niai, il faut en diminuer la somme. Il faut convertir ce pain noir en pain blanc, ces légumes arrosés d'un peu de lard en viande, ces haillons en un bon vêtement, cette chaumière fétide en une maison bien bâtie , cette ignorance brutale en douce intelligence des choses , cette stupjde envie en une fraternité sincère, mais il faut en prendre le temps et y procéder par des moyens éprouvés , ce qui n'exclut pas les moyens nouveaux.... Il est possible de pourvoir à la vieillesse de l'ouvrier infirme et malade.... Donnons de meilleures lois à l'agriculture et au commerce, répartissons autrement, s'il est possible, les charges
SECONDE PARTIE. JDj
sociales , organisons la bienfaisance publique , excitons la bienfaisance particulière.... (i)
Ainsi, toutes les accusations que vous portez contre le moyen âge, vous êtes obligé, en en ajoutant beaucoup d'autres, de les porter contre ce qui se passe sous nos yeux. Encore ne dites-vous rien de la peste, qui, sous le nom de choléra, a trois fois en vingt ans , sans compter la quatrième qui commence , décimé nos villes et nos campagnes , ni de la dégénération de la jeunesse de nos cités industrielles, où, sur trois cents conscrits, l'on trouve à peine cinquante à soixante hommes capables de porter le mousquet et de faire une campagne (2) : rien de la famine en Irlande et dans quelques contrées d'Angleterre , malgré la perfection du commerce de ce pays. (3)
(l)Ibid. liv. 3, ch. 2, pag. 211 et liv. 4, ch.7, pag. 413, 415, 418, 420,422, etc.
(2) A Arras , il y a quelques années, sur 282 conscrits, on a été obligé d'épuiser tous les numéros sans pouvoir trouver les 74 hommes demandés pour le contingent de cette ville. A Cambrai, il a fallu aller jusqu'au numéro 163, pour trouver 47 hommes.
(3) Tout le monde connaît l'état de l'Irlande. Or, Cobbett atteste comme un état permanent prouvé par la taxe des pauvres augmentant sans cesse, que « dans le Yorckshire, les infortunés disputent « aux pourceaux la dégoûtante nourriture que contiennent leurs au- « ges; que, dans le Lancashire et le Cheshire, ils dévorent la chair « des chevaux morts ; que, dans le Hampshire et le comté de Sus- « sex, on les attelle , ainsi que des bêtes de somme, à des voitures « chargées de gravier; et qu'enfin, par toute l'Angleterre, ils reçoi- « vent une nourriture plus mauvaise que celle des criminels dans » les prisons. » ( Lettre \\i.)
CELUI-CI
Tout cela était pire au moyen âge.
CELUI-LA
D'après vos axiomes , c'est impossible; et d'après l'histoire, c'est tout à fait inexact. D'abord, le nombre des riches et des personnes aisées était incomparablement plus grand, puisqu'on a volé et vendu en 89 et années suivantes, de leurs biens pour plusieurs milliards, et que ces biens ne payaient aucun impôt foncier, puisqu'il y avait, pour la vieillesse , pour les infirmes , pour les pauvres , pour tous les besoins, des hospices et des fondations sans nombre, et que l'on trouvait toujours dans les monastères, et l'hospitalité, et des secours abondants pour la nécessité. Quant aux serfs, de tous les paysans les plus malheureux, ils recevaient pour nourriture, dit le ministre protestant Hurter,du pain, de la viande et delà bière; les garçons de ferme avaient eux-mêmes, avec cette nourriture, des vêtements, et étaient assurés, pendant toute leur vie, de travailler danslafermeet d'y êtresoignés.(i)EtCobbett prouve, d'après des actes officiels, que, clans le même temps, en Angleterre, le bœuf, le porc , le mouton et le veau,
(1) Tableau des institutions et des moeurs du moyen âge, tom. 11 , pag. 129. Dans le tom. 111 , pag 295 , il cite une chronique de 1184 , où on lit, entre autres choses, contre le luxe de ce temps : « Les bottes , qui autre/ois étaient à l'usage de peu de person- « nés et seulement des nobles, sont aujourd'hui la chaussure, du « peuple- »
étaient la nourriture des classes pauvres , qu'un charretier gagnait dans sa journée plus que la valeur d'une bonne oie grasse, une femme, pour une journée de sarclage, le prix de quatre bouteilles de vin rouge, le moissonneur, la valeur d'un habit de drap en moins de six jours , la valeur d'une paire de souliers par jour, ou un mouton gras en quatn jours, ou bien un porc gras de deux ans en douze jours, ou bien encore, en vingt jours, un bœuf engraissé àl'étable. Ah! s'écrie-t-il en concluant, combien le sort de ces gens-là n'était-il pas à plaindre, ensevelis qu'ils étaient dans les bigotes superstitions du papisme, tandis que, maintenant, avec les progrès du protestantisme et du philosophisme, les juges de la cour du banc du roi ont déclaré que la nourriture générale des ouvriers anglais était le pain et l'eau! (i)
CELUI-CI
Nous avons l'égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois, sans autre distinction que celle des talents....
