Ce détail curieux est donné par Yahia
5. Léon Diacre dit cent; Cédrénus de même; il cite entre autres Synnesion et aussi Damas, qui serait
XMPEBEUR BXZAKTUr.
majeure partie détruites ou brûlées. Un grand nombre d'habitants de la Syrie et de la côte phénicienne embrassèrent le christianisme pour se raclieter.
Quand Nicépliore vint camper devant la grande forteresse orientale, tout lui avait réussi jusque-là. La Syrie était à ses pieds. Le monde sarrasin tout entier tremblait devant lui. Il nourrissait les plus vastes projets de conquête ; surtout il voulait délivrer Jérusalem et la Palestine. Les difficultés qu'il rencontra devant cette place, qui se trouvait admirablement fortifiée et défendue, le forcèrent à remettre à plus tard ces entreprises grandioses, et puis la mort vint qui mit brusquement un terme à tous ces plans. Nous sommes mal renseignés sur les raisons qui le décidèrent très soudainement à ne pas tenter de prendre Antioche de vive force, mais à en faire établir seulement le blocus par ses lieutenants, tandis que lui-même retournerait passer l'hiver dans sa capitale. Quatre ou cinq jours à peine après son arrivée devant la ville, sans avoir commis contre les Antiochitains aucun acte d'hostilité, sans même avoir communiqué avec eux, il en repartait pour reprendre sa marche de retraite vers le nord. Probablement les causes
déjà alors devenue tributaire des Grecs! Toute cette grande expédition de 9G8estdu reste racontée par Léon Diacre avec la plus extrême confusion. Il semble admettre, d'accord du reste en ceci avec Cédrénus, que Nicéphore se présenta non pas une, mais deux fois, devant Antioche. Probablement ces auteurs réunissent par erreur en une seule les deux campagnes de 9G6 et de 9C8. C'est encore à tort que Léon Diacre donne à la côte syrienne, que Nicéphore parcourut en vainqueur, le nom de Palestine. Enfin, du côté de l'orient, il dit formellement que le Basileus alla jusqu'à Rohas, l'ancienne Édesse, qu'il prit cette cité lointaine, y fit reposer son armée, pria dans le temple des saints Confesseurs qui avait été transformé en mosquée et en rapporta en guise de trophée à Constantinople ixne brique portant « l'Image du Sauveur non faite de main d'homme », brique qui fut déposée par ses soins dans une magnifique châsse d'or et de pierreries et exposée à la piété des fidèles « dans le temple de la Vierge qui est au Palais Sacré ». Toujours d'après le même auteur, Nicéphore, avant de franchir le Liban, aurait également pris Membedj. Cédrénus, Glycas, Éphrem et Joël, qui citent ce dernier fait, ajoutent que le Basileus emporta aussi de cette ville deux reliques précieuses de guerre, une autre de ces briques à effigie miraculeuse du Sauveur et une boucle de cheveux du Précurseur encore humide de son sang. Il y a peut-être là confusion avec d'autres campagnes tant antérieures que postérieures, et, dès 944, sous le règne de Romain Lécapène, nous savons qu'une première image miraculeuse d'Édesse avait été solennellement apportée à Constantinople. Cependant, il semble que Léon Diacre ait dû bien connaître ces événements dont il fut le contemporain et le témoin, du moins à distance. Il raconte en effet qu'il assista à cette époque à Constantinople à cette fameuse éclipse du 22 décembre qui effraya tant le pauvre Luitprand en train de déjeuner à Corf ou avec le stratigos Michel et qui dut troubler également Nicéphore en route en ce moment pour regagner sa capitale. En tout cas, il n'y a rien d'impossible à ce que le Basileus ait poussé jusqu'à Edesse et pris également Membedj en 968, bien que ces deux villes ne soient pas mentionnées dans le récit très bref mais en apparence très précis que Kémal ed-Dîn a fait de cette campagne. On sait que Nicéphore avait déjà rapporté d'Alep une autre relique insigne : un fragment du vêtement de peau de bête de saint Jean-Baptiste.
