‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 11 sur 237 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Expédition contre les Sarrasins de Crète sous le commandement de Nicéphore Pliocas. — ■ Préparatifs gigantesques. — Description de la flotte et énumération des troupes de débarquement. — Départ de l'expédition. — Son itinéraire. — Débarquement en Crète. — Premiers combats. — Siège et prise de Chandax. — Conquête de l'île de Crète tout entière. — Triomphe (ovation pédestre) de Nicéphore au Cirque. — L'émir de Crète et les siens prisonniers à Byzance. — Conduite habile des Byzantins à l'égard des souverains et chefs étrangers captifs ou otages.

Crète, cette grande île aux belles montagnes, l'île antique aux cent villes, à laquelle sa position à mi-chemin de l'Europe chrétienne et de l'Afrique musulmane donnait une importance si grande en ces temps de luttes incessantes, avait échappé dès l'an 824 environ au pouvoir des Grecs. Profitant de la révolte du renégat Thomas contre Michel II, probablement appelés par ce traître, comme jadis leurs ancêtres l'avaient été par le comte JuHen, les Maures d'Espagne, Arabes d'Andalousie, s'étaient emparés de cette terre riche et superbe.

Sous la conduite de l'émir Abouhafs, l'Apochaps des Byzantins, ces hardis aventuriers de l'Islam, avaient surpris Crète sans défense et brûlé sur le rivage les quarante vaisseaux qui les avaient apportés, puis ils avaient dévasté les campagnes , incendié les villes , martyrisé l'évêque Cyrille de Gortyne (dont plus tard le sang fit des miracles) et ses prêtres, converti de force tous ceux des habitants qu'ils n'avaient pas fait périr, fondé enfin non loin du promontoire de Charax, dans une position presque inexpugnable, la fameuse citadelle de Chandax, qui se nomme aujourd'hui par altération Candie et qui a donné son nom à l'île entière. Au bruit de ces succès, de nouvelles bandes sarrasines affluèrent de tous côtés ; les troupes impériales dépêchées par Michel II

furent, deux années durant, successivement battues ou massacrées , leurs chefs pris et pendus. Crète, définitivement perdue pour l'empire, devint alors le plus horrible fléau des Grecs. Durant plus de cent trente ans, les Arabes et leurs émirs pillards s'y maintinrent, à l'effroyable désespoir de toutes les populations des îles de l'Archipel et des côtes grecques et asiatiques incessamment ravagées par eux.

Chandax ne fut plus que l'immense capitale des pirates sarrasins de toute la Méditerranée , une gigantesque caverne de voleurs où affluèrent tous les trésors d'Orient , le marché d'esclaves chré-

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li.'iis oii viiiiciit se lavitaillcr tous les pourvoyeurs de harems du monde uiiisuiinaii. ( 'oiiliiiuelleiiieut renforcés par des aventuriers acciurus (le toutes les villes de l'Islam, les Arabes de Crète, dans (•(lie ]»laec- imprenable, sentinelle avancée à laquelle les terres s.'iriasines l'ormaient au midi comme une ceinture protectrice, furent, sans grands dangers personnels, les plus terribles ennemis de l'empire. Charpie printemps, comme une monstrueuse machine de guerre, Crète vomissait ses flottes aux innombrables et légers bâtiments à voiles neires d'une merveilleuse vitesse, qui s'en allaient partout brûlant les cites, razziant les populations terrifiées, disparaissant avec les dépouilles et le peuple de toute une ville avant que les ti-f)Upes iin|)ériales, toujours surmenées, eussent pu accourir.

Il faut lire dans les chroniqueurs des neuvième et dixième siècles raflreux récit de ces aventures qui se reproduisaient incessamment dans leur épouvantable monotonie. Quelques heures suffisaient souvent à ces a(bnirables corsaires, d'une agilité, d'une audace, d'une précision incomparables, pour transforiner une cité byzantine florissante en une solitude fumante. En vain des détachements de la flotte impériale parcouraient constamment l'Archipel, la Dodécanèse ou Région des douze îles, ainsi (^ue l'appelaient les Byzantins; toujours ils arrivaient trop t;ird et ne jiouvaient (pie constater un nouvel et irrémédiable désastre : la ville était déserte et brfdée ; l'ennemi avait disparu; la mer était vide (le voiles; mais, (pielques jours après, les bazars de Chandax se l'emplissaient d'un immense butin, son port ne parvenait pas à contenir les telou(pies sarrasines , les barques africaines encombrées de maixdiands d'hommes de Syrie et d'Egypte, et sur la grande place, en deliors (les niurailles, d'interminables rangées de captifs, jeunes gens, j<'inies filles, enfants de tout Age, car tout ce qui était vieux et inutile avaii élé |ii('alablenient tué, attendaient nus, hébétés par le désespoir et les horribles souiVrances d'un long entassement sur les navires immondes, (pic leurs nouveaux maîtres eussent achevé de se les partager prxir les emmener de là, liés, jiis(iu'aux bornes des terres musulmanes, aux rives de liassorah comme aux cataractes du Kil, dans les brûlantes solitudes du lleilj.-iz comme sur les lointaines cotes andalouses.

