L AMI DU PROGRÈS UNIVERSITAIRE
Bah! bah! qu'importe tout ce bagage de grec et de latin! L'essentiel, c'est qu'on parle et qu'on écrive bien sa langue, et quelques-unes des langues modernes ; et sous ce rapport au moins , nos progrès sont incontestables.
LE DEMEURANT d'uN AUTRE AGE.
Si le grec et le latin sont inutiles, il faudrait alors cesser d'exploiter les familles et les enfants , sous prétexte de les leur enseigner, et ne pas en faire la base de l'examen du baccalauréat nécessaire pour entrer dans les carrières libérales. Mais les élèves ne sont pas plus forts dans la langue française et dans les langues modernes que dans le grec et le latin. «Nos élèves , m'écrivait en i843 un ancien professeur de l'université , dans des notes que j'ai conservées, nos élèves, même à la fin de leur année de rhétorique, n'écrivent plus ni français, ni latin , ni grec, ni anglais, ni allemand, ni italien, et ils sont en général incapables de faire une composition latine de la force des élèves de troisième d'autrefois. Autrefois, à la fin de la troisième , on devait savoir son latin. La seconde et la rhétorique étaient des années de véritables humanités et de littérature sérieuse. Que sont-elles aujourd'hui ? Des classes de grammaire, non point même de grammaire générale, mais de grammaire purement matérielle; car le professeur, arrêté à chaque phrase, à chaque mot d'une composition par les vices de la forme ,
les solécismes, les barbarismes, les fautes les plus grossières d'orthographe , ne peut point s'occuper du fond. J'en appelle au témoignage de tous , oui , de TOUS LES PROFESSEURS DE RHÉTORIQUE ; j'en appelle aux facultés des lettres , aux commissions d'examen pour le baccalauréat : y a-t-il rien d'exagéré dans ce que j'avance? N'est-il pas constant que, sur loo candidats au baccalauréat, il n'en est pas plus du tiers qui fasse la version (en français), qui est la première épreuve, sans fautes grossières
DE simple orthographe? (i) 9
l'ami du progrès universitaire.
Diable !
LE DEMEURANT d'uN AUTRE AGE.
Vous croyez au diable ? C'est quelque chose. Mais il me semble de votre côté plutôt que du mien. N'iraporte, je continue. « Non , » a imprimé dans un mémoire célèbre un autre professeur, un très-ancien professeur de philosophie , M. Llabour, « non, « nous ne pensons plus dans nos classes, ni nous, « ni nos élèves , qui , quand ils réussissent à faire « une rédaction scientifique et une amplification « littéraire f sont impuissants pour faire une disser- « tation et un discours. On en couronne cependant a dans les grands concours. Dites qu'on y couronne a des discours amplifiés et des dissertations trans*
(1) Voyez an grand nombre d'autres détails du même professeur sur le même sujet. Charte-vérité ^ pag. 53 tipassim.
a criies, comme à la dictée d'un professeur , qui, <t asservi lui-même au système régnant, ne les a a souvent composées qu'avec ses auteurs. »(pag.55.) Enfin, voici M. Ck>usin lui-même attestant, dans un rapport cité par ce même M. LIabour , que « les collèges communaux du second ordre, qui « forment beaucoup plus de la moitié de nos étaa blissements d'instruction secondaire, ne sont que <c de misérables écoles où l'on apprend assez de a grec et de latin pour se dégoûter des professions a de la vie commune, et pas assez pour se préparer CI aux professions libérales; et que les autres, qu'il « appelle de prétendus collèges de plein exercice , « tout en valant un peu mieux que les autres, sont a eux-mêmes extrêmement faibles. Le mal, ajoute-
a t-il , QUE FOIÏT CES TRISTES iCOLES, EST IUGALGCLA-
a BLE. » (pag. 48 et 4g0
l'ami du PROGRÈS UNIVERSITAIRE.
