Voyez Cédrénus, éd. Bonn, t. II, note^, p
AU l»iXlE.MK M K< i.K.
stupeur. La surprise de Nicéphore semble avoir été complète. Il ne se doutait de rien. Et quand sa marche liautaine fut ainsi brusquement arrêtée, il eut un moment de colère terrible. Avoir conquis la Crète et la Cilicie, avoir brisé l'orgueil de Cliambdas, être Basileus des Romains et se voir forcé de reculer devant ce prêtre î C'en r'-tait trop! Il répondit avec violence et chercha i\ écarter Polyeucte.
Mais le patriarche tint bon.
Elevant encore la voix, il ordonna à Nicéphore de se retirer.
Sous peine d'un horrible scandale, il fallait biçn obéir. Le Basileus blêmissant dut rétrograder lentement sous les yeux de ce peuple immense contemplant son humiHation, humiliation pour lui d'autant plus douloureuse qu'il était bien foncièrement un vrai dévot byzantin et que l'éloignement pour un an de la sainte table constituait pour lui le plus lourd châtiment. « Jamais, dit Cédrénus, jamais, jusqu'à son dernier soupir, Nicéphore ne pardonna au fanatique Polyeucte l'affront sanglant qu'il lui avait infligé. » La fureur de Théophano dut être également extrême. L'orgueilleuse fille du cabaretier ne dut pas accepter facilement l'injure faite au nouvel époux qu'elle s'était choisi.
Qu'on ne croie point que la conduite du patriarche fût nécessairement dictée par un sentiment soudain d'hostilité envers le nouveau maître de l'empire, dont il s'était montré à diverses reprises le très dévoué partisan. Non, il n'y avait peut-être li\ qu'excès de piété mal coni-
Dieu le Père sous les traits d'un patriarche byzantin en graiiil costume de cérémonie ; d'après une peinture murale d'une
église d'Athènes.
372 UN EMPEItEUR BYZANTIN
prise ; le zble aveugle pour Dieu était probablement seul à inspirer ce prêtre, honnête mais bori>é, farouche défenseur des canons de l'Eglise. Il n'en est pas moins vrai que sa conduite en cette occasion semble étrange, après l'appui empressé tout récemment donné par lui à l'élévation de ce Nicéphore qu'il traitait en ce moment de si rude manière. Il paraît singulier, dit fort bien M. Leonhardt, que le parti clérical, qui avait donné, en la personne de son chef le patriarche, un si éclatant appui à l'usurpation de Nicéphore, se soit montré si hostile à ce mariage du nouvel empereur. Polyeucte avait-il compté sur un Basileus menant une existence toute ascétique et retirée, ne se mêlant point d'administration, uniquement préoccupé des choses de la guerre? Cette union avec l'ambitieuse impératrice, peut-être d'autres indices encore, laissaient-ils déjà trop clairement voir que Nicéphore entendait régner par lui-même, au lieu de demeurer un homme de paille aux mains du patriarche? Qui sait même s'il ne s'était pas produit entre l'austère vieillard et la jeune, hautaine et frivole impératrice, de ces froissements aigus d'oîi naissent les haines irréconciliables ?
Les cérémonies, si désagréablement interrompues par cet incident déplorable, n'en poursuivirent pas moins leur cours après la sortie de l'Eglise. L'autocrator et l'autocratorissa tinrent chacun leur cour; lui, celle des hommes; elle, celle des femmes.
Théophano, assise très droite, très immobile, sur son haut trône d'or, au fond de la grande salle des fêtes du gynécée, environnée de ses eunuques protospathaires , la figure peinte de vives couleurs, le corps serré dans ses longs vêtements d'or, pareils à une gaine étroite , qui venaient de remplacer son costume de veuve, les épaules drapées dans le lourd manteau multicolore à grands carreaux brodés de perles et de rubis, semblait quelque étrange et flamboyante idole antique disparaissant sous la soie, les pierres précieuses et le métal. Sur sa tête étincelait le diadème à triple rang de perles. Sa main tenait un rameau, chefd'œuvre de l'orfèvrerie byzantine. Elle vit d'abord passer humblement courbés devant elle tous les eunuques du Palais, « tous ceux qui étaient sans barbe », seuls hommes admis en sa présence. Quand elle en eut
fini avec ces blêmes et importants personnages, l'infinie procession des
Le Christ, peinture murale dans une église d'Athènes; d'après VÂrl byiatUin, de Bayet, Paris, QaanUn.
