CHAPITRE XIV
Dernière expédition de Nicépbore en Syrie dans le courant de l'an 968. — Débnta du règo* da 8«ad Eddaulèh. — Il triomphe de diverses rébellions.— Marche triomphale de Nicépbore à travan laSjrie et la Phénicie. — Toutes les forteresses snrrasines ouvrent «ucccssivement leora portaa d« gté oa de force. — L'empereur paraît enfin devant Antioche et en insUUe le blocoa. — Il rentre enatUte k Constantinople.— Blocus, puis prise d'Antioche par les lieutenants de Nicépbore. — Prlae d'Alep par le stratopédarque Pierre. — Curieux traité d'Alep. — La principauté d'Alep, sooa Eargoayah, qui en avait chassé Saad Eddaulèh, devient rassale de l'empire d'Orient.
Il est tempspour nous d'eu venir au récit de cette expédition dernière de Nicépliore en Asie qui devait précéder de si peu sa mort affreuse. On se rappelle que leBasileus avait quitté, vers la fin de juillet i)(JS, le camp deBrya avec l'armée qu'avait encore vue défiler Luitprand. Avant de It* suivre plus loin vers le sud, il me faut revenir brièvement en arrière sur les événements dont la Syrie avait été le théâtre depuis la dernière campagne des Grecs en 906 et la mort de Seîf PMdaulèli, survenue quelques mois plus tard, en janvier 967, durant toute la période, en un mot, qui avait été remplie, pour la cour byzantine, d'une part, par les négociations avec Otlion P''à la suite des événements d'Italie, de l'autre, par l'expédition en Bulgarie et les premiers troubles A, Con8tantinoi)Ie.
Aussitôt après le couronnement d'Abou' 1 Maali, successeur de Seif Eddaulèh, et sa rentrée dans Alep , les difficultés avaient commencé pour le jeune souverain. On sait que son cousin germain, Abou Taglib, fils aîné de Nasser, le vieil émir de Mossoul détrôné par ses enfanta ',
1. Ils en agirent ainsi avec lui sous le fallacieux prétexte que la mort de son frère Seif l>.»i«i..vii l'avait rendu fou de douleur. En réalité, ce fut pour se partager aea province» et parce que sa dueté et aoo avarice le leur avaient rendu dès longtemps odieux. La peur qu'ils avaient de leur onele les avait retenus jusque-là. Lui mort, ils avaient enfermé leur père dès le printemps de cette méiM aan4« 9CT dans une forteresse , séjour sinistre. On l'y garda si étroitement emprisonné qu'il ne sut pin* ri«i de ce qui se passait au dehors. Paieil à un vieux lion enchaîne, il y mourut bientôt de cbagria et d'ennui.
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avait obtenu, alors qu'il résidaitencore à Piakkah, un diplôme du Khalife Mothi le désignant comme le successeur universel à la fois de son père et de son oncle, c'est-à-dire comme le souverain unique de la totalité des territoires appartenant aux Hamdanides. En échange, Abou Taglib avait promis soumission et tribut au véritable maître de Bagdad, le bouiide Aaz Eddaulch, qui venait de succéder à son père Mouizz, dans ses fonctions de maire tout-puissant du palais.
Abou Taglib, qui avait commencé par enlever de force à son frère Hamdan les deux villes sœurs de Rakkah et Rafikah, riveraines de l'Euphrate, voulant assurer de suite son autorité dans Alep, marcha sur cette ville à la tête d'un corps rapide et nombreux de cavaliers armés i\ la légère. Mais les Alépitains bloqués résistèrent avec une grande énergie, et l'usurpateur, incapable d'entreprendre un siège régulier, dut se retirer précipitamment à Mossoul, abandonnant toutes les petites places déjà conquises par lui.