Vous ne contesterez pas au moins l'éclat et la science de notre école normale, destinée à régénérer incessamment et à faire progresser l'enseignement d'état dans toutes ses parties.
LE DEMEURANT d'uN AUTRE AGE.
A en juger, en effet, par les millions qu'on y consacre, son éclat n'est pas douteux, ainsi que celui de beaucoup d'autres choses. Mais si, perçant l'enveloppe , nous examinons le fond , à cet éclat succède ceye ne sais quoi qui tient de l'effet d'un
206 LE COMBIDiriSBIE ET SES CAUSES.
immense éteignoir; et pour ne pas paraître en parler comme le demeurant d'un autre âge , je veux vous rapporter seulement le jugement d'un savant Allemand , d'un philosophe, d'un protestant, de M. Tbiersch , dans ses Études sur rétat actuel de V instruction publique dans T ouest de t Allemagne^ en Hollande, en Fr ahce et en Belgique , ouvrage récemment composé d'après une inspection approfondie des méthodes et des usages des collèges et maisons d'éducation de ces différents pays, et contre lequel aucune réclamation sérieuse ne s'est élevée.
tf Dans l'école normale ^ dit un rapport officiel, « tout parait organisé à men^eille pour renseigne- « ment. En général, c'est par là que nous brillons en « France. Si l'on cherche , ajoute donc M. Tbiersch , « en quoi consiste la merveille, on ne trouve que
a cette uniformité si vantée Mais que ne sacri-
« fie-t-on pas en faveur de cette recherche, ou plutôt « de cette manie de l'uniformité? D'abord, toute a indépendance morale et scientifique de T individu « disparaît. C'est comme la même presse dans la- « quelle chacun est comprimé, le même patron sur
a lequel toute l'iNSTITUTION EST TAILLÉE Cc u'cst
c( pas l'homme d'un sens indépendant et d'une « science originale que l'on désire ; on veut un « INSTRUMENT formé d'après un plan général et « pour un but déterminé; un rouage d'une dimek- « sioN ET d'une forme PRÉCISE à introduire dans /tf lA GRANDE MACHINE A PENSER ET A APa PRENDRE, dont on a fait l'application à tout le
« pays Une telle tentative^ contraire gomme elle
a l'est a tout CE QUE RJÊCLAME LA LIBERTE DE LA a SCIENCE ET DE l'eSPRIT , DOIT AVOIR DES CONSÉa QUENCES FATALES POUR l'iNSTRUCTION COMME POUR
c l'éducation. On ne forme pas l'homme comme (1 on entratne les chevaux : il lui faut quelque chose a d'indépendant qui n'exclue pas la docilité et (c l'imitation des vrais modèles ; quelque chose d'o- « riginal et néanmoins de fidèle aux lois commune nés et aux traditions nationales ; de la variété
a dans l'unité Ici, on veut au contraire quelque
« chose d'arrêté et de connu d'avance...., un^ystème
a EXCLUSIF ET P^DANTESQUS , QUI SE DONNE POUR LE
a TYPE de ce qui est bon et national, et /^ré/m^f s'imcK POSER comme une empreints stéréotypé a tout
a UN peuple, PAR l'aCTION d'dnE TYRANNIE INCES- « SANTE, PIRE QUE TOUTES LES TYRANNIES POLITIQUES,
c( celles-ci ne s'étendant pas au delà du for extéa rieur , tandis que l'autre pénètre jusque dans a LE sanctuaire DE l'ame; pire que l'esclavage hié- « rarchique des Jésuites, car au moins, derrière le a joug de leurs formes si exclusives , se cachait le « trésor de la révélation ; l'âme se relevait sous l'in- « fluence de la foi ; tandis qu'ici on ne trouve au tt fond que la frivolité superficielle de l'impuissance « littéraire , en un mot, le vide et le néant. On ne « saurait trop insister sur ce point, car c'est par là « qu'on pénètre jusqu'AU principe de ce système