Murait l'a confondu avec Nicétas
2. Manuscrits grecs, anc. fonds, no.ll 81, depuis le fol. 797 v jusqu'à la fin du volume, Vit dt $aint Xicrphort, Dto; Toù ôffiou narpô; f,(iwv Ntxyiçôpou. Cette biographie, incomplète à la fin, a été rédigée par nu anonyme sicilien ou calabrais contemporain et témoin oculaire des faits qui y sont rapportés. Hase en a publié des fragments diins ses notes à Léon Diacre. Ne pas confondre ce Nicéphore avec son homonyme qui fut patriarche de Constantinople vers 800 et que l'Église grecque a également canonisé.
an collège des clercs palatins. Son avancement avait été rapide. A l'époque où nous sommes, il était à la veille déjà d'atteindre aux hautes fonctions de l'épiscopat. C'était un sage, un esprit essentiellement modéré. Le Basileus, en le donnant pour auxiliaire quasi religieux et pour conseil au patrice Manuel Phocas, s'était, en même temps, préoccupé de la situation lamentable depuis si longtemps faite à ces infortunées provinces italiennes de l'empire qu'il songeait dès maintenant à tirer de leur noire misère. Il savait qu'il ne pouvait remettre en des mains meilleures cette grande et difficile mission de réorganisation et de pacification qu'il méditait pour ces malheureuses contrées , en proie depuis des siècles à tant de calamités. C'était là la partie réellement importante, quoique officieuse, des fonctions deNicéphore. Officiellement il était attaché à la flotte expéditionnaire en qualité de chef ecclésiastique, quelque chose, je le répète, comme un grand aumônier destiné à invoquer par de ferventes prières à Dieu et à la Théotokos le succès des armes byzantines. Plus tard il gouvernerait au nom du Basileus l'Italie méridionale rendue à la tranquiUité. Ce choix était le seul qui fût digne du tact d'un homme d'Etat tel que l'était en réalité Nicéphore. Les deux autres nominations, complétant cet état-major de l'expédition, étaient, je l'ai dit, déplorables.
Ce fut vers la fin de l'été de l'an 964' que la flotte byzantine partit pour reconquérir la Sicile. C'était un armement magnifique. Ses nombreux navires de transport étaient les plus gros qu'on eût encore vus sortir des chantiers de Byzance. Beaucoup de bâtiments pyrophores en faisaient partie, destinés à vomir le feu grégeois sur les noirs enfants de l'Afrique. Le corps expéditionnaire comptait plus de quarante mille soldats choisis parmi les meilleurs de l'empire. On voit de quel immense effort il s'agissait cette fois encore. La composition de ces troupes de débarquement était, comme de coutume, infiniment variée. Toujours même mélange extraordinaire de nations : des Arméniens en quantité, des Russes, moins nombreux, mais dont chacun valait un peloton, des sectaires Pauliciens d'Asie que les historiens arabes dési-
1. Amari, oj). cit., t. Il, p. 263. Cette date me paraît plus exacte que celle de 96G donnée par Murait.
gneiit sous le nom de Mages, à cause de l'hérésie inanîchéeiiii. a nqiielle ils étaient si attachés. Leur réputation d'extrême férocité, exagérée par mille récits fantastiques, terrifiait les Musulmans. Un énorme et merveilleux parc de machines de guerre avait été embarqué sur des navires spéciaux. On voit que cette flotte et cette armée ne le cédaient guère comme importance à celles de Texpédition de Crète. J'ai pu décrire ces dernières plus en détail; grâce à Léon Diacre, j'ai pu faire le récit des combats soutenus par elles. Pour l'expé'ditioii «1<- Sicile, il en sera autrement. Les renseignements que nous ont transmis les sources sont infiniment moins complets. Comme un grand désastre termina cette campagne, les chroniqueurs byzantins, toujours courtisans, ont préféré n'en souffler mot. Léon Diacre, qui est presque seul à en parler, s'est borné à des amplifications oratoires sans valeur historique. Les écrivains musulmans ont été heureusement moins avares de détails.
