L^AMI DU PROGRÈS UNIVERSITAIRE
Toutes ces autorités, tous ces faits seraient peut' être contrôlés par d'autres que par moi.
(I ) Tableau des institutions et des moeurs de F Église au moyen âge y tom. IH, pag. 400. Voyez aussi, plus haut, 1^ partie, pag. 22G, note.
(2) Traité sur toutes les villes oit florissent jusqu'à ce jour des universités. Bibliothèque du Roi. Cité par M. Laurentie.
(3) Liberté d^ enseignement^ pag. 12«
198 LE COMMOiriSME £T SES CA.CSES.
LE DEMEURANT d'uN AUTEE AGE.
Toutes ces autorités, tous ces faits sont hors de contestation , et ce n'est pas par un peut-être ni autrement qu'on peut en atténuer le poids. Je puis pourtant vous en offrir d'autres, des témoignages tout à fait contemporains, et provenant de chauds amis, comme vous, de l'enseignement d'état et du progrès universitaire : M. Villemain , par exemple. Lui-même, dans son rapport de i843 , affirme qu'à partir de l'année 1763 (c'est-à-dire, de la destruction des Jésuites, et par conséquent, de la suppression d'un grand nombre de collèges), la France possédait pourtant encore 56a collèges , rendant aptes à toutes les carrières, pour une population qui n'était que de vingt-cinq millions d'âmes. Et dans ce chiffre n'étaient compris ni les nombreuses écoles des maisons religieuses, ni les manécanteries attachées à la plupart des églises , ni les petits séminaires créés dans la plupart des diocèses , selon les prescriptions du Concile de Trente. Cependant, et M. Villemain le constate encore lui-même, la seule population des élèves fréquentant les collèges s'élevait à près de 80,000, dont plus de 4o,ooo gratuitement ou à peu près, a Tout alors, sous ce régime de liberté (telle que l'Église l'avait faite), avoue-t-il, tout, dans les traditions et les mœurs, secondait l'instruction classique, plus recherchée par le goût et l'habitude des classes riches , plus accessible en même temps aux classes moyennes ou pauvres; tout était
SECONDE l'ARTlE* IQi)
préparé pour elle et la favorisait : le nombre des bourses et des secours de toute nature , la fréquentation gratuite d'une foule d'établissements (spécialement de tous les collèges de Paris) , rextréme modicité des frais dans tous les autres. » M. Salvandy, quelques années plus tard, constatait les mêmes faits.
l'ami du progrès universitaire.
Et puis , qu'est-ce que tout cela ? Est-ce que maintenant le nombre des collèges et des élèves n'est pas plus considérable?
LE DEMEURANT d'uN AUTRE AGE.
J'avais donc bien raison de dire tout à l'heure que le prisme des préjugés est une étrange chose pour n'y pas voir clair. Dans ce même rapport , M. le grand-maitre Villemain constate que la France ne possède plus aujourd'hui que 358 collèges y plus de aoo de moins qu'avant la révolution; que sur ce nombre , f g4 seulement, grâce aux arbitraires privilèges du monopole , donnent l'instruction apte à toutes les carrières , et que le nombre total des élèves de tous les collèges ne s'élevait en 1 83a qu'à 36,567 , la moitié moins à peu près que celui d'autrefois , quoique la population se soit augmentée de 9 millions.
Un autre universitaire célèbre , M. l'ex-saintsimonien Michel Chevalier , va plus loin encore : a Un fait trop peu connu , dit-il , et dont les détails « m'ont été communiqués par des personnes dignes « de foi, c'est que, depuis la révolution de 1789 et
aOO LE COMMUNISBIE ET SES CAUSES.