qui le déterminèrent }\ agir de la sorte furent multiples. D'alwrd il trouva Antioche beaucoup mieux et solidement gardée qu'il ne lavait cru, défendue par une très nombreuse et vaillante garnison et par les populations réfugiées de nombreuses localités environnantes; puis, comme si souvent dans ces longues et i)énibles guerres d'Asie, les maladies, la fatigue extrême des troupes, le manque de vivres et de fourrages, le mauvais temps, les pluies persistantes amenant une boue affreuse, se mirent de la partie. Bien vraisemblablement les considérations d'ordre politique durent être aussi pour beaucoup dans le retour brusque du Basileus à Constantinople. Les symptômes croissants de mécontentement général, le bruit confus des complots qui s'organisaient ne pouvaient pas ne pas parvenir jusqu'à ses oreilles. Enfin, la guerre avec Othon en Italie et surtout la menace redoutable de l'invasion russe au delà du Balkan imposaient sa présence au Palais Sacré. Ces circonstances de politique générale, tout autant que l'état de son armée ou de ses subsistances, durent le forcer au retour. Voilà pourquoi, renonçant à tenter une attaque immédiate de vive force, il préféra laisser à ses lieutenants le soin de forcer Antioche par un vigoureux blocus, de la maintenir pour le moins dans un cercle infranchissable jusqu'à ce qu'il pût, au printemps prochain, revenir dans le sud pour en finir en personne avec l'opiniâtre cité. Le discours que Léon Diacre met dans sa bouche au moment de son départ, discours par lequel il cherche à expliquer sa conduite à ses lieutenants, n'est qu'une sotte amplification oîi le chroniqueur trahit son embarras. Ne pouvant motiver convenablement la conduite de son héros sans découvrir en même temps les défauts de sa cuirasse, il préfère se lancer dans une série de considérations aussi prétentieuses qu'absurdes et finit par faire dire à Nicéphore cette chose stupide qu'il ne saurait se résoudre à traiter Antioche, troisième ville du monde, comme un simple fortin qu'on brûlerait après l'avoir tout simplement pris d'assaut ' !
1. Glycas donne encore une autre raison, une sotte prophétie qui prédisait le pouvoir impérial à qui prendrait Antioche ! Ces vaticinations ridicules qui couraient la foule byzantine sont cttrieoMS eo ce qu'elles constituaient constamment un reflet de l'état de l'opinion. Une faut point faire à Nicéphore Tlnjure de croire qu'il put se guider sur d'aussi puériles raisons. — L'historien arabe Aboa'l Mahâcfn dit qn'à ce moment les habitants d'Antioche se rachetèrent en payant nne forte
Avant de s'en aller, pour en faire comme la base principale du blocus i\ établir, Nicéphore fit, sous ses yeux, bâtir par ses troupes ou plutôt réédifier et fortifier extraordinairement le kastron de Bagras. Ce château qu'il venait de prendre, le même qui, plus tard, s'appela Saint-Luc ', s'élevait sur un roc escarpé, sur les flancs du Kizil-Dagli ou mont Maurus, à quelques heures seulement d'Antioche, lui faisant face de l'autre côté de son lac ■ et commandant le principal défilé qui traverse l'Amanus. Le Basileus posa lui-même la première pierre de l'édifice nouveau. Il en fit, paraît-il, pousser la construction avec tant d'ardeur qu'elle fut entièrement achevée en trois jours, chose à peine croyable.
Cette position de Bagras était fort importante , parce qu'elle commandait le défilé principal qui, à travers l'Amanus, conduit d'Antioche à Alexandrette et à la mer. En faisant occuper cette sorte de camp retranché par une forte garnison, Nioéjohore interceptait toute tentative de ravitaillement de ce côté. Il donna pour châtelain au nouveau kastron un de ses meilleurs Heutenants, le patrice Michel Bourtzès^, se doutant peu que quelques mois plus tard cet homme figurerait au nombre de ses assassins. Bourtzès, dont les chroniques arabes ont transformé le nom en Albordgi, eut sous ses ordres immédiats tout ce vaste district montagneux. Une garnison de quinze cents cavaliers et de mille hommes de pied fut mise sous son commandement. Il eut pour mission principale de couper les communications de la grande forteresse bloquée, de s'opposer à toute sortie de ses défenseurs, de les surveiller, de les inquiéter, de les affamer incessamment. Tous les commandants des petits postes frontières du mont Maurus, tous les chefs de détachements furent placés sous le contrôle de ce chef intrépide autant qu'aventureux , type accompli d'un « marquis )) byzantin au dixième siècle. Toutes les récoltes des campagnes environnantes furent accumulées dans le nouveau kastron de Bagras.