femmes commença. Le préposite, chef des eunuques, assisté des ostiaires, introduisit d'après les rites auprès de l'Augusta, par groupes ou vêla successifs, suivant un ordre liicrarchique immuable, les épouses
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de tous les dignitaires ayant rang à la cour, cliacune désignée par le titre ou la fonction de son seigneur. Les plus considérables par leur rang, c'est-à-dire les patriciennes à ceinture qui avaient de tout temps leurs entrées au Palais, se présentèrent d'abord, chacune soutenue sous les bras par deux silentiaires eunuques , chacune s'agenouillant péniblement dans ses somptueux atours pour baiser les genoux de la Basilissa immobile, officiellement indifférente, s'abstenant par étiquette d'abaisser les yeux sur qui que ce fût, comme perdue dans un rêve hautain, ne semblant même pas s'apercevoir de l'immense cortège qui défilait à ses pieds. Après les patriciennes à ceinture, épouses de magistri et de patrices, passèrent les protospatharissse et les spatharissas, femmes de ces dignitaires militaires si nombreux, puis les hypatissse, les stratorissae, les comitissaî, les candidates, les femmes des scribones, des domestiques, des silentiaires, des mandataires, de tous les innombrables officiers de la flotte et de l'armée, cent autres classes encore, brillants bataillons féminins s'enfonçant et serpentant à perte de vu à travers les dédales du gynécée.
Le soir, un festin extraordinaire, le ^^c festin nuptial », fut donné par l'empereur dans la salle fameuse c( située entre Clialcé et Daphné, » comme sous le nom de Triclinion des dix-neuf lits ou de Tribounalion des dix-neuf accubiteurs. Ce hall splendide, à plafond très élevé, servait aune foule de cérémonies, même, on l'a vu, à l'exposition de la dépouille de l'empereur mort. Il avait pris, on le sait, son nom des dix-neuf tables sur lesquelles, dans les grandes occasions, l'autocrator et ses convives prenaient leur repas, couchés sur des lits à la mode antique. Au fond de la salle se trouvait une plate-forme plus élevée , vaste et profonde tribune appelée l'Accoubiton. Là se trouvait le trône de l'empereur. Au haut des degrés qui y conduisaient, deux énormes colonnes d'argent massif étaient dressées, retenant les draperies somptueuses que l'on abaissait un moment lorsque le Basileus , avant le commencement des réceptions, revêtait là son costume d'apparat.
Le Triclinion des dix-neuf lits était éclairé par le haut. Sa voûte , entièrement dorée, distribuée en panneaux octogones, était enrichie de branches d'arbustes et de feuillages de vigne merveilleusement
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sculptés le long de toutes les nervures. Elle venait à cette époque d'être entièrement refaite sur les dessins mêmes de l'empereur défunt Constantin rorpliyrogénète*.
Les plus grandes pompes, les plus solennels banquets, avaient constamment cette salle pour théâtre. On aimait, au dixième siècle, à donner à ces réjouissances une tournure archaïque. Luitprand , le fameux évêque de Crémone, nous a laissé le très curieux récit d'une de ces fêtes, lorsqu'il vint pour la première fois en mission à Constantinople, en 949, en qualité d'envoyé de Bérenger d'Italie, le turbulent marquis d'Ivrée, auprès de l'empereur Constantin Porphyrogénète ^. Plus tard, il devait assister dans cette même salle à d'autres festins encore, lorsqu'il revint une seconde fois comme ambassadeurs Byzance, cette fois auprès de notre Nicépliore. Ce qui frappa surtout l'esprit du prélat latin, ce fut l'incroyable luxe de l'argenterie, a Le service de la table fut fait uniquement en vaisselle d'or. Après le repas, on servit des fruits dans treize vases d'or qui, à cause de leur poids, ne furent point apportés à main d'homme, mais sur des chariots couverts de pourpre. Deux de ces vases furent mis sur la table de cette manière : trois cordes enveloppées de peau dorée descendaient du plafond par des trous qui y étaient pratiqués ; on engagea les anneaux d'or dont elles étaient pourvues dans les anses des vases, puis, à l'aide de quatre hommes , ou plus peut-être, placés au bas, on les enleva par le moyen d'une poulie établie au-dessus du plafond , et on les déposa sur la table \ »
Deux cent quarante convives se pressaient d'ordinaire autour des dix-neuf tables, aux pieds de l'empereur, qui les dominait du haut de l'Accoubiton. Des bateleurs, des grimpeurs de perches, des équilibristes, des montreurs d'animaux extraordinaires égayaient ces agapes immenses auxquelles étaient conviés les plus hauts fonctionnaires, les princes étrangers ou vassaux en séjour à Byzance, les otages, les ambassadeurs, chacun habillé dans son vêtement national, chacun à la