CELUI-LA
Mais constatés par des examens et des grades arbitraires et des certificats d'études que les neuf dixièmes et demi des jeunes gens ne peuvent suivre, tant elles coûtent cher, tandis qu'autrefois,
(1) Histoire delà Réforme en Angleterre , ch. lG,pag. 371 et
suiv.
cîiaque commune avait son école gratuite, chaque monastère, chaque ville, son collège également gratuit, ouvert aux enfants pauvres comme aux enfants riches, et les rendant propres à tous les emplois. Or, toutes les fondations et tous les biens de ces écoles et de ces collèges, ont été dévorés aussi parles révolutions de la bourgeoisie ; et il faudrait, pour rétablir de simples écoles primaires gratuites, frapper d'énormes impôts dont les pauvres payeraient encore sur leur nourriture la plus grande partie.
CELUI-CI
Pourtant, nos progrès en civilisation sont incontestables, et ils sont descendus jusqu'aux dernières classes du peuple. Vous-même, naguère encore, les proclamiez avec nous jusque sur les toits....
CELUI-LA
Abusé parles menteries philosophiques des journaux, des romans et des cours d'histoires de la bourgeoisie universitaire. Mais depuis, j'ai voulu voir par moi-même, et j'ai vu. Nous n'avons fait de progrès que dans la misère et dans le crime. En dix ans, disait M. Guerry dans un travail lu à l'académie des sciences morales et politiques, le nombre total des crimes et des délits ordinaires s'est élevé de 57,669 à 79.930 : c'est une augmentation de 39 %• Durant ce même intervalle, le nombre des crimes d ' faux témoignage et de subornation de témoins a
SECONDE PARTIE. 35o,
augmenté du quart, celui des assassinats et des tentatives d'assassinat, du tiers et au delà , celui des attentats à la pudeur sur des enfants de moins de seize ans, à plus du double, et celui des parricides, à plus du triple. Les procès en séparation et les faillites ont suivi le même progrès. On compte 35,ooo enfants abandonnés par an , et le nombre des infanticides passe toute proportion. Le nombre des fous et des idiots grandit également chaque année (i), et celui des suicides, croissant encore plus
(1) Le docteur Esquirol , qui a consacré de longues années à l'étude de ^aliénation mentale, démontre mathématiquement: l°que le nombre des fous a considérablement augmenté en Europe depuis 60 ans ; 2° qu'il y a plus de fous»en Angleterre que partout ailleurs, et plus en Allemagne et en France qu'en Espagne et en Italie , c'est-à-dire, que l'augmentation des aliénations mentales sont en raison directe de l'affaiblissement de la foi. Il ne craint pas d'en faire l'aveu : « Depuis 30 ans, dit-il , les changements qui se sont ' opérés dans nos mœurs en France, ont produit plus de folies que. * nos tourmentes politiques. Nous avons changé nos antiques usa- « ges, nos vieilles opinions, contre des idées spéculatives et des « innovations dangereuses. La religion n'intervient que comme <•- un usage dans les actes les plus solennels de la vie ; elle n'apporte « plus ses consolations et l'espérance aux malheureux ; la morale « religieuse ne guide plus la raison dans le sentier étroit et diflicile « de la vie. Le froid égoïsme a desséché toutes les sources du senti- « ment; il n'y a plus d'affections domestiques, ni de respect , ni « d'amour , ni d'autorité , ni de dépendances réciproques. Chacun « vit pour soi; personne, ne forme de ces sages combinaisons qui « liaient à la génération future les générations présentes. Les liens « du mariage ne sont plus que des hochets dont se pare le riche par « spéculation ou paramour-propre, et que néglige le bas peuple } ar « dédain pour les ministres des autels, par indifférence et par lï- « bertinage. » ( D'ici, des sciences médicales , art. Folie. )
36o LE COMMUNISME ET SES CAUSES.