Nicéphore acheva, par un certain nombre d'autres mesures, d'arrêter
1. Qala' at Bagras, l'ancienne Pagrœ. Plus tard ce fut le château de Saint-Luc, célèbre à l'époque des croisades. Voy. Dulaurier, 7/«(. an», des croisades , t. I, XXIII-XXX. Voy. la vignette delà page 207.
2. A quatre parasanges d'Antioche, sur la droite en allant vers Alep, au pied de la montagne d'El Leukkàm, 8. Ou Bourza.
AU DIXIÈME SIÈCLK.
lesdispositionsnécessairespour aiiKiioi (lansun teInp.sclonllélaclluttMI.• lag^anclecité,complétantd^ll^ellxq^MlI)utle8y8t^'me(l'inve8ti88eIIlent général qui lui paraissait le plus propre A pn'i)arer ce résultot pon»- l-
Portion de la muraille d'enceinte d'Ântioi-li' du siècle dernier. D'après le
Ten k fin
printemps procliain. Au-dessus de Michel Bourtzès , il plaça un autre patrice qui était, lui aussi, un capitaine consommé, rompu à toutes les ruses de la guerre arabe. Celui-ci était le propre neveu du Hasileus, fils de son frère Léon, le satroi)édarque Pierre Phocas, chef d'une admi-
rable énergie, c( malgré qu'il fût eunuque )>. Nicépliore lui remit le commandement suprême de toutes les forces byzantines éparses tant en Syrie qu'en Cilicie, où devait hiverner une partie de l'armée.
Ce Pierre Phocas est demeuré célèbre dans les annales sarrasines, mais il y figure sous un nom différent. C'est, en effet, certainement le même personnage que les chroniqueurs orientaux, Yahia et Kémal ed-])în en particulier, appellent constamment Al Atrabasi ou Torbasi, se plaisant tous à redire ses exploits '.
Pierre Phocas eut sous ses ordres, outre les garnisons de nombreux châteaux, clisures et postes fortifiés épars dans le mont Taurus, toutes celles qui étaient cantonnées dans les forteresses de la haute Syrie. Le Basileus avait donné ordre d'en relever un fort grand nombre 2. La consigne du stratopédarque était d'ailleurs la même que pour Bourtzès. Il lui était enjoint de mettre à l'abri des incursions alépitaines toute cette vaste portion du plateau de la haute Syrie et de la côte phénicienne que les impériaux venaient de reconquérir. De même il ne devait pas accorder un jour de répit aux villes et territoires encore occupés par l'ennemi. Il devait les observer, les inquiéter, les razzier incessamment, leur enlever toute espérance de repos. Antioche surtout devait être l'objet de ses constantes préoccupations^.
1. Voy. Freytag, Beyierung des Saahd Aîdaida , p. 27. J'adopte entièrement sur ce point l'opinion de cet auteur. Je ci'ois que M. Leonhardt, op. cit., p. 47, se trompe en faisant d'Al Atrabasi, ou Torbasi et du stratopédarque Pierre deux personnages distincts. Le baron Rosen (op. cit., p. 90) se demande ingénieusement si Torigine de ce sobriquet d'Al Atrabasi ne doit point être recherchée dans le titre d'ènlTîjîTpaTciîlYi; (échanson) qu'aurait porté le stratopédarque. Un écrivain arabe, cité par ElAïni, l'appelle précisément cd'eunuque Atrabasi, l'échanson de Nicéphore»! On pourrait encore voir dans ce sobriquet la trace du titre militaire de trapézite. Pierre Phocas était bien le trapéztte par excellence. Voyez page 174. Yahia désigne ainsi le stratopédarque : « le page de Nicéphore, Boûtros (Pierre) El Astarâbadardj, connu sous le nom d'El Atrâbâzy. j>
