‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 152 sur 237 · Ou Onoratas · texte numérisé non relu

Ou Onoratas

lentement t\ clieval à travers le tumulte de la grande cité soulevée. Le vieux guerrier demeurait impassible, et Léon Diacre admira son attitude héroïque au milieu de cette immense fureur. Il loue également sa magnanimité dans la répression. Cet homme juste et calme attribua cette émeute à un élan de folie et se hâta d'ensevelir dans l'oubli ces scènes tragiques.

Nicéphore comprit cependant que ces symptômes n'étaient que le prélude d'événements plus graves et sentit la nécessité de se protéger. Il entreprit à cet effet de fortifier la vaste enceinte du Palais Sacré, qui, chose curieuse, se trouvait encore à cette époque tout à fait sans défense. Il voulait s'y ménager une retraite sûre en cas de nouveau mouvement populaire. Probablement lors des troubles du mois de mai la demeure impériale avait failli être envahie par les émeutiers. Mais cette entreprise même se retourna contre lui et devint un des principaux griefs exploités contre sa personne. Il s'agissait en effet d'un travail colossal, infiniment coûteux et pénible. Il fallait avant tout élever tout à l'entour de cet espace que couvraient les innombrables bâtiments du Grand Palais, et qui s'étendait de l'Hippodrome, de l'Augustéon, et de Sainte-Sophie, jusqu'à la mer de Marmara, une haute et épaisse muraille crénelée, pourvue de tours, percée de quelques portes seulement. Puis Nicéphore avait aussi décidé d'avoir dans cette enceinte un kastron, donjon, ou palais fortifié, où il habiterait désormais. Tout ceci constituait naturellement une nouvelle occasion de dépenses énormes, de corvées impitoyables. Ce ne fut qu'un cri de colère dans la capitale.

Le Basileus, impassible comme toujours, fit commencer les travaux sur l'heure. D'abord on éleva cette portion du nouveau rempart qui devait séparer le Palais de la Ville même, et qui, partant de la Corne d'or, s'en allait, par-dessus la colline, redescendre jusqu'au rivage de Marmara. « C'est là cette muraille si élevée, dit Léon Diacre, qu'on voit aujourd'hui défendant l'entrée du Palais. » Il n'en existe, je crois, plus guère de trace aujourd'hui. Tout a été remplacé par les murs de construction turque qui font le tour du Vieux Sérail. Pour élever ce rempart, il fallut jeter bas de nombreux édifices, des ouvrages d'art, dont plusieurs fort considérables.

AU DIXIÈME 8IÈCLK.

5An

Puis ce fut le tour dV'kvii la rcsuk... . ..>i tifiée où N .. ,|Mi..i.-, u- ,mih

en plus en défiance de ses sujets, tenait a\ hai.iter désormais. Il voulut que ce fût plutôt un kastron, un donjon véritable, qu'une .1. meure de souverain paisible, refuge suprême en cas de s<:-diti. u même

temps défense principale des bâtiments palatins, en un mot, fortereiwe destinée »\ tenir en bride cette turbulente plèbe de la capitale. L'emplacement de ce palais-citadelle, que Léon Diacre désigne sous le nom si-

Coupe de la triple enceinte de U Constantlnople bysauUne, d'aprti ie BmlUim mmtmmtnImL

gnificatif d'Acropole, fut, pour plus de sûreté, choisi j\ une très faiblo distance de la mer, sur les ruines d'un édifice antérieur, tout près du Boucoléon, ce port particulier du Basileus, situé au pied de l'enceinte palatiale, sur la rive de Marmara ; il en prit même le nom sous lequel il est connu dans l'histoire '. La construction de ce château, que tous les

1. M. Labarte (L« PalaU impirial de Coimianduoplf, pj*. .'lu .-«j<|.), adoptant l'opinion de Du Caafi^ estime, en effet, avec rainon que le nouveau kastron construit par Mioéphore ne fut pas aatn cboMqa'om transformation du Palais même du Boucoléon jadis bâti par Théodoae anprài da {letit port de M Sob. Depuis longtemps cet édifice, qui était cependant un des bAtiments les plus important» de U Tante enceinte impériiile, avait été abandonné par les emjMireurs comme habitation nsoeUe. NioéplMOT le lit réparer, agrandir et fortifier considérablement, lï fut de ce fait transfonné en un réritable donjon, dans lequel les constructions anciennes disparurent plus ou moins. Dn reste, la difEéraoM était tiibla entre oos palais byzantins très fortifiés et une citadelle véritable. Ce chAteau dn Boaooléon d bien recoostniil par Nicéphore, était encore une forteresse importante en 1201, et nos chroniqaeitrs bttns de laqua» trièmc croisade, en particulier Yillehardouin, le citent fn!-<iuemment. < Li marchl* BoaUbot d« Montfemt, dit ce dernier, chevaucha toute la marine droit vers le palais de Boacbe de lion ; et quant il rint lA, si U

