Haute dignité palatine à Byzance
K.MPiaiKUll BYZAXTIX.
et toujours dans n'importe quel péril. De tempérament profondément mystique, comme tant de ses contemporains orientaux, mais aussi homme de passions fougueuses, d'ordinaire vivement comprimées, parfois cependant abandonnées à leur plus libre cours, de nature emportée, violente, mais simple et primitive, impitoyable dans sa juste sévérité, mais jamais inutilement cruel, de moeurs austères poussées jusqu'au plus étrange ascétisme, lorsque la passion ne le dominait point, Nicéphore semble avoir été, du moins durant la première période de son existence, une sorte de moine soldat, uniquement occupé à réorganiser les armées byzantines et à faire à l'ennemi héréditaire de sa race une guerre acharnée. Plus tard l'ambition du pouvoir et son aveugle amour pour l'ardente et cruelle Théophano semblent avoir imprimé à cette âme simple et rude de profondes et fâcheuses modifications. Son intelligence guerrière était servie par un corps de fer, par une vigueur physique exceptionnelle qui faisait l'admiration de ses contemporains. On racontait qu'un jour il avait de sa lance, poussée des deux mains, perforé de part en part la poitrine cuirassée d'un Sarrasin qui lui courait sus. Ses détracteurs, entre autres griefs, l'ont principalement et presque uniformément accusé de s'être, comme Bardas son père , constamment montré d'une avarice sordide ; mais qui sait s'il ne faut point y voir plutôt l'économe et prévoyante gestion des deniers de l'armée d'abord, plus tard de ceux de l'empire ? Au moment où commence ce récit, Nicéphore était dans la force de l'âge, âgé d'environ quarante-sept ans. Bringas, le faisant revenir d'Asie-Mineure, où il fut remplacé par son frère Léon, le mit à la tête de l'armement crétois malgré de sourdes et puissantes résistances. Il ne manquait pas au Grand Palais de gens déjà fort effrayés de la situation trop en vue de Nicéphore, et qui reprochaient au premier ministre de travailler à la future grandeur de l'heureux domestique des scholes, au détriment de sa propre situation et de la puissance du jeune empereur'.
]. L'opposition faite à Bringas pour le détourner d'organiser cette expédition semble avoir été fort vive, au sénat surtout. On ne cessait de rappeler au jeune empereur les désastres amenés parles expéditions précédentes contre les pirates de Crète. On affectait de redouter l'intervention des Sarrasins
Cette expédition de Crète est un des plus intéressants épisodes de
> tr te £•
l'histoire byzantine dans la seconde moitié du dixième siècle. Ce fut
d'Egypte et d'Espagne en faveur de leurs ccreligionnaires créto's. Bringas, qui se montra vraiment grand ministre dans cette circonstance, triompha de toutes ces résistances. Voyez le discours que le continuateur anonyme de Tliéophane met dans sa bouche à cette occasion, p. 475 de l'éd, de Bonn.
un des grands efforts de l'empire grec ; pour la seconde fois peut-être depuis des siècles (la première fois, ce fut sous Basile F) , on vit se rassembler un véritable armement impérial, une véritable flotte d'Etat ; jusqu'alors on s'était contenté de réunir les contingents maritimes de tel ou tel thème ou de plusieurs thèmes à la fois. Léon Diacre et d'autres chroniqueurs ont parlé avec quelque détail de ce brillant épisode de la lutte séculaire entre Grecs et Sarrasins. En outre, nous possédons un document fort important. Le continuateur anonyme de la statistique des forces militaires de l'empire, statistique inaugurée par l'empereur Constantin Porphyrogénète, nous a laissé les plus curieuses, les plus minutieuses indications sur les préparatifs de l'expédition presque identique dirigée bien peu d'années auparavant, très probablement en 956 comme je l'ai dit plus haut, contre Crète, sous le commandement de Constantin Gongyle, sur le nombre, l'armement, l'équipage de chaque sorte de navires, sur la qualité, la nature et la force des diverses troupes de débarquement, sur le matériel de siège et de campagne, etc., etc. Les deux époques sont si voisines que les renseignements sur la composition de la première de ces expéditions peuvent s'appliquer exactement à la seconde ; et toutes les indications que Léon Diacre et d'autres chroniqueurs nous rapportent sur celle-ci tendent à confirmer pleinement ce rapprochement '. Les circonstances étaient en 960 éminemment favorables à une action décisive contre Crète. Les pirates exécrés qui, depuis tant d'années, détenaient ce joyau de l'empire, ne pouvaient guère cette fois compter sur l'appui d'ordinaire si empressé de tous leurs frères sarrasins. L'anarchie, qui depuis longtemps déjà régnait dans le monde musulman, était à ce moment plus grande, plus générale que jamais. Le misérable Khalife abbasside Mothi ou Almothi, fils de Moktadir, véritable fantôme de souverain, esclave couronné, régnait uniquement de nom sous l'orageuse, tyrannique et violente tutelle de son maire
1. Foggini (Ailuot. in Tkeodosii Acroases^dama L. Diacre, éd. Bonn^ p. 5G2) semble admettre que les préparatifs décrits par le continuateur de Constantin se rapportaient non point à Cotte expédition malheureuse de !>56, mais bien même à cette expédition que je raconte en ce moment et qui, par suite de diverses circonstances, ne put avoir lieu qu'après la mort de ce priuce, sous le règne de son successeur.
