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dont les récits des contemporains nous ont laissé le bien frappant témoignage. Ce devait être une scène infernale que ce combat corps à corps de plusieurs centaines de ces chelandia montés chacun par de nombreux et sauvages combattants, montagnards de Pamphylie ou nègres du Soudan. Qu'on s'imagine, au milieu du fracas de tous ces gros navires s'entre-clioquant, les hurlements de ces milliers de guerriers courant à l'abordage, hurlements tels, nous disent les chroniqueurs , qu'ils couvraient les sons les plus aigus et que les commandements des capitaines byzantins devaient se faire par signaux au moyen
Gren:ide3 arabes de terre cuite (voyez p. 56).
des flammes des pavillons ; qu'on s'imagine dans cet immense tumulte, au milieu du bruit des vagues, du cliquetis de tant d'armes diverses, du choc sourd des projectiles lancés par les machines, les incessantes détonations des pots à feu grégeois, des fusées à main traversant l'air avec la rapidité de l'éclair, éclatant avec le bruit du tonnerre, illuminant l'espace de lueurs incessantes telles que, suivant encore les récits contemporains, on y voyait de nuit comme en plein jour, l'emplissant soudain d'énormes nuages d'épaisse fumée, et sur ce fond infernal, rouge de feu, noir de vapeurs infectes, les combattants nus, éclairés de teintes étranges, s'accrochant, pareils à des démons, aux flancs des navires, fuyant le feu, se poursuivant le long des cordages, et partout, sur la crête des vagues , sur les cuirasses étincelantes des soldats cataphractaires, sur les ponts de^ navires, sur les corps blancs ou noirs des nègres d'Ethiopie ou des blonds mercenaires Scandinaves, la flamme
grégeoise courant étincelante et rapide, se divisant en mille flammes nouvelles, portant partout la destruction, arrachant mille cris de douleur.
Des textes par centaines nous disent à satiété cette terreur inexprimable qu'inspiraient aux soldats de tous ces peuples barbares ou étrangers les effets du feu grégeois. Lisez les récits de Joinville. L'impression est extraordinaire. Chaque fois que le redoutable engin traversait l'espace ou l'illuminait de son effroyable lueur, le bon roi saint Louis et tous ses preux se jetaient à terre, criant : c( Seigneur, ayez pitié de nous ! » chaque homme touché se croyait perdu. Vingt ans avant l'expédition de Crète, lors de la terrible attaque que dirigea contre Constantinople, sous le règne de Constantin Porphyrogénète et la régence de Romain Lécapène, Igor, le prince russe, à la tôte de dix mille barques de guerre, l'immense flottille barbare se trouva littéralement couverte de feu grégeois. c( Dès qu'ils virent, dit M. Rambaud, la lumière des siphons, la terreur les prit. En dépit de leurs lourds casques et de leurs lourdes cuirasses, ils se jetaient hors de leurs barques, c( aimant mieux être noyés dans les flots que brûlés par le feu ; entraînés par le poids de leurs armes, ils descendaient au fond de la mer, qu'ils ne devaient pourtant jamais voir. )) Le feu grégeois : voilà de tout cet immense désastre, ce qui frappa surtout l'imagination du peuple russe et celle de ses chroniqueurs. Chacun des survivants, nous dit l'historien national, racontait à ses amis ce qui s'était passé. « Les Grecs ont un feu semblable aux éclairs dans le ciel, et, en le lançant contre nous, ils nous ont brilles; c'est pourquoi nous n'avons pu les vaincre. ))
A côté de tous ces engins pyrotechniques, à côté des pierres pesantes (Léon YI recommande le jet des pierres : « une très bonne arme, )) dit-il), des masses de fer, des mille projectiles métalliques ou autres lancés par les machines, les marins byzantins projetaient encore du haut des châteaux de leurs dromons bien d'autres mélanges extraordinaires, mélanges chimiques destinés à envelopper soudain les adversaires dans de fétides et suffocantes vapeurs, pots remplis d'huile ou de graisse bouillante,jusqu'à des vases contenant des serpents, des scorpions et autres animaux ignobles et venimeux. Je ne signalerais
Gl
pas cette dernière variété de projectiles, qui fait quelque peu sourire et semble d'un usage peu facile, si le sage Basileus Léon VI, cet empereur prudent, ennemi de toute exagération, n'insistait fortement sur son utilité dans ses Tactiques^ au chapitre remarquable consacré par lui à la guerre navale.
Chacun des deux mille navires pyrophores de Nicéphore Phocas, munis des fameux tubes à feu grégeois, portait une escouade d'ar-
Groupe de guerriers ; miniature d'un évangéliaire byzantin du x« ou W sitcîc conservé à la Bibliothèque nationale.
tificiers spéciaux consacrés à la manœuvre de cette primitive artillerie. Un petit château de bois placé à la proue, et qu'il ne faut point confondre avec le grand xylokastron situé plus en arrière vers le centre du bâtiment, était spécialement consacré à la protection de ces hommes. On y installait, au moment du combat, quelques soldats chargés de repousser de loin toute tentative d'attaque dirigée contre eux : on conçoit, en effet, qu'ils étaient fort exposés et que l'ennemi, pour se débarrasser de leur abominable feu grégeois, concentrait sur eux tous ses efforts. Chaque section d'artificiers était sous les ordres d'un officier spécial, le siphonarios, l'analogue du chef de batterie de nos navires de guerre, lequel faisait partie de l'état-major du dromon.
Non seulement ces hommes, mais tous les soldats de chaque dromon destinés à l'abordage ou au débarquement étaient, nous dit l'empereur Léon VI, garantis par des cuirasses métalliques qui leur couvraient seulement la poitrine, le ventre, la partie antérieure des jambes et des bras; le dos n'était point protégé.
Chacun de ces dromons ou chelandia, dont j'ai décrit trop longuement les plus redoutables engins d'attaque et de défense, était commandé par un drongaire et tout un état-major d'officiers secondaires aux noms étranges ; des carabes, des protocarabes, des subdrongaires, des drongarocomites , etc. Chaque groupe de dromons, tantôt trois, tantôt cinq, était commandé par un comité monté sur un bâtiment de plus grandes dimensions. Tous les comités réunis étaient sous les ordres du grand drongaire, que plus tard on nomma le grand duc ou mégaduc et qui montait le navire amiral, reconnaissable à ses proportions extraordinaires et au grand pavillon impérial portant l'image de la Vierge Toute Sainte qui flottait à sa poupe.
Bien d'autres faits importants seraient à noter dans une étude sur la marine grecque du moj^en âge. Et d'abord toute flotte byzantine se divisait en deux portions fort différentes : la flotte d'Etat ou flotte purement impériale ' , flotte active qui avait sa station principale à Constantinople, et la flotte provinciale ", sorte de réserve de la flotte active, constituée par les contingents déterminés des divers thèmes maritimes. Ces contingents étaient commandés par des stratèges, des turmarques, des drongaires particuliers à l'état-majorde chaque thème ; c'était comme une flotte du second ban, dont les cadres seuls existaient constamment et dont les équipages n'étaient mobilisés qu'en temps de guerre, suivant un véritable système d'inscription maritime.
Pour qui voudrait étudier en détail cette curieuse question de la marine de guerre byzantine, qui, pour la première fois, je le répète, fournit une véritable flotte d'État sous Basile P'", lors des premiers grands efforts dirigés précisément contre les Arabes de Crète ^ ; pour