Lorsqu'on vit cette flotte superbe quitter lentement les mouillages du Bosphore et de la Corne d'or et cingler joyeusement vers la lointaine Sicile, nul à Constantinople ne douta du succès. Quelles forces sarrasines pourraient tenir tête à de si nombreux et de si brillants combattants? N'avait-on pas l'exemple tout récent de ces Arabes do Crète, si insolents, réputés invincibles, et qu'on venait de voir, liiiiiil»lt> ( .iptifs, défiler au Cirque aux pieds du Basileus aimé du Christ? Mais il existait encore une raison pour que la foule byzantine, cette fouh- superstitieuse, d'une si naïve crédulité, se crût assurée du succès. Jamais les présages n'avaient été plus favorables ! Les nouveaux livres sibyllins, avidement consultés, promettaient une victoire éclata! ' prophéties de l'évêque sicilien Hippolyte, quejamais jusqu iti on n a\ .m vues en défaut, n'étaient pns moins nffîi-inntives. On y lisait avec une joie pieuse cet oracle étrange que : ce le lion et le lionceau dévoreraient un jour l'onagre, c'est-à-dire l'âne sauvage )). PersoniH m (i.iuiaii à Byzance que les deux nobles animaux ne représentassent ii i 1< - <leu.\ empereurs d'Orient et d'Occidcni , Nicrplioio <t (MImmi. A ce moment encore on croyait à l'amitié du prince allemand « t «>ii aimait à se figur. i que Teutons et Byzantins combattraient mi jmir cmIc à ' • Italie
le bon combat de la foi. Par contre, l'âne sauvage, rétif et méchant habitant du désert, personnifiait certainement Monizz, le Khalife africain. Plus loin, nous verrons par quelles lourdes plaisanteries l'évêque Luitprand, l'ambassadeur de ce même Othon, quand il vint à Byzance en 968, se gaussa des Grecs pour la manière stupide dont ils avaient, selon lui, interprété cet oracle fameux. Il voulut bien leur expliquer, le rire de mépris aux lèvres, que les deux lions n'étaient autres qu' Othon et son fils, et que l'âne sauvage que les deux princes devaient dévorer représentait Nicéphore, (( empereur vain et incestueux, lequel n'avait pas craint d'épouser Théophano, sa commère ». Et le mordant prélat, qui se moque si bien de la crédulité des autres, dans sa haine contre Nicéphore et tous les Byzantins , n'hésite pas à attribuer le triomphe même des Musulmans de Sicile à la confiance extrême qu'ils avaient de leur côté puisée dans l'oracle du fameux Hippolyte interprété par eux dans le même sens que lui. On voit quelle importance prenaient à cette époque toutes ces puérilités, toutes ces enfantines vaticinations. Grecs, Arabes et Latins y croyaient avec la même ferveur. Elles contribuaient fort à donner confiance ou à décourager les âmes, et parfois décidaient de la victoire.
Quand les forces byzantines, vers l'automne de l'an 964, parurent en vue de Sicile, le siège de Rametta durait depuis de longs mois déjà. On sait qu'il avait officiellement commencé le jeudi 24 août 963. Ce jourlà, sur l'ordre du Khalife expédié à Ahmed, Hassan ibn-Ammar avait dressé ses tentes sous les murs de la ville. Nicéphore, à ce moment , je le répète, régnait depuis une semaine à peine, et la nouvelle de la révolution qui avait si profondément modifié l'état des choses à Constantinople ne pouvait être déjà parvenue en ces lointains parages. Pleins de confiance à ce spectacle du gouvernement de l'empire grec qu'ils croyaient encore livré à une faible femme et à deux enfants en bas âge, les guerriers d'Afrique ne pouvaient se douter, lorsqu'ils venaient, toutes bannières déployées, procéder à l'anéantissement de la dernière forteresse chrétienne de Sicile, que, dès ce jour, au Palais Sacré de Byzance, un homme était monté sur le trône qui avait mérité déjà d'être ap})elé « le marteau des Sarrasins », et qui n'aurait d'autre
Couverture d'au manuscrit 'grec de la bibliothèque de Solut-Marc. Treize émaux cloisonnés snr or, contooméi de perlât ton et encadrée dans une bordure de pierreries et de perles , rcpréicntaut le Christ et des salut*, en oompoMat rocmnwatrtioii. C'est un très beau spdcimen de l'orfivrcrie byzantine du x« siècle. (D'après les ArU indiutHeU an mofm ége, dt M. JuIm
Li'i.irto. )
EJIPKREfn ITiAXTIX.