du palais, le sultan bouiide Mouizz Eddaulèh, installé à ses côtés dans Bagdad. Celui-ci et les autres vaillants émirs de sa famille étaient les maîtres d'une grande partie de l'Irak et de la Perse et d'une portion de la Mésopotamie. Partout ailleurs dans l'Asie musulmane régnaient des dynasties absolument indépendantes de fait, bien que de temps en temps forcées par les hasards de la guerre à se déclarer à nouveau vassales du Khalife, dynasties nombreuses dont les représentants n'avaient tous qu'un désir : se substituer dans la tutelle du chef religieux et politique de l'Islam aux sultans bouiides, détenteurs actuels de cette situation prépondérante. Aussi ce n'étaient depuis des années , dans toutes les campagnes de Syrie et parmi les plaines sans bornes de la Mésopotamie, que luttes terribles incessamment renouvelées, ligues opposées à d'autres ligues, alliances nouvelles à chaque instant rompues ; ce n'étaient qu'attaques furieuses contre Bagdad, sanglantes défaites des assaillants jamais découragés, vastes égorgements de villes prises ou d'armées vaincues. Les principaux parmi ces princes quasi indépendants étaient les fameux et redoutables Hamdanides, les deux frères Nasser Eddaulèh et Seîf Eddaulèh, le dernier surtout, dont il sera tant question par la suite dans cette histoire. Ils régnaient, le premier à Mossoul, le second à Alep de Syrie, tenant ainsi toute la Mésopotamie septentrionale et une grande partie de la Syrie. A cheval entre les Etats du Khalife et de son sultan et ceux du Basileus grec , ils devenaient tour à tour, suivant qu'ils combattaient le Basileus ou le Khalife, les plus formidables champions de l'Islam ou le plus terrible danger du Khalifat.
Ajoutez à tant d'éléments de trouble, des séditions incessantes dans Bagdad même, séditions de la population sunnite contre les Bouiides chiites, combats de rue entre les contingents Deïlémites (chiites) et ceux purement turcs ; ajoutez-y encore les guerres entre les Bouiides et les Samanides , celles des Hamdanides contre leurs dangereux voisins les Ikhchidites d'Egypte qui sans cesse convoitaient leurs possessions syriennes. On le conçoit sans peine, un pareil affaiblissement du pouvoir central, cet état de trouble commun à toutes les terres musulmanes, interdisaient aux Arabes de Crète tout espoir de se-
cours efficace, et toute cette immense anarchie était infiniment propice aux vastes projets de l'eunuque Bringas, projets que devait reprendre après lui son lieutenant Nicéphore et qui n'allaient à rien moins qu'à restituer à l'empire grec ses limites anciennes depuis si longtemps franchies par les fils de Mahomet. Avant tout, il feUait que les Byzantins redevinssent maîtres incontestés de l'Archipel et des côtes voisines. Pour cela, il fallait exterminer les pirates de Crète.
Les préparatifs furent poussés avec une activité extraordinaire. Jamais flotte plus formidable et mieux équipée n'était sortie de la vieille Chrysokéras \ qui en avait tant vu cependant faire voile pour tous les rivages de l'ancien monde. Le corps expéditionnaire se concentra à Byzance même. Les contingents les mieux disciplinés des thèmes d'Europe, ceux qui formaient constamment le fond des meilleures armées impériales , les rudes paysans de la grande plaine de Thrace et de la montagne de Macédoine y coudoyaient les (( Orientaux y, soldats des thèmes asiatiques, habitants de la Cappadoce, de la Lycaonie et du Pont, issus des colons goths de l'Opsikion et de Galatie, recrues souvent presque sauvages, mais combattants d'une vigueur admirable, amenés de force du fond de leurs vallées perdues et devenant aussitôt des soldats soumis et sans peur. Tels encore aujourd'hui sont leurs descendants, ces merveilleux conscrits des vilayets d'Anatolie, qu'on voit au premier signal de guerre affluer dans les ports asiatiques et s'embarquer pour Stamboul, d'où, sur l'ordre du Khahfe, ils vont tomber docilement sous la balle de l'éternel ennemi slave.
Dans l'armée de Nicéphore, les contingents arméniens, alors très estimés, étaient nombreux. Les grands thèmes maritimes asiatiques des Thracésiens, de Samos et des Cibyrrhéotes, qui comprenaient toutes les vieilles cités commerçantes et encore florissantes de l'Ionie et de l'Eolie avaient fourni les marins. Bringas y adjoignit des corps de Russes mercenaires, ou ce Ross » idolâtres. Ces guerriers de fer, d'origine Scandinave, venus par bandes à Constautinople sur leurs monoxyles, barques creusées dans un seul tronc d'arbre , étaient fort prisés pour leur bra-