L ETAT
De quel droit, prolétaire, viens-tu, par des doctrines séditieuses et immorales, troubler la propriété , le boulevard électoral , le fondement de Tordre et de la société?
LUI
Du droit de ma raison. Il m'est démontré, au contraire, que le plus grand ennemi de la société, après Dieu et la religion , qu'à la suite de l'état je pourchasse de tous les cœurs, c'est la propriété. La propriété, c'est le vol. Il ne se dit pas en mille ans deux mots comme celui-là pour faire progresser la morale, et faire rentrer l'humanité dans les lois du grand tout: égalité, liberté, fraternité. Je n'ai d'autre bien sur la terre que cette définition de la propriété ; je la tiens plus précieuse que les millions de Rothschild, et j'ose dire qu'elle sera l'événement le plus considérable du gouvernement de Louis-Philippe. Mais de quel droit m'interpelles-tu toi-même? qui es-tu pour oser ainsi juger ma foi, et la qualifier d'immorale et de séditieuse? (i)
(1) Le communisme de Proudhon fut aussi cité devant les tribunaux par le gouvernement de Louis-Pliilippe. « Traînée devant
preuièrb partil jq
l'État, Je suis 1 état.
LUI
Qui, letat? Connais pas. Ton nom?
l'état.
Avant-hîer , je m'appelais Napoléon, prince de Bénévent et Fouché ; hier , Charles X , évêqne Feutrier et comte De Portails; aujourd'hui , j*ai pour nom Louis-Philippe, Guizot, Cousin , Villemain , Duchâtel et Salvandy.
LUI
Demain , tu t'appelleras Proudhon , Blanqui et Barbes Je te connais; nous avons travaillé ensemble dans la charhonnerie(i). Mais quels sont tes
les tribanaux, dit M. Louis Blanc [Histoire de dix aitx, tom. m, pag. 158), la Société des Amis du peuple fut condamnée à Tamende et à la prison, dans la personne de MM. Raspail, Bonnias, Cfprvnis , Thouret et Blanqui , mais après des scènes d'audience où auraient éclaté le dédain des accusés pour les juges, et leur ferme resolution de ne jamais fléchir. »
(1) Devant la Chambre des pairs, au procès d'avril, M. Trélat, dans sa défense , disait : « Il y a ici tel juge* qui a consacré du ans de sa vie à développer les sentiments républicains dans Fâme des jeunes gens. Je Tai vu , moi , brandir un couteau en faisant Téloge de Brutus. Ne sent-il donc pas quMI a une part de responsabilité dans nos actes? Qui lui dit que nous serions tous ici , sans son éloquence républicaine? Tai là, devant moi, d'anciens complices de charbonnerie ; je tiens à la main le serment de Fun d'eux, serment à la république, et ils vont me condamner pour être resté Gdcle au mien! »
SO LE GOMMOlfISMB ET SES CAUSES.
titres aujourd'hui 5 pour commander à ma raison et lui imposer une morale?
l'A-at.
La nécessité et le pouvoir , ceux-là mêmes que tu auras demain, si
LUI
Titres faux! La nécessité? Jusqu'en i83o on s'était passé de vous, et il m'est avis que vous auriez pu rester ce que vous étiez, sans aucun danger pour ]a patrie. — Le pouvoir? c'est la supériorité qui le donne, et, hommes comme moi , je ne vous en reconnais aucune. Ma raison est égale à la vôtre ; sa souveraineté est un droit depuis longtemps acquis, et si je ne me trompe , plus d'une fois proclamé par vous-mêmes.
l'état.
Je suis la majorité.
lui.
Nous compterons lorsque vous voudrez ; et quand vous la seriez , ma raison n'en est pas moins souveraine devant la majorité, comme devant la minorité, et elle ne se prosternera jamais devant la vôtre, en morale comme en tout le reste , fussiezvous dix millions.
PREMliliS PARTIE. 8l