2. Les tuiliers réquisitionnés à Membedj durent être employés à ces travaux.
3. L'intention de Nicéphore semble avoir été, je l'ai dit, de revenir au printemps pour pi-endre Antioche de vive force après que celle-ci aurait été affaiblie par le rigoureux blocus de tout l'hiver. Les chroniqueurs grecs disent qu'il avait défendu à Bourtzès et au stratopédarque de s'emparer d'assaut de la ville en son absence, et l'on va voir qu'il les punit par une éclatante disgrâce de ne lui avoir point obéi. Mais la vérité doit certainement être qu'il leur avait simplement interdit de risquer avec des forces insuffisantes l'assaut d'une aussi forte place, et non point qu'il voulait se ménager l'honneur de la prise de cette grande cité, joyau des villes de Syrie, couronnement glorieux de ses conquêtes en pays musulman, ce qui eût été bien mesquin, bien indigne de son caractère. En somme, il n'eut pas tort de recommander la prudence à ses lieutenants, qui faillirent bien se faire écraser dans leur téméraire entreprise. Pour en revenir à ses projets du printemps prochain , nous le voyons, dans les propos pleins de menaces qu'il tint lors de son départ, annoncer qu'il reviendrait attaquer Antioche surtout du côté de la mer, ce qui certainement signifie qu'il comptait faire jouer à la flotte un rôle considérable dans cette
Tous ces préparatifs terinin(^*s, Nicéphore, se doutant peu qu'il luci tait pour la de^Di^re fois le pied dans cette belle et riche terre de Syrie dont il avait tant de ibis foulé les chemins poudreux , reprit U route de la capitale, emmenant avec lui son immense butin. Jamais ses armes n'avaient remporté de succès plus décisifs. Jamais il n'était apparu d'une mani6re plus éclatante aux po])ulation8 sarrasines épouvantées comme le fléau de Dieu suscité pour les abaisser et les humilier. La réception qui lui fut fuite à son arrivée à Constantinople, vers le mois de janvier 9G0, fut magnifique de tous points; mais cette fois, il semble bien que ce fut un enthousiasme de commande, un simple enthousiasme officiel ; le cœur de son peuple ne battait plus à l'unisson du sien comme aux beaux jours des victoires de Crète et des premiers triomphes de Cilicie. Dix ans de guerres incessantes, d'impôts militaires écrasants perçus avec la plus impitoyable rigueur, une disette générale occasionnée moins par les mauvaises récoltes que par le manque de bras , la pauvreté universelle, mille autres causes de mécontentement créées en partie par le caractère personnel et dur du Basileus, avaient bien rapidement transformé les sentiments d'amour de jadis en une haine profonde, haine encore tant soit peu déguisée dans les rangs des classes élevées, presque ouverte dans ceux de la foule. Quand le vaillant homme de guerre, dompteur de ces fameux Hamdanides, parcourut pensif, au pas de son coursier, les rues de son immense capitale en fête, parmi tout un peuple rangé sur son passage, il dut suq)rendre plus d'un regard sinistre , plus d'une sourde huée mal contenue par la pré-
noavelle campagne, rôle de transport, de ravitaillement, et aussi de sorTeillance contre toute tentative de secours. Pour s'assurer la liberté de la mer à cet effet, certaines chroniques disent que Nicéphore ails jusqu'à faire paix et alliance avec le Fatimite d'Afrique. Il y a là une allusion au traité de Méhédia (v. page 4G6) par lequel Nicéphore tenta de s'unir à AI ouizz aussi bien contre OUion en Italie que contre le Khalife de Bagdad et le sultan bouiide en Asie. Mouizz, qui se préparait à la conquête de l'Egypte et de la Syrie méridionale, et le Basileus, qui convoitait de son côté toute l'Asie jusqu'à Bagdad, avaient certes assez d'intérêts commuas contre le Khalife abbassidc. Léon Diacre fait 4 cette oocaaion le récit du rachat de Nicétas et des autres captifs des désastres de Sicile et mentionne renvoi par Nioéo phore à Mouizz du fameux prétendu sabre de Mahomet. D'après lui cette arme précieuse aorait été prise par les chrétiens dans le sac d'une forteres-se syrienne. Naturellement il rcpriflente Moniu ooaiM frappé de terreur par les menaces de Nicéphore, et impatient de restituer les prisonniers pour obtenir paix et alliance avec le Basileus. Nous avons vu (p. 468) que les choses ne se passèrent pas tout à fait ainsi. Le seul détail inédit donné à cette occasion par l'historien byzantin est que des K-jouisonoes et des actions de grâce publiques célébrèrent à Constantinople et dans tout rempire la mise en liberté des survivants de la funeste expédition de Sicile.
sence des gardes barbares, plus d'une imprécation à peine dissimulée.
