CHAPITRE IX
Événements de Sicile. — Terribles ravages exercés sur les côtes de l'Italie par les Arabes d'Afrique et de cette ile. — Tribut humiliant payé par les Byzantins. — Nouvelle rupture. — Expédition envoyée dans cette île par Nicéphore dans l'automne de 9G-t pour porter secours aux défenseurs de Bametta îissiégés par les troupes d'Afrique. — Désastre affreux des Byzantins dans le ciniuede Rametta. — Les chefs de lexpédition sont pris ou tués. — Rametta, dernière forteresse chrétienne de Sicile, tombe aux mains des Arabes en 965. — La flotte bj'zantine détruite dans la bataile du Détroit. — Paix conclne en 9(17 avecMouizz, le Khalife fatimitedeKaironan. — Celui-ci s'empare de l'Egypte '■•• '"•"
La lutte entre les deux races, entre les deux religions, ue se poursuivait pas seulement sur les pentes du Taurus ou sur les rives de l'Euphrate; elle n'avait pas uniquement pour théâtre les plaines de Cilicie et de Syrie ou les rivages de Crète ; elle se soutenait encore dans des régions bien différentes, situées i\ l'autre extrémité de l'empire, par delà la mer occidentale, dans l'Italie méridionale, et dans cette île de Sicile surtout, alors occupée presque entièrement par les Sarrasins; et, durant cette même année 964, durant que le Basileus Nicéphore parcourait lentement, à la tète de sa formidable armée, les campagnes d'Asie, de grands coups d'épée s'étaient échangés entre Maures et Grecs sur cette autre côte lointaine.
Dès la fin du neuvième siècle, les Sarrasins, maîtres déjà de l'Egypte, de toute l'Afrique du nord et de l'Espagne, s'étaient rendus à peu près tout-puissants eu Sicile. Syracuse, tant de fois inutilement assiégée, avait succombé en 879. En 902, le Khalife fatimite de Kairouan, Obeid- Allah el-Mahdi, avait, une première fois, pris Taormina, principale place de résistance des Grecs. De leur grand arsenal de Païenne et de toutes les autres villes de la côte, les nouveaux maîtres de cette île superbe, guerriers arabes ou mercenaires berbères, montés sur leurs rapides vaisseaux, s'élancèrent dès lors plus que jamais chaque sumée vers les
rivages italiens, brûlant, saccageant, dépeuplant les villes byzantines de Calabre et d'Apiilie, portant partout leurs horribles déprédations, transformant en un indescriptible enfer de chaque jour l'existence de toutes ces nombreuses populations. Dès 886, Nicéphore Phocas, le propre aïeul de notre Basileus, général illustre de l'empereur Basile P', à la tête des légions asiatiques et des fameux sectaires Pauliciens de Téphrice, les avait bien à peu près chassés de tous les points où ils avaient pris pied sur le continent, et l'extrémité méridionale de la Péninsule italienne était redevenue de ce fait entièrement byzantine, mais les effroyables razzias des Arabes de Sicile n'avaient pas cessé pour cela.
Lors de la minorité de Constantin VII, sous la faible régence de sa mère l'impératrice Hélène, ces déprédations acquirent, s'il est possible, violence plus grande encore. Tous les rivages des deux thèmes impériaux de Longobardie et de Calabre furent presque incessamment ravagés par de véritables armées de pillards musulmans, sans que les stratigoi byzantins, renfermés avec leurs insuffisantes garnisons dans les plus fortes places de la côte, pussent s'opposer à leurs débarquements. Du haut des créneaux de leurs forteresses, ils en étaient réduits à voir l'invasion sarrasine défiler continuellement au pied de leurs murailles, poussant devant elle d'imiombrables troupeaux de prisonniers. Les campagnes dépeuplées semblaient un désert.
