En G72, d'après Aboulfaradj et d'autres
plus précieux secrets d'État et demeurée la terreur des barbares aux corps nus d'Orient comme d'Occident.
A la proue de chaque chelandion était fixé un large protome de lion ou de quelque autre amiral féroce, de bronze doré, à la gueule hurlante, dont la seule vue suffisait à épouvanter l'ennemi, dit naïvement Anne Comnène ; de cette gueule sortaient de longs tubes flexibles et mobiles à revêtement métallique, facilement maniables et se recourbant à volonté^ à peu près identiques probablement aux tuyaux de nos pompes à incendie ; ce sont là les fameux a siphons ' )) si souvent mentionnés par les chroniqueurs des guerres du moyen âge oriental. Par une extrémité ils plongeaient dans de vastes chaudrons tout pleins du mélange infernal ; par l'autre ils crachaient cette pluie enflammée et mortelle sur le pont du navire ennemi , incendiant , détruisant quiconque était proche. D'habiles artificiers dirigeaient facilement d'un bord à l'autre du dromon ce jet terrible, suivant les vicissitudes diverses de ce combat corps à corps. Parfois on plaçait aussi des siphons à la poupe et sur les deux flancs du navire ainsi transformé en véritable machine infernale.
On sait que , malgré bien des recherches , malgré les explications insuffisantes et confuses d'Anne Comnène et du traité sur la Tactique de l'empereur Léon VI, malgré les récits effrayants de Joinville et d'autres encore, malgré le traité écrit au treizième siècle, par Hassan er-Rammah sur les matières inflammables employées à la guerre, malgré les curieux mais peu concluants mémoires de M. L. Lalanne, de MM. Reinaud et Favé et de bien d'autres, les modernes sont très loin d'être d'accord sur la composition de ce terrible engin de guerre dont la découverte changea à tel point et pour un temps les conditions de la lutte, que l'on pourrait peut-être lui assigner la part principale dans l'arrêt et presque le recul que subit en Orient, dès la seconde moitié du septième siècle, l'immense mouvement d'expansion de la race sarrasine. Les Byzantins cachèrent leur secret avec un soin prodigieux. Les empereurs, dans leurs instructions su-
]. l'^WV,
prêmes, recommandaient à leurs successeurs de le conserver à tout prix et formulaient l'auatlième contre l'impie assez coupable pour le dévoiler. Lorsqu'un prince étranger, 1' « ami Bulgare », ou quelque autre, demandait à être initié, on lui envoyait des tourtes pleines de la meurtrière mixture; mais on ne lui livrait à aucun prix les procédés de fabrication, du reste probablement assez nombreux. Les Arabes ne semblent être véritablement parvenus à la connaissance de cette préparation qu'au douzième ou treizième siècle, et depuis lors ils en perfectionnèrent incessamment les divers procédés.
Les contemporains font trop constamment allusion, à propos du feu grégeois, à des phénomènes de projection instantanée, d'explosion violente, insistant sur les détonations infernales, le subit et énorme développement de fumée, le trajet rapide comme l'éclair de la matière enflammée, pour qu'on ne soit pas forcé d'admettre la présence dans la préparation de mélanges détonants analogues ou très voisins de la poudre de guerre moderne, combinaisons diverses de nitre, de salpêtre, de soufre, de charbon. Mais de là à soutenir, comme on l'a fait, que le feu grégeois ait été presque uniquement et tout bonnement la poudre à canon, et que tous ses prodigieux effets racontés par les chroniqueurs puissent être attribués à de simples fusées, il y a loin, et il me paraît certain que l'huile de naphte ou quelque autre matière bitumineuse liquide de ce genre doit avoir joué dans la composition du feu grégeois un rôle capital, et pas seulement celui de mettre le feu au projectile et de rendre incendiaire la fusée volante, comme le voudrait M. Lalanne'. Il y a, dans beaucoup de récits contemporains, des descriptions des effets produits par le feu grégeois, des détails sur la nature et la forme des ravages causés par lui, qui rappellent d'une manière tout à fait frappante les incendies amenés par les huiles inflammables et par cet horrible pétrole si voisin du naphte oriental. En tout cas, ce qu'on appelle communément le feu grégeois n'était pas une recette unique, et la vérité serait plutôt, il me semble, que les artificiers byzantins avaient à leur disposition sous
] . Fouchei- de Chartres parle du feu grégeois, « mélangé d'huile et de graisse ».
cette formule générique un grand nombre de préparations différentes, les unes simplement inflammables, les autres à la fois inflammables et détonantes. Divers textes disent formellement que la terrible matière, introduite dans les fameux tubes flexibles ou siplions et projetée violemment à travers eux, grâce à un mécanisme que nous ne con-
Navire portant le feu grégeois coutenn dans des pots; d'après un ancien manuscrit arabe de la Bibliothèque nationale.
naissons point, et que certains écrivains ont cru pouvoir assimiler au jeu d'une pompe foulante, s'enflammait à l'orifice même des tubes, orifice autour duquel étaient constamment disposés des paquets d'étoupe, imbibée de matières inflammables, en état de combustion lente. Le feu grégeois ainsi obtenu éclatait violemment et couvrait l'espace d'un affreux mélange de feu et de fumée.