Laissons pour l'instant Nicépliore rentrer muet et sombre au Palais Sacré, après ce triomphe dernier si différent des précédents, si peu en Jiarmonie avec les succès qu'il venait de remporter. Achevons pour n'y plus revenir le récit des événements de Syrie durant ces derniers mois de son règne; disons surtout ce qu'il advint de la Grande Antioche'.
Au moment où le Basileus, à la tête de toute son armée, était apparu devant cette ville après sa courte et triomphante campagne syrienne, le bruit s'était répandu par toutes les terres sarrasines qu'il passerait l'hiver entier devant cette place, puis s'en irait attaquer Alep. Ce n'était qu'une rumeur trompeuse, mais Kargouyah, le subtil et tout-puissant chambellan alépitain, qui, lui aussi, je l'ai dit, rêvait d'user des circonstances pour se rendre indépendant, profita de cette fausse nouvelle pour conseiller à son nouveau souverain, le jeune et inexpérimenté émir Saad, de ne point risquer de se laisser enfermer par l'ennemi dans sa capitale. Il réussit ainsi à le faire se retirer dans la lointaine ville de Bâli, sur l'Euphrate. C'était là l'antique Barbalissus, le port de Béroé sur le grand fleuve syrien, demeurée au moyen âge une localité importante comme tête de ligne d'une des principales routes de caravanes qui se dirigeaient par Alep vers le littoral méditerranéen. A peine le prince hamdanide fut-il installé dans cette résidence nouvelle qu'il y reçut de Kargouyah l'impudent message que voici : c( Prince, retournet'en auprès de ta mère. Les gens d'Alep ne veulent plus de toi ! Ils ne souffriront pas que tu remettes jamais les pieds dans leur cité. » Le traître avait bien joué son jeu, et demeurait ainsi maître de la place. Les Alépitains, entraînés par son éloquence communicative, le prirent pour chef et lui jurèrent iidéHté. Il se lia à eux par des serments réciproques. Surtout il gagna leur cœur en faisant fortifier leur citadelle et refaire leurs murailles, que Seîf Eddaulèh n'avait jamais été en état de réparer
1. Le nom officiel d'Antioche à cette époque était Théoupolis, ou plus exactement la Grande Théoupolis. On ne la désignait pas autrement ; c'est ainsi qu'elle est constamment appelée sur les sceaux de ses ducs ou gouverneurs byzantins des dixième et onzième siècles : « Antioche, la Grande Théoupolis. »
convenablement depuis la dernu^-re prise de la ville par les Grecs, A la fin de 962.
Si Kargouyah, par ces habiles mesuresdéfensives, acquit tr^8 vite une si grande popularité, c'est que toute cette immense population alépitaine tremblait devant le péril si menaçant de l'attaque des Grecs. Elle ne songeait qu'aux moyens de se protéger contre une nouvelle et immi-
Ravin en arrière de Bab-el-Hadiil, près Antiocbe ; à gauche U caTcriie de hUnt Jctui-Bnpti^ic D'après une pbotograpliie inédite du comte Cli. lAnskorooski.
nente agression du maudit Basileus de Roum, et de ses soldats, ces misérables incirconcis.
Ainsi Kargouyali, l'ancien cliambellan de Seif, devint prince usurpateur d'Alep. Dès lors il y eut dans cette malheureuse principauté déjà si durement menacée par les impériaux, deux puissances rivales, celle du rebelle et celle de l'émir légitime. Ce dernier, ol)éissant en apparence aux conseils ironiques de son ancien serviteur, avait de suite quitté Bâli et les rives de l'Euphrate pour se retirer à nouveau auprès de sa mère dans cette ville de Mayyafarikîn, chère à tous les Hamdanides. Même, dans cette période de si profonde déconfiture, il conserva constamment de très nombreux adhérents, pas assez cependant pour lui
KMPEREUU BYZANIIK.
permettre de chercher à se venger de son infidèle ministre, ce qui le mettait au désespoir. Beaucoup de ses soldats réguliers l'avaient, suivant la coutume constante en pays sarrasin, quitté à la première nouvelle de son infortune, pour passer au service de son cousin Abou Taglib. Kargouyah avait aussi porté à son autorité et à son prestige le coup le plus sensible en faisant rayer son nom de la prière officielle.