Aucun de ces récits de mort, de pillage, de captivité n'est plus dramatique que celui de la prise et du sac de Thessalonique, « la ville orthodoxe », un demi- siècle environ avant l'époque oii commence ce récit. La narration que nous en possédons encore, narration d'une poignante naïveté, a été rédigée par un témoin oculaire. C'est en l'an 904 que cette seconde capitale des Byzantins fut de la sorte saccagée et dépeuplée par les corsaires arabes. Le fait seul de s'être attaqués à cette immense cité, la première ville de l'empire après Constant inople, nous montre de quoi étaient capables ces pirates sans peur comme sans pitié. Jean Caméniate, prêtre, anagnoste ou lecteur d'une des églises de Thessalonique, devenu lui-même esclave des Sarrasins, nous a raconté tous ces faits en détail. Un renégat fameux, Léon, originaire d'Attalie ou Sattalie sur la côte rocheuse de l'antique Pamphylie, et qui faisait sa résidence ordinaire dans un autre repaire oriental, à Tripoli de Syrie (d'où son nom populaire de Léon le Tripolitain), avait imaginé et organisé cette expédition à la tête de cinquante-quatre gros navires, montés chacun par deux cents hommes, presque tous nègres gigantesques d'Ethiopie, combattant tout nus, brutes féroces triées avec soin. Il parut subitement par une brûlante matinée d'un dimanche de juillet, comme un ouragan déchaîné sur la mer paisible et bleue , devant la belle cité surprise sans défense. La population grecque, riche, nombreuse et paisible, encombrait les rues, les églises, ou parcourait les grands jardins au pied des remparts. La panique fut aussi terrible que soudaine. Chacun, affolé, courut prendre ses armes ; les femmes éplorées encombrèrent les églises ou se jetèrent dans les monastères. L'attaque de toutes les portes du côté de la mer commença sur l'heure. Balistes et catapultes sarrasines vomirent d'innombrables projectiles. Plusieurs portes furent presque aussitôt brûlées. Les habitants, secondés par des milices d'archers slavons au service de l'empire, se défendirent avec un grand courage, autant que le permettait l'incroyable soudaineté de l'attaque; mais après quelques assauts repoussés, les Éthiopiens, attachant deux par deux leurs navires, s'approchèrent sur un seul rang de cette portion la moins élevée du rempart qui longeait la mer. Ainsi fut subitement

organisée une haute et effrayante ligne d'attaque, véritable muraille animée assez élevée pour dominer celle de la défense. De tous ces ponts de navires encombrés d'une multitude hurlante, une avalanche de flèches, de traits et de projectiles enflammés tomba comme grêle sur les défenseurs mal protégés. La position devint presque aussitôt intenable. Les Grecs durent se retirer avec précipitation, immédiatement suivis par les assaillants, qui, comme une troupe de démons, s'élancèrent à leurs trousses et descendirent de la muraille , se précipitant en même temps qu'eux dans les étroites ruelles du port encombrées de fuyards. C'en était fait de Thessalonique et de ses habitants. Quelques heures à peine avaient suffi pour mettre cette grande cité aux mains de ces bandits. Les Slavons et quelques bourgeois plus agiles réussirent à se sauver du côté des hauteurs qui dominent la ville, avant que celles-ci ne fussent occupées par des détachements ennemis. Le reste de la population tomba aux mains des vainqueurs, qui massacrèrent sur-le-champ tout ce qui n'était pas jeune ou du moins riche, par conséquent bon à emmener.

Il faut lire la navrante narration de Jean Caméniate. Le récit des aventures personnelles du pauvre jeune prêtre, qui, avec toute sa famille, hommes et femmes, se sauva par les rues et tomba au pouvoir de ces noirs païens, est très vivant. Il nous décrit sans phrases cet égorgement de tout un peuple et raconte avec une douleur naïve ce qu'il advint de tous ses parents. Lui-même, sa belle-sœur et quelques autres parmi les siens, durent à leur jeunesse d'être épargnés et réservés pour l'esclavage.

Le Tripolitain, qui redoutait la poursuite de l'escadre impériale stationnée à peu de distance, remit à la voile presque aussitôt ; outre le butin immense, il emmenait vingt-deux mille jeunes gens et jeunes filles. Jean Caméniate dit avec simplicité les souffrances inouïes de ces infortunés entassés, durant ces longs jours d'été, par une atmosphère embrasée, dans les cales infectes de ces navires de forbans, sentines effroyables. On ne pouvait se coucher, ni même s'asseoir, tant la presse était horrible. Les pieds des malheureux baignaient dans leurs ordures. Sans cesse on jetait à l'eau ceux qui, trop faibles.

mouraient épuisés de maux. Presque tous les fils et les filles des grandes familles d'archontes ' macédoniens faisaient partie de l'horrible convoi. Se figure-t-on cette déhcate jeunesse, élégante, presque raffinée, soumise à de tels suppHces, aux mains de ces monstres africains ! On erra longtemps d'île en île, de repaire en repaire, toujours évitant

Église des Saints- Apôtres à Salonique, aujourd'hui Sôouk-sou Djami, une des églises byzantines les mieux conservées.

les galères du stratège impérial de l'Archipel. On alla de Thessalonique en Eubée par la rive thessalienne , d'Eubée à Patmos. Enfin, après plusieurs jours de cette brûlante agonie, on aborda à Chandax de Crète. C'est là qu'on devait se partager les dépouilles. C'est là que s'étaient, comme chaque année, assemblés les marchands en quête de bétail humain. Il faut, je le répète , lire dans Caméniate même le vi-

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