Il existait bien d'autres moyens de se servir de cet engin diabolique, effroi constant de tous les soldats de l'Islam. On le lançait sur le pont des dromons ennemis, ou dans l'intérieur des villes assiégées, à
l'aide d'arbalètes à tour ou de grosses machines à fronde qui en répandaient d'un seul coup une énorme quantité enfermée dans quelque pot ou récipient, sorte de marmite de matière friable, véritable boîte d'artifice. Le contenu, liquide ou solide, enflammé à un moment donné par le moyen d'une mèche habilement disposée, éclatait au milieu de sa course folle, peut-être par la simple action du choc de l'air, faisant voler en éclats son fragile récipient, et retombait sur les malheureux combattants à l'état de nuage de feu. On lançait encore et fort souvent le feu grégeois dans de petits tubes à main , ou cheirosipliones, qui, ceux-ci du moins, comme l'a reconnu M. Lalanne, paraissent bien avoir été à peu près les analogues de nos petites fusées volantes ordinaires. On en garnissait aussi, ce qui nous paraîtrait aujourd'hui un procédé quelque peu enfantin, la pointe de massues à asperger, ou de lances, de flèches recouvertes d'étoupe qu'on enflammait au moment de les projeter ou de s'en servir, en dirigeant la flamme contre l'ennemi. Mais un des procédés le plus en usage était encore celui d'enfermer la matière inflammable dans la cavité de petits projectiles à main en verre ou en terre cuite au four, les analogues véritables des grenades qui ont valu leur nom à nos grenadiers. Les textes contemporains font souvent mention de ces petits engins, dont nos musées possèdent aujourd'hui quelques exemplaires rapportés d'Orient. Le mérite de les avoir retrouvés et expliqués revient à M. de Saulcy, cet antiquaire passionné, ce chercheur de tant de science et d'un si charmant esprit , qui en a fait l'histoire dans un curieux mémoire. Tous les voyageurs, tous les touristes du Levant ont pu voir à Smyrne, à Beyrouth, à Damas, chez tous les marchands de curiosités des bazars , de petits vases ou récipients en terre cuite, creux, en forme de pomme de pin, à parois fort épaisses et percées à la base d'un unique orifice fort étroit. On les prenait jadis pour des objets de provenance phénicienne. J'en ai moi-même rapporté plusieurs, acquis à Smyrne pour un prix infime. M. de Saulcy a prouvé d'une façon à peu près certaine que c'étaient là les fameuses grenades médiévales que les fantassins arabes et byzantins tenaient à la main et jetaient devant eux en courant à l'assaut
AU DIXIEJIE SIKCLE.
(l'une forteresse ou en escaladant le pont d'un navire ennemi. (i Lorsqu'on avait, dit-il, introduit dans ce petit récipient à parois si épaisses la matière éminemment inflammable et détonante d'une espèce de feu grégeois, l'orifice était obstrué et garni d'une mèche ou sorte d'étoupille , destinée à porter le feu à l'intérieur.
Xavire chargé de pots contenant le feu grégeois ; d'après un ancien manuscrit arabe de la Bibliothèque nationale.
Lorsque l'étoupille était allumée, le projectile était lancé et éclatait. On conçoit aisément que l'épaisseur et la compacité des fragments projetés par l'explosion devaient occasionner des blessures à peu près aussi graves que celles que produisent les éclats de grenade et d'obus. » Quelques-uns de ces petits engins portent encore en contremarque les noms des villes arabes où ils ont été fabriqués.
On lançait de même sur le navire ou l'édifice assiégé des pots de naphte ou d'autres matières inflammables , non encore allumées, et quand on avait ainsi bien pétrole de vastes surfaces, on y jetait des
EMPEREUR lîYZAXTIX.
corps en ignitioii grenades, ou brandons, qui mettaient immédiatement le feu à toutes les parois imbibées. Enfin on dirigeait aussi sur la flotte ennemie de gros bridots enflammés et pleins du terrible feu liquide.
Le feu grégeois, ainsi projeté ou poussé de diverses manières en quantité prodigieuse, traversait l'espace avec des détonations horribles et des fulgurations extraordinaires. Il embrasait en un instant, disait la chronique populaire, des navires, des édifices, voire des bataillons entiers. Toute cette effroyable réputation, mille fois amplifiée par la renommée, jetait d'avance l'épouvante dans les âmes naïves des fils de la tente. Ils croyaient fermement que cette « huile incendiaire », ce « feu marin )), cette « flamme liquide ' », ne se pouvait éteindre, qu'elle bridait dans l'eau, qu'elle courait à la surface des flots, poursuivant les malheureux qui tentaient de fuir à la nage. Sa flamme, disaiton, se portait dans toutes les directions, en bas comme en haut; elle dévorait tout, même les pierres. Tout cela était certainement fort exagéré ; mais on a eu grand tort, je le crois, de vouloir nier à tout prix les effets extraordinaires du feu grégeois. Ceux produits par le pétrole ne sont-ils pas tout aussi efî'royables, et de douloureuses et récentes expériences ne nous ont-elles pas définitivement édifiés à ce sujet? Pourquoi, si cet engin eût été si inoffensif, eût-il tenu une place aussi considérable dans les préoccupations des hommes de guerre byzantins et dans l'armement de leurs flottes et de leur matériel de siège ? En tout cas, les Sarrasins en avaient, je le répète, une peur épouvantable. En vain ils blindaient leurs navires de plaques de métal ; en vain ils accumulaient des tas de sable sur le pont pour étouff'er les redoutables flammes : comme autant de serpents, elles s'attachaient à leur proie et la dévoraient.
Les Byzantins avaient ainsi, depuis le septième siècle, admirablement développé cet art multiple de la pyrotechnie appliquée à la guerre navale. Les effrayantes manifestations, les ravages affreux du feu grégeois sous toutes ses formes communiquaient à ces luttes entre flottes byzantines et sarrasines, un cachet de tumultueuse et fantastique épouvante