De Mayyafarikîn, l'émir déchu, par Arzen, s'avança bientôt jusqu'à Harran, où il voulait établir son séjour un peu plus proche d'Alep. C'était là la ville célèbre où Crassus s'était fait battre et tuer par les Parthes. Pour comble d'humiliation, les habitants en refusèrent l'entrée au prince errant. Bien que ses émissaires leur fissent en son nom les plus belles promesses, il obtint seulement la permission de camper deux jours en dehors des murs pour s'y ravitailler. Force lui fut de regagner une fois encore Mayyafarikîn. Il y rentra fort découragé. De nouvelles et plus cruelles déceptions l'y attendaient.
Sa mère *,. apprenant que l'entourage de son fils parlait de la faire jeter en prison et de lui faire subir une réclusion semblable à celle que les fils de Nasser Eddaulèh avaient imposée à leur père, commença par lui fermer les portes de sa ville trois jours durant. Elle ne les lui fit ouvrir qu'après avoir reçu de lui les garanties les plus formelles, et seulement alors consentit à payer la solde en retard de ses troupes. Elle était du reste puissamment riche.
C'est vers la fin du mois de novembre ou le commencement de décembre de l'an 968, à peu près au moment où Nicéphore quittait la Syrie pour retourner à Constantinople, que Kargouyah était parvenu à s'emparer ainsi traîtreusement de la capitale des Hamdarndes. L'état d'anarchie où se trouvait le pays à la suite de la récente invasion des impériaux n'avait pas peu contribué à faciliter le succès de l'infidèle chambellan. Suivant une coutume alors très fréquente chez les Sarrasins, il s'adjoignit un co-régent. Choisissant pour ce poste aussi dange-
1. Voy. dans Freytag, Geschichte der Dynastie der Tlamdaniden, op. cit., XI, p, 231, une anecdote curieuse sur cette femme intréi)ide, qui, véritable amazone orientale, ne craignait pas de se mettre en personne à la tête de ses troupes pour les mener au combat et à la victoire. Ses richesses, probablement à elles léguées par son époux Seîf, paraissent bien avoir été très considérables.
reiix qu'ciivic un de ses mamelouk.'^, iioiiiim- liakgour, il ledécorailu titre d'émir, ne gardant pour lui que celui de hadjibou ihambellan, bien qu'en réalité ce fût lui le seul maître véritable. On pria Dieu pour tous deux dans la prière officielle du vendredi et le nom de l'aventurier Jiakgour fut inscrit sur la monnaie alépitaine.
Cependant, comme si souvent déjj\ dans cette époque si prodigieusement tourmentée de l'histoire orientale, les choses allaient de nouveau brusquement changer de face. Dans sa retraite de Mayyafarikîn, le jeune émir, tout entier à ses projets de vengeance, n'avait cessé de rassembler activement des contingents nouveaux. Beaucoup des anciens gardes de son père, réunis à Maaret en Noaman, localité importante au sudouest d'Alep, et groupés sous les ordres de Zohaïr, gouverneur de cette place, lui étaient demeurés fidèles. Sur leur invitation expresse, Saad Eddaulèh, franchissant à nouveau l'Euphrate, s'avança jusqu'à Membedj où ils vinrent en foule le rejoindre. A leur tête, il galopa hardiment sur Alep.
C'était vers la fin de juillet ou le commencement d'août 9G9, en plein Ramadan de Tan 358 de l'Hégire. La lutte entre Saad et les deux rebelles associés Kargouyah et Bakgour se prolongea trois longs mois durant. Les combats incessants que les partis se livrèrent pendant cet espace de temps sous les murs de la capitale durent être plutôt favorables au prince légitime, puisque nous voyons finalement Kargouyah écrire en termes suppliants au stratopédarque Pierre Phocas, l'eunuque intrépide que les Sarrasins nommaient Torbasi, pour invoquer l'appui des soldats grecs contre ceux qui le serraient de si près. Le généralissime des forces byzantines en Syrie, heureux de cette circonstance qui lui permettait d'intervenir efficacement, répondit immédiatement à cet appel. Rassemblant le plus de troupes qu'il lui fut possible, il se mit rapidement en route dans la direction