En 923, la flotte arabe prenait et pillait Reggio ; en 924, l'affi'anchi slave renégat Mesoud s'établissait à poste fixe sur le rocher de Sainte- Agathe, près de cette ville. En 925, un armement formidable, conduit par Abou Ahmed Djafar ibn Obéid, débarquait en Calabre et parcourait le pays du sud au nord, brûlant les villes et les villages, emmenant des milliers d'habitants en captivité, promenant de tous côtés d'horribles massacres. Un petit nombre de forteresses, parmi lesquelles Rossano, purent seules résister. L'expédition se termina par la prise d'Oria, où six mille personnes furent égorgées et où les Musulmans firent dix mille prisonniers, parmi lesquels un patrice qui se racheta au prix fabuleux de 72,000 livres d'or italiennes, et le célèbre médecin juif Schabtaï Donolo, à qui nous devons un récit de ces événements. A la suite de ce désastre, les Byzantins sollicitèrent une trêve qu'on ne
AU DiXlKMi,
leur accorda qu'aux plus dures conditions, et pour laquelle ils durent livrer comme otage Léon, qualifié par les contemporains d'évôque de Sicile, parce que les émirs musulmans ne permettaient le maintien que d'un seul siège 6pisco])al pour les chrétiens de toute l'île. L'expiration de cette trêve, en 1)27, fut marquée par la destruction de Tarente. Les habitants en furent passés au fil de l'épée ou transportés conmie esclaves en Afrique. Cette grande et belle cité, jadis si prospère, devait demeurer quarante années durant un monceau de ruines désertes'.
Étoffe de soie à fond rouge, de fabrique byzantine, qui existe encore actuellement dnn- l.i rliiV--o (!• cij.r!. :!..,.•! !■ à Aix-la-Chapelle et qui enveloppe ses ossements. Elle est décorée d'une suite de nié<lfliliiiis renie nuant lic- ■ i.iilmun. L'ornementation est compost-e de jaune, de bleu lapis, de vert et de blanc. Vne inscription byiantine qui aembte du dixième siècle donne « le nom d'un certain Michel, primicier de la Cliambre impériale », qui sans doute l'arait commandée. Il est probable que cette étoffe aura été employée à envelopper les os de Charlemague en 1166, lorsque Frédéric Barberousse les fit retirer de sou tombeau. (D'après les Milanget d'arcltéoloyie des RR. PP. Cahier et Martin. )
Alors le gouvernement de Byzance, accablé déjà par d'inextricables difficultés intérieures et par la guerre avec les Arabes d'Asie, voyant les trêves avec les Bulgares rompues, se résigna A conclure avec ces terribles corsaires d'Occident une paix humiliante. Le cubiculaire Eustatliios, stratigos impérial de Calabre, chargé des négociations, signa, probablement avec l'émir sicilien Moussa, lieutenant du Fatimite africain, un traité par lequel l'empereur de Roum s'engageait à payer annuellement au Khalife le tribut considérable de 22,000 nomismataou
]. F. Lenormant, La Grande Grice, t. I. p. 31J. — Rambaud, op. cit.. pp. 411 «m-
l\ KMI'KIIKUIÎ I5YZANTIN
s,, lis d'or, l-ji icvaiiclK' ];i paix devait iv^i^'iicr d'une extréinitc à l'autre ,|rN ii\aurs italiens. (|ui l'ui-enl évacués par les vainqueurs. Plus tard, ce irilmi !i(iiiicii\ lui, paraît-il, ivduit de moitié, sur l'ordre de Pliatlouu l'AlVicaiii, lourli(' des procédés «^-énéreux du nouveau régent, Romain I.('eapèiie, (pli avait succédé ;\ l'impératrice Hélcue dans la tutelle du jeune empereur Constantin.
.Ius(prà l'avènement de Xicépliore, cette somme de onze mille pièces d'or l'ui |)lus ou moins régulièrement payée, ce qui n'empêcha pdint la colonie militaire des Sarrasins de Sicile de continuer à constituer pour toutes les p(^pulations des thèmes byzantins d'Italie le plus odieux comme le ])lus dangereux voisinage, A chaque instant ces ein-agés pillards rompaient partiellement les trêves sous un prétexte (tu >ous un autre, dans le but surtout de se procurer des esclaves, ce bétail humain dont leurs armées et leurs flottes faisaient une si effroyable consommation. Tout le reste du règne du Porphyrogénète se passa, de ce c(")té, en bittes lamentables malgré cette paix relative. Cependant, en 958 ', à la suite d'un grand désastre maritime en vue de la c('»te sicilienne, après (pie leur flotte eut été en partie détruite par une tempête tei'rihle, ou plutôt, dit le pieux Cédrénus, «par Christ notre I>ieu, (pi ils avaient blasphémé, » les Sarrasins d'Occident finirent par signer un traité nouveau.