tr
but, sa vie durant, que de relever à leurs dépens la grandeur des armes romaines. Aussi, personne au camp arabe n'avait d'inquiétude sur l'issue du siège; personne ne doutait que les factieux, comme on aimait à appeler à la cour de Méhédia cette héroïque poignée de guerriers chrétiens, ne fussent prochainement réduits à merci. Aucun secours humain ne semblait pour eux possible dans cette Sicile vaincue, couverte de hordes étrangères, où seule la petite cité si fière surgissait encore comme le dernier tison presque éteint de cette nationalité expirante. En un mot, le succès paraissait si bien certain que le prince Ahmed, le valeureux fils de l'émir Hassan, qui gouvernait en son nom la Sicile en qualité de vv^ali du Khalife * , n'avait pas hésité à choisir ce moment pour se rendre à la cour de Méhédia auprès de son seigneur, afin d'y traiter avec lui ja grave question des relations de vassalité entre l'émirat sicilien et le khalifat d'Afrique.
Nous ne possédons que de bien rares renseignements sur cette première période du long et glorieux siège de Rametta, du mois d'août 963 jusqu'à l'automne de l'an 964. Seulement, nous savons que jamais garnison ne se défendit avec une plus admirable valeur. Les assiégeants étaient infiniment supérieurs en nombre. Les assiégés, d'autre part, n'ignoraient pas qu'à vues humaines ils devaient fatalement succomber. Rien n'y fit cependant, et tous ces engins de destruction : les formidables manganes de Hassan, les arrâdeh, machines de jet de moindres dimensions fort en usage dans les armées arabes de cette période du dixième siècle, eurent beau battre incessamment les murailles de la forteresse, les furieux assauts eurent beau se répéter chaque jour, les Sarrasins n'obtinrent de ce fait aucun résultat appréciable. Alors Hassan ibn Ammar ^ changeant de tactique, résolut de prendre les chrétiens par la famine. Retranchant avec soin son camp, il attendit patiemment que celle-ci eût fait son œuvre. Un grand kasr ou château fut élevé par ses soins pour servir de donjon, en cas de surprise ou de sortie des assiégés. La plupart des soldats furent logés dans des baraquements.
1. l\ avait été nommé à ce poste parle Khalife Mansour, pure de Mouizz. Voyez le portrait que fait Amari de ce brillant guerrier africain, op. cit., II, 282.
2. Qu'il ne faut point confondre avec son homonyme Hassan, l'émir même de Sicile.
Oïl passa ainsi l'iiivcr d*- l)(i:3 à l>t)i, pui.s tout le prinicmp- •' '"'' Les obstinés défenseurs de Rametta tenaient toujours.
L'annonce de l'arrivée de la grande flotte byzantine dut forttrouliler les esprits en Sicile. Nous ignorons si la nouvelle en parvint rapidement aux assiégés ; mais les Arabes en tout cas en furent fort épouvantés. La preuve en est dans le retour précipité du prince Ahmed, qui revint d'Afrique en toute hâte pour mettre l'escadre sicilienne en état de combat. Marins et soldats furent par lui assemblés de toutes parts. Le Klialife, dont il avait réclamé l'appui immédiat, lui envoya toute la flotte disponible d'Afrique avec de nombreux contingents berl>ères sous les ordres de Hassan, l'émir titulaire de Sicile, le propre père d'Ahmed. Ce personnage s'était depuis peu complètement déchargé sur son fils des soucis du pouvoir, et s'en était allé vivre à la cour de Méhédia.