EMrEllECn liv/.vvriv. (•

clironiqueurs s'accordent à représenter comme formidable, fut aussi très vivement poussée. De nombreuses démolitions furent encore faites à cette intention. Léon Diacre, qui nous parle toujours de tout cela en témoin oculaire, raconte que d'immenses magasins pour le blé et les subsistances y furent installés. Nicéphore y fit entasser des provisions de toutes sortes, des fours à cuire le pain, des armes en quantité, tout an appareil de machines de guerre, comme s'il s'attendait d'un instant à l'autre à y être assiégé par le peuple. Son impatience était, semble-t-il, extrême, d'aller habiter dans ce « haut palais du Boucoléon ' » et d'abandonner à cet effet les demeures palatines habituelles. Quelle preuve plus frappante des dangers qui le mena^-aient incessamment ! Il crut réussir à se mettre ainsi à l'abri de toute explosion de la fureur populaire, et cependant il ne parvint pas à éviter presque aussitôt une fin tragique dans cette même prison de pierre où il tenait tant à aller s'enfermer.

Du reste, Nicéphore jouait décidément de malheur. Tous ces préparatifs d'un Basileus qui se fortifiait si soigneusement contre son peuple, ce palais du Boucoléon, signe d'esclavage, « cette acropole construite pour mieux opprimer les malheureux citoyens de Byzance " », les dépenses énormes occasionnées par ces travaux gigantesques, entretinrent extraordinairement l'animosité populaire, habilement exploitée par les adversaires toujours plus nombreux du régime en vigueur. On ne se gênait plus pour critiquer l'empereur presque sous ses yeux au Palais. Comme toujours, le peuple imbécile ajoutait foi aux plus ab-

fu li palais rendus, sauvés les vies de ceux qui dedans estoient. Là furent trovées les plus hautes dames dou inonde qui estoient afuies au chastel. »

M. Pa.spati, qui connaît si bien les choses de la Byzance médiévale, s'est, lui aussi, occupé du Palais du Boucoléon dans ses Byzantinai Meletai (pp. lOG sqq.). Lors des travaux du chemin de fer d'Andrinople, on a retrouvé, sur l'emplacement où cet édifice devait s'élever, des débris importants de ce kastron fameux, et, chose curieuse, précisément les fragments d'un groupe "formé d'un lion et d'un bœuf. Ce sont même ces restes précieux qui ont permis d'identifier exactement la place occupée par ce palais, lequel s'élevait, ainsi que nous l'apprend Anne Comnène, « là où le lion de pierre tue le bœuf ». En même temps les travaux mettaient à jour un nombre as.sez considérable de substructions pour que M. Paspatiait pu tenter un essai de restitution de l'ensemble du Palais et fixer en même temps la situation précise du petit port qui en dépendait. On a également retrouvé à cette époque des fragments de la grande muraille élevée autour des bâtiments impériaux par ordre de Nicéphore.

1 Le « palais bas du Boucoléon », c'était sans doute l'ancien palais de Théodose. « Le palais haut », c'était le donjon de Nicéphore qui s'élevait par-dessus.

2 Ce sont les expressions mêmes de Cédrénus .

AU DIXIKME SlfecLK.

siirdes racontars. Nicépliore, digait-on, ne se «erait (léciiié à i» entourer ainsi de murailles et de créneaux que parce qu'une pro|>li^tic Ninintre l'avait épouvanté. Un moine, suivant les uns, un astrologue, suivant d'autres, lui avait prédit qu'il ne périrait que de la main d'un lialiitant de Constantinople. « Il avait donc peur de ses propre» sujet- . i s'en gardait soigneusement, s'écrie le prétentieux et dévot chroniqueur, oubliant que si Dieu ne veille sur le palais des rois, c'est biii vain que les soldats en garderont les portes. » — Une nuit, durant qu'on construisait la fameuse muraille, une voix mystérieuse, qui semldait sortir du sein des Hots de Marmara, s'écria : « 0 Basileus, c'est en vain que tu fais dresser ces hauts remparts. Tu les élèverais jusqu'aux cieux que tu n'empêcherais point l'infortune de te |K)ursuivre jusque dans ta demeure et tes ennemis d'y pénétrer sans peine. » Sur l'ordre de Nicéphore on rechercha longtemps ce funèbre et noctunie promeneur. On ne trouva personne. «< Le Basileus ne pouvait échapper à sa destinée, dit le même chroniqueur, et le peuple ne manqua pas de faire cette remarque que le prince qui avait démérité de ses jets périt assassiné, le jour même où, le chilteau du Boucoléon étant achevé, les clefs des portes lui en avaient été solennellement remises. »

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