retie Ibis, la paix dura presque jusqu'à l'élévation de Nicéphore l'iiocas au tiône impérial. Mais les Byzantins n'en continuèrent pas nidiiis, je le rép(''te, à [layer ;\ leurs voisins, par l'entremise du stratigos de ( 'alabre, le tribut infamant des onze mille sous d'or, ce qui tendrait à j)rouvei-, dit foii bien ]\I. lvand)aiid, que les Arabes, simplement affai- Ihs par la, ruinode leur ilotte, mais nullement vaincus, accordèrent à ce moment une f(»is encore la paix l)ien plutôt qu'ils ne la subirent. Le 1'"' >'inlile (raillant plus certain qu'ils conservèrent en même temps leii^ les autres avantages des premiers traités".
Le Khalife fatimile d'Afri(pie était, depuis le mois de mars 953,
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AL DIXIKMK SIÈC'LK.
Mouizz*, successeur de son frère Mansour. Il tenait sa cour tautôt dans son palais de Cabra, aux portes de la nouvelle ville de Mançoura rebAtie par son père à côté de la vieille Kairouan, tantôt t\ El-Mehdia, la Méhédia de Tunisie actuelle, dont El Bekri, au dixième siècle, et Edrisi, au siècle suivant, nous ont longuement raconté les splendeurs. Dans le
Vue de Méhédia de Tunisie, l'ancienne capitale des Fatimitcs africains au x* siicle.
port de cette première et brillante capitale des Fatimites africains, se donnaient rendez-vous à cette époque les innombrables navires d'Alexandrie, de Syrie, de Sicile et d'Espagne. On y voyait môme les lourdes galères de Venise, de Pise et d'Amalfi. Aujourd'hui c'est une ville morte, perdue dans sa vaste enceinte démantelée par Charles- Quint. Mouizz, futur conquérant de l'Egypte et maître, dès son avène-
1. Il était né en 929. — Voy. sur ce prince V Histoire des Khalife* fatimitei de Wiistenfeld, Goettingen, 1887, pp. 99-133, et l'attachant récit de sa vie écrit par E. Quatremère dan.» le Journal Asiatique (années 1830-37). On croirait lire l'histoire d'un Khalife des Mille et vue Xulls,
ment, de tout le nord africain depuis le désert de Lybie jusqu'à l'Océan, était bien un vrai prince oriental, intelligent, énergique et brave, généreux, mais fastueux et cruel. Son bras droit fut le fameux Djauher, cet esclave sicilien d'origine chrétienne, vendu sur le marché de Kairouan, devenu secrétaire du Khalife, puis son grand vizir et le généralissime de ses troupes. Ce parfait guerrier musulman devait s'illustrer t\ jamais en fondant pour ainsi dire à nouveau par la conquête de l'Egypte la grandeur de la dynastie des Fatimites.
A son avènement, Mouizz avait vu arriver à sa cour l'émir de Sicile El-Hassan ben'Ali, qui, laissant le gouvernement de l'île à son fils, le valeureux Abou Hassan Ahmed, était venu réclamer de son seigneur une investiture nouvelle. Celui-ci la lui avait accordée, lui laissant en toute propriété l'émirat de Sicile qu'il tenait depuis plusieurs années , avec droit de succession assuré à son fils en cas d'absence prolongée ou de mort.