Hassan et ses troupes débarquèrent en Sicile durant le Ramadan de l'an 353 de l'Hégire, soit dans les premiers jours d'octobre 964. Le vieil émir dépêcha quelques renforts au camp devant Rametta pour en hâter, si possible, la chute avant l'arrivée des Byzantins, et demeura avec le gros de ses forces en observation aux abords de Palerme. Il n'avait point oublié le débarquement du général byzantin l^asile sur la côte occidentale de Sicile en 957, sept ans auparavant, opération exécutée à l'improviste, et qui, bouleversant toutes les prévisions des commandants sarrasins, leur avait été si funeste.
La flotte byzantine, après avoir franchi les mers de l'Archipel et de l'Adriatique, s'était ralliée dans les parages de la pointe de Calabre. Le 13 octobre, elle s'ébranla k nouveau, cinglant sur Messine, d'où le bouillant Manuel voulait voler en hâte au secours de Rametta. Neuf jours furent encore perdus à traverser le détroit et à débarquer le corps expéditionnaire. Messine fut occupée, probablement sans résistance. En grande hâte, les murailles de la ville furent relevées, les fossés à demi comblés creusés à nouveau. En même temps, de nombreux détachements de la flotte, envoyés en reconnaissance vers le nord comme vers le midi, allèrent de toutes parts assaillir la côte sicilienne. Dans la région du nord, Termini fut enlevée presque sous les yeux de l'émir Hassan, qui ne put s'opposer à ce facile triomphe. Vers le sud, les Byzantins
4r,2 UN EMPEREUR BYZANTIN
prirent encore Taormina et Léontini qui se rendirent sans combat, et Syracuse qui fut vivement emportée d'assaut. La rentrée dans Taormina, dont la conquête par les Sarrasins avait retenti si douloureusement à Constantinople, dut être saluée par de longs cris de joie sur les galères byzantines. Là, du reste, s'arrêtèrent les éphémères succès des armes orthodoxes. Léon Diacre est même le seul historien qui nous ait conté la prise de ces places siciliennes, entremêlant son récit très fantastique de cette courte campagne des plus absurdes fleurs de rhétorique. Ces faits cependant paraissent exacts, mais l'erreur que commirent les généraux byzantins d'éparpiller ainsi leurs forces en s'éloignant trop de Messine, leur base d'opérations naturelle, n'échappa pas plus à l'anxieuse observation des populations chrétiennes de l'île que l'indiscipline de leurs soldats, dont ils n'étaient plus maîtres, paraît-il. Il se disait pubhquement, tout le long des rivages de Sicile et des Calabres, que Prassinachios , solitaire de grande vertu retiré dans un ermitage des hauts sommets qui surplombent le détroit, « tenu pour très lucide entre les voyants en Dieu' si nombreux dans ce pays, » venait, dans un entretien mystérieux avec le grand aumônier Nicéphore, de lui présager la déroute finale des armes chrétiennes. Nicéphore, du reste, nous dit le chroniqueur qui nous a rapporté ce détail, ne se faisait aucune illusion, car il n'avait pas été long à s'apercevoir de la mauvaise tenue des soldats, fruit de l'impéritie des chefs.
Tandis que l'eunuque Nicétas dispersait ainsi stupidement sur trois cents milles de côte sicilienne les dromons de son escadre. Manuel Phocas, sans perdre de temps, mais aussi sans prendre les plus élémentaires précautions, sans s'informer ou se garder en quoi que ce soit, courait, avec le gros de sa cavalerie, au secours de Rametta. Ce fut à travers les affreux précipices et les chemins de chèvres des monts Neptuniensque les lourds cavaliers cataphractaires de l'armée byzantine se précipitèrent ainsi follement. L'emplacement de Rametta, désert aujourd'hui, n'est qu'à neuf milles de Messine en ligne droite, mais entre les deux localités s'élève la masse énorme du mont Dinnamare,