Ce fut un temps de répit pour le nouvel émir d'Alep, mais un temps bien court, car il se brouilla presque aussitôt cette fois avec son autre cousin Abou Firâs, le poète et le charmeur par excellence, celui que Seîf-Eddaulèh avait aimé d'un si grand amour, qu'il avait racheté si cher lors du grand échange des captifs en juin 966, et auquel il avait confié depuis le gouvernement d'Emèse '. Sous prétexte qu'il tyrannisait les habitants de cette ville , mais en réalité parce qu'il le soupçonnait de chercher à se rendre indépendant, Saad lui déclara la guerre et marcha contre lui en personne. L'avant-garde de l'émir était formée des mamelouks de Kargouyah, qui, aujourd'hui comme devant, continuait à tout diriger dans la principauté. Un groupe nombreux de cavaliers irréguliers des nomades Kélabites, ralliés depuis peu à l'émir, s'était joint à lui. Le choc décisif entre cette tête de colonne bigarrée et les bandes ennemies eut pour théâtre une petite localité du nom de Sadad -, non loin d'Emèse. Les gens d' Abou Firâs, jetant leurs armes, se débandèrent presque aussitôt en demandant l'amân. Lui-même, après avoir vainement tenté de se dissimuler parmi la foule des
1 Voyez page 675.
2. L'antique Zedad, chef-lien des chrétiens jacobites de Syrie.
niPBBEVB BTZAXTIK.
suppliants, dut se rendre à merci. Incontinent Kargouyah donna en langue turque i\ un de ses gardes l'ordre de le tuer. Celui-ci, se jetant sur le malheureux désarmé, l'assomma d'un coup de masse garnie par devant de longues pointes de fer, puis, descendant de cheval, lui coupa la tête, qui fut déposée aux pieds de l'émir. Le corps nu et décapité de l'ancien compagnon chéri de Seîf Eddaulèh, de son émule es poésie, demeura gisant en plein désert jusqu'à ce qu'un Bédouin errant, prenant en pitié cette dépouille misérable, l'enveloppa d'un linceul et l'ensevelit. Ceci se passait dans le mois de rabi de l'an 367 de l'Hégire, qui correspond à la fin de février ou au commencement de mars 968.
Les Arabes considéraient, on le sait, comme un acte de la plus abominable cruauté d'abandonner sur un champ de bataille des cadavres sans qu'ils fussent recouverts d'un linceul. Les corps qu'on voulait honorer étaient enveloppés dans des étoffes précieuses. Cette coutume pieuse avait son origine dans la défense expresse faite par la religion de jamais exposer à la vue d'autrui certaines parties du corps, surtout lorsque le rasoir n'y avait point passé. C'était un devoir absolu pour tous les membres d'une famille d'enterrer les cadavres des leurs, mais naturellement ceci était souvent impossible sur un champ de bataille, et les ennemis, au contraire, se faisaient une joie de laisser à l'abandon les corps de ceux qu'ils avaient tués, la croyance générale étant que les âmes des trépassés n'entreraient dans le repos que lorsque leurs dépouilles auraient été mises en terre. Une vieille superstition disait encore que de la tête des morts ainsi abandonnés s'envolait un oiseau funèbre qui criait sans cesse ces mots : « Donnez-moi à boire! » jusqu'à ce que vengeance complète eût été tirée du meurtrier. C'était une autre manière d'exprimer cette croyance que ceux qui avaient péri de mort violente n'obtenaient la paix du tombeau qu'après que leur assassin avait été châtié.
Ainsi finit misérablement AbouFirâs, le brillant gouverneur d'Émèse, un des types les plus séduisants des guerriers sarrasins de cette époque, soldat incomparable, poète charmant et élégant , esprit cultivé entre tous ceux de son temps. Sa mère, Sahijjah, une ancienne esclave devenue favorite, une noble femme qui était unie à son fils par les liens
de la plus tendre affection, dans son affreux désespir, se meurtrit à tel point le visage de ses mains qu'elle se creva les deux yeux et tomba inaninj(5e sur le corps du défunt. Abou Firfis l'adorait autant qu'elle l'aimait. Lors de sa captivité en pays chrétien, il lui adressait constamment de longues épîtres en vers toutes pleines de pieuse confiance en Dieu, la consolant ainsi de son mieux. Il en est parmi ces lettres qui sont véritablement touchantes par la tendresse filiale passionnée qu'elle respirent. Abou Firâs y supplie s.-i mère d'avoir courage et patience, de ne pas désespérer. L'écrivain arabe Imam Abou Mansour AW Kl Malec ibn El Thaalcbi, mort en 430 de l'Hégire, dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale, sorte d'anthologie consacrée aux poètes de la cour des Hamdanides, et qui, précisément, nous a conservé ces vers d'Abou Firas, nous le dépeint comme un noble et vaillant Sarrasin, d'une beauté admirable, disert, libéral, savant, d'une éloquence étincelante, d'une bravoure indomptable, cavalier accompli. Ses chants étaient renommés dans tout le monde musulman pour leur grâce élégante et légère, pour la douceur, la sagesse, l'abondance des belles pensées qu'ils exprimaient. Il fut le favori le plus cher de Seîf Kddaulèh, qui, ne pouvant se passer de lui, l'emmenait partout à sa suite.