Une paix à peu près complète durait donc pour ces belles et malheureuses contrées du sud de l'Italie, depuis quelques années à peine, lorsque Nicéphore, vainqueur immortel des Arabes de Crète et d'Asie Mineure, s'apprêta à devenir, en 963, le maître de l'empire. Cette fois, les Sarrasins d'Afrique et de Sicile ne furent pas longs à s'apercevoir que les circonstances avaient du tout au tout changé à Byzance et qu'au pacifique et faible gouvernement de Constantin VII et de son fils allait succéder l'administration énergique et hautaine du plus guerrier des empereurs d'Orient. Nicéphore, triomphateur des fameux pirates de Chandax et de ce brillant Hamdanide dont la chevaleresque renommée était alors quasi universelle, justement fier de ses armées si admirablement réorganisées, estima fort naturellement qu'il était indigne du nom romain de payer tribut aux Arabes de Sicile et fit cesser net tout envoi de numéraire à Palerme. Il comptait beaucoup pour vaincre ces Sarrasins d'Occident sur l'appui de l'ancienne population chrétienne de l'île, population que les rapports des agents byzantins présentaient comme animée vis-à-vis de ses oppresseurs des sentiments de hame les plus violents. La guerre recommença immédiatement de part
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Ma<louc byzantine dans l'attitude de l'oraison. Bas-relief de l'église Santn-Maria in Porto à Rarennc. Cette Vierge, d'après la tradition, aurait été transiwrtée mlraculemenisnt de Oônes en Italie, vers l'an 1100. Elle a probablement été rapportée à Ravenue à l'époque des Croisades. L'ensemble de cette belle œuvre offre au oaraotére de
grandeur remarquable.
et d'autre, dès avant même l'avèuement détinitit de Xicéphore. Elle lut signalée du côté des Arabes par la prise de Taorniiiia. Cette forte
£31i>EREUn BYZANTIN.
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place, conquise une première fois, on l'a vu, en 902, avait été depuis réoccupée par les Byzantins. Cette fois elle succomba définitivement, le 24 décembre 9G2, après plus de sept mois d'un siège terrible '. Du côté des Byzantins, la reprise des hostilités fut alors marquée par une expédition célèbre que je vais raconter, suivant presque mot pour mot pour ce récit la narration brillante et animée qu'en a donnée le grand historien Amari dans sa belle histoire des Arabes de Sicile ^ :
Par la chute de Taormina, la Sicile entière se trouvait maintenant de fait aux mains des Arabes , à l'unique exception d'une petite cité de la région orientale, l'imprenable Rametta \ et le siège illustre de ce nid d'aigle constitue une des pages les plus glorieuses de l'histoire de cette grande île au dixième siècle. Cette forteresse à peu près inaccessible, perdue dans les montagnes de l'extrême pointe nord-est de la Sicile, à quelque distance au ponant de Messine \ avec laquelle elle ne communiquait que par les plus sauvages et abrupts sentiers , était à cette heure le dernier représentant de ces courageux et fiers municipes grecs indépendants de Sicile, qui, l'un après l'autre, entièrement délaissés par la mère patrie impuissante à les secourir, avaient fini par succomber aux attaques sans cesse renouvelées des terribles Africains. Lors de la prise de Messine, dès 843, Rametta, protégée par sa situation extraordinaire, était devenue l'asile des principaux personnages et des plus vaillants citoyens de cette cité, de tous ceux en un mot qui avaient préféré cet âpre mais libre exil aux hontes et aux atroces misères de l'esclavage musulman. Depuis, elle avait continué à servir de refuge à une foule de hardis proscrits chrétiens, fuyant devant les incessants progrès de la conquête arabe, décidés à subir une lutte journalière, même une mort glorieuse, plutôt que de s'en aller périr lentement dans les horribles bagnes africains. A l'époque où nous sommes, , Rametta était donc une sorte d'îlot formidable, un des endroits les plus
1. Le nom de cette redoutable forteresse fut changé en celui de Mouïzzia en l'honneur du Khalife. Toute la population chrétienne fut réd\iite en esclavage. Le Khalife reçut en don pour sa part l'élite des prisonniers au nombre de dix-sept cent soixante.
2. Amari, ojk cit., t, II, chap. ix. J'ai transcrit presque littéralement tout ce récit de l'illustre écrivain italien, récit auquel il n'y a guère plus rien à changer ni à ajouter pour le moment.