« la suppression des ordres religieux , nous avons ce (entendez bien ceci , l'ami du progrès ! ) etaangea MENT RÉTROGRADÉ en fait d'iustruction secondaire, a Avant 1789, le nombre des élèves fréquentant « les collèges était triple ou quadruple de ce qu'il a est aujourd'hui. Alors, il y avait un plus grand a nombre de bourses dans une seule province, la a Franche-Comté , par exemple, qu'il n'y en a au- « jourd'hui dans toute la France. »
« Sans vouloir calomnier notre siècle et sans me ic rendre suspect de partialité en faveur de l'ancien (( régime, il me sera permis de dire qu'aujourd'hui « il est plus difficile qu'il y a cinquante ans , à un « jeune homme capable , mais pauvre , de surgir
« intellectuellement, dans les villes au moins
a Tout enfant qui annonçait d'heureuses disposift tions était aisément distingué par le clergé , et « obtenait non moins aisément admission gratuite « (même comme élève interne) , dans un des nom- « breux collèges dirigés par les ordres reli- « gieux. » (i)
l'ami du progrès universitaire.
Quelle prodigalité! On comprend alors que l'état fût sans cesse obéré, et tout cela, pour entretenir la domination cléricale.
LE DEMEURANT d'uN AUTRE AGE.
M. Villemain, le grand-maître, dit au contraire (1) Lettres sur V Amérique du nord^ tom. II , pag. 485.
SECONDE PARTIK. aof
en termes exprès dans le rapport déjà cité: « Cet a état de choses n'était pas un don du gouvekivea MENT, mais l'ouvrage des libéralités de plusieurs « siècles, et pour ainsi dire, F expression même des
« PROGRÈS DE cette CIVILISATION , qui , DEPUIS LE
tr MOYEN AGE, AVAIT PORTÉ SI LOIN LA GLOIRE DE LA
c FRANCE DANS LES LETTRES ET LES SCIENCES; c'eTaIT
« GRACE A DE TELLES FONDATIONS QUE l'iNSTRUCTION
« s'était RÉPANDUE , s'ÉTAlT SÉCULARISÉE. »
l'ami du progrès UNIVERSITAIRE.
Soit! Il semble en effet que votre enseignement d'autrefois l'emportait pour la quantité; mais pour la force et pour la qualité, qui peut contester notre supériorité et nos progrès ?
LE DEMEURANT d'uN AUTRE AGE.
M. le grand-maitre Salvandy, dans son rapport de i838, parle ainsi des progrès et de la supériorité des professeurs de votre enseignement: « Les études « ne sont plus pour eux qvCune profession (un méa tier) ; elles cessent d'exister à l'état de science ; ils (c ne font point de travaux philologiques, point de « recherches nouvelles; et le désir de s'enrichir par a les répétitions, voue leur enseignement à une « froide routine, qui les empêche de faire des efforts « constants sur leurs élèves et sur eux-mêmes; « cette disposition est la plaie de l'université. » Il résulte encore du dernier rapport de M. Villemain et des statistiques de YAlmanach universitaire Ae 1 843,
que, sur a47 professeurs , dont 57 de Técole normale, qui se sont présentés aux examens de Fagrégation, 33 seulement ont été reçus, dont ao de l'école normale; et M. T^normant, agrégé à Tuniversité et ex-suppléant de M. Guizot à la chaire d'histoire de la Sorbonne, affirme, dans une revue que tout le monde peut lire, Le Correspondant (1), que M. Firmin Didot, dans l'impossibilité de trouver, parmi les professeurs de l'université, des hommes capables seulement de corriger les épreuves des livres grecs qu'il édite, est obligé de les envoyer à grands frais à Leipsick , ou d'entretenir honorablement à Paris des Allemands pour s'acquitter de ce travail ; et il demande ce que devient cette armée de professeurs que l'état entretient à grands frais dans les 86 départements , pour ne s'occuper que de grec et de latin.
Quant aux élèves de cet enseignement d'état, il résulte aussi du rapport de M. le grand-maître Villemain, que, sur cette foule de 36 mille et tant qui passent par ces écoles, à peine un cinquième, les plus forts, se présentent au baccalauréat, et que, sur ce cinquième , un tiers est rejeté pour ne savoir pas même faire une version latine ordinaire, après huit ans d'étude du latin ; près d'un autre tiers , pour ne pas savoir -répondre à l'examen oral, et qu'un peu plus d'un tiers seulement est admis dans son aristocratie.
(l) 2' année , V* livraison , pag. 72 et 73.
SECONDE PARTJP. ao3