Après cette triste victoire de Sadad, le jeune émir avait poussé jusqu'à Emèse, où il établit un nouveau gouverneur choisi parmi les mamelouks de Kargouyah. Ce fut bien peu de temps après que Nicéphore dut apparaître en Syrie avec son immense armée, ses têtes de colonnes déboucliant à la fois par tous les grands défilés du Taurus et de l'Amanus. Le Basileus trouva le nouveau prince d'Alep considérablement affermi dans les possessions de son père. La guerre, du reste, entre chrétiens et Sarrasins, n'avait jamais complètement cessé dans les districts frontières depuis la dernière expédition de 066. Elle avait seulement beaucoup diminué d'intensité, les deux partis ayant eu chacun de son côté d'assez graves affaires sur les bras.
Il ne faut pas croire en effet , je le répète une fois de plus, que, parce que le gros de l'armée d'invasion rentrait dans ses cantonnements, la lutte cessait complètement entre les deux races. Elle se poursuivait
700 UN EMPEKIilUll BYZANTIN
bien au contraire d'ordinaire de toutes parts sur la frontière, bien que plus faiblement, entre les garnisons byzantines des nombreux kastra épars sur la limite et les postes arabes, lutte incessante, faite de petits engagements, desanglantes surprises, de razzias, d'embuscades. Unjour, telle ville, telle clisure grecque était enlevée par un hardi coup de main. Un autre, telle ])etite garnison d'un blockhaus sarrasin était attaquée de nuit, égorgée ou emmenée en captivité. Tel jour, dans une trêve partielle, deux troupes ennemies procédaient à un de ces fructueux échanges de captifs, à une de ces opérations de rachat qui n'étaient pas sans exercer une influence grande sur la persistance des hostilités, et ])resque à côté d'elles deux autres troupes se livraient un furieux combat. Les historiens, les chroniqueurs arabes surtout, donnent des indications assez nombreuses, le plus souvent confuses, sur ces épisodes secondaires. Mais ces récits d'une extrême monotonie , qui se bornent à rénumération très sèche de ces petits faits de guerre, sont presque sans intérêt pour l'histoire.
Nicéphore, malgré ses succès de 966, n'était pas homme à s'endormir dans une trompeuse sécurité. Certes la Cilicie paraissait bien définitivement reconquise, mais au delà de l'Amanus toute la Syrie était retombée sous l'autorité du successeur du Hamdanide. Nous ignorons même si les impériaux y avaient conservé quelques villes ou châteaux. Tant qu'Antioche et Alep demeuraient aux mains des Infidèles, la tranquille possession de l'Asie Mineure ne pouvait être considérée comme véritablement assurée aux Grecs. Voilà pourquoi Nicéphore , malgré les graves préoccupations que lui valaient les événements d'Italie comme les affaires de Bulgarie, n'avait pas hésité à quitter de rechef sa capitale pour se mettre une fois de plus à la tête de sa fidèle armée ; voilà pourquoi il avait fait de ces deux cités d' Alep et d'Antioche l'objectif principal de cette campagne nouvelle. Il s'avança d'abord avec toutes ses forces sur la première de ces deux villes *.
Cette foudroyante invasion du Basileus qu'on croyait occupé ailleurs et le grand danger que courait une des premières cités de l'Islam cau-
1. Abou'l Mahâcen dit qu'il entra par Derbend, dans le mois de dfioulkaddah.
AT DIXIÉMK SifeCLE.
sèrent dans toutes les terres inusuhnaiies une impression dV'pouvante et d'irritation extraordinaires. Il y eut des explosions de fanatisme en maint endroit. Une de celles-ci coûta la vie au patriarche Jean de J<$rusalem. Il fut massacré et l'église du Saint-Sépulcre entièrement brûlée '. C'était la réponse à l'incendie de la mosquée de Tarse, trois années auparavant.
La grande armée impériale marcha donc eu «Ip'ît'^ '• ■ • -mi- AI. I•^
L\)route à Antioclio, d'oiirès une photographie încditedn < oiiitc C. LuDAkprou'^ki.
Le premier choc eut lieu à quelque distance au nord de cette ville entre une avant -garde byzantine de cinq mille hommes de pied et de cheval et un corps de mercenaires d'Egypte commandés par le chancelier Kargouyah en personne. L'attaque des Grecs fut si impétueuse que l'ennemi fut de suite culbuté. Le fameux chambellan tomba aux mains des chrétiens avec une foule de ses gardes. C'était une bien riche proie. Malheureusement Kargouyah réussit à s'évader presque aussitôt.
l.Yahia parle de ces événements avec détails. Plusieurs autres égliaes de Jéra.«alem furent incciitlifOH.
2.11semble cependant, d'après Alwu'l MahAcen,qae Nicéphorc ait auparavant fait déjà une ]>rctiiivrc démonstration sons les murs d'Antiocbe, démonstration qui ne fut qu'un simulacre de niégc. Conune les habitants , dit le chroniqueur arabe , ne faisaient aucun cas de ses menaces : il s'écria : c J« ▼*{■ ravager la Syrie et puis je reviendr.ii anprùs de vous par le littoral. » Cest ce qu'il fit exactement.
Les chroniques sont unanimes à dire que le but de Nicéphore était de s'emparer avant tout d'Alep. Cependant, immédiatement après ce premier succès, alors qu'il était à bien peu de distance de cette ville, il se détourna brusquement vers la droite. Rien absolument ne nous renseigne sur les raisons de ce changement de front soudain. Le Basileus reçut-il quelque avis lui prédisant une trop vigoureuse résistance de la part des défenseurs de la capitale ? Nous pouvons simplement le supposer. En tout cas nous le voyons une fois de plus en revenir à cet éternel système des guerres de cette époque, qui consistait bien plus à ruiner et A dévaster la terre ennemie qu'à s'efforcer de l'occuper définitivement.
Comme toutes les précédentes invasions chrétiennes, cette dernière campagne de Nicéphore en Syrie fut rapide, presque foudroyante. Nous n'en possédons qu'un récit malheureusement très bref. Le Basileus, laissant Alep sur la gauche, marcha d'abord sur Maaret en Noaman, sur la route de Hamali. Cette très riche ville, ainsi nommée en souvenir d'En Noaman ibn Bechîr, le Sahâby, un des compagnons de Mohammed, succomba aussitôt. Sa grande mosquée et presque toutes ses maisons furent jetées à terre. Abou'l Mahâcen dit que Nicéphore, manquant à la foi jurée , en emmena quatre mille six cents habitants comme prisonniers de guerre. Il en fit de même à Maaret Mousserim, située plus au nord, dont douze cents habitants furent envo3^és en captivité sur les terres de l'empire \ Puis ce fut le tour de Kafartab ou Capharda et de Chaizar, dont la grande mosquée fut également incendiée. Hamah, ville très importante, fut réduite en cendres. On en fit de même de Homs, l'antique Émèse, qu'on trouva presque vide de ses habitants et qu'on brûla entièrement. Les quelques malheureux qui ne s'étaient pas enfuis reçurent l'aman. Nicéphore fit sa prière dans la mosquée, qui, comme toujours, était une ancienne église chrétienne. On en enleva le chef de saint Jean, le Précurseur, l'illustre fils de Zacharie, relique insigne, puis l'édifice fut livré aux flammes. Partout dans cette pauvre contrée si effroyablement ravagée, les corps détachés