vite, surpasse de plus du triple tous les autres attentats à la vie réunis. On vote chaque année plus de onze millions pour les prisons, et à peine un seul pour les hospices. Et cependant, que de crimes ignorés! Que d'autres crimes constatés, mais dont personne n'est accusé ! M. de Peyramont, magistrat, disait en i83o, à la chambre des députés, que l'année précédente, i83S, sur 800 attentats à la vie de l'homme constatés, 535 étaient restés sans répression. En Angleterre, c'est pire encore, et d'après un rapport à l'académie des sciences politiques et morales de M. Moreau de Joannès , le progrès en fait de crimes l'emporterait sur le nôtre de 22 pour %, près du quart. Or, franchement, je ne pense pas que le progrès en fait de vols, d'assassinats et de suicides, soit la preuve d'une aisance ascendante, et que l'on songe à se tuer et à tuer les antres, ou à voler, quand on ne manque de rien et qu'on est riche et heureux.
CELUI-d.
Enfin, je le vois, vous reniez la révolution et le progrès révolutionnaire.
CELUI-LA
Oui, toutes vos révolutions voltairienneinent bourgeoises, je les renie et les exècre.
CELUI-d.
Vous exceptez celle de q3.
CELUI-LA
Pas plus celle de 93 que celle de 89. Est-ce que Robespierre n'était point un avocat , Marat un médecin , Pelletier un magistrat légiste , et la majorité des régicides, des bourgeois ? Mais l'heure de la justice contre la bourgeoisie a sonné, et le peuple impie, poussé par la colère de Dieu, s'apprête à se lever comme un seul homme pour lui demander compte de toutes ses révolutions, et de ce qu'elle a fait de toutes les institutions populaires qu'avait fondées la religion catholique.
celui-ci.
La bourgeoisie vous attend de pied ferme, et puisque vous reniez la civilisation , elle la maintiendra.
CELUI-LA
Comme toujours, elle maintiendra l'oppression des pauvres, par la ruse et par la force brutale. Le peuple, instruit par vos exemples , saura recourir aux mêmes moyens.
Et de part et d'autre, au lieu de regarderie ciel, de revenir franchement à cette religion du Christ dont on connaissait et dont on vantait parfois les inappréciables bienfaits, elle qui seule a des remèdes efficaces pour toutes les blessures des peuples ; au lieu de se réconcilier dans son sein, en reccn-
naissant la souveraineté de Dieu sur tous, on ne songea plus qu'à se surprendre mutuellement par la ruse, à s'écraser par la force, et des deux camps opposés, on entendait mugir, comme une tempête des Antilles, le chant de la spoliation et des ruines ;
Aux armes , citoyens ! formez vos bataillons.
Tuons, rusons !
A la victoire, et terres et maisons!
Et l'esprit de Dieu sembla ne plus pouvoir habiter avec les hommes, et pour les châtier, il n'eut pas besoin d'appeler des fléaux inconnus : il lui suffit de les livrer à la honte, à l'esclavage , aux déchirements et aux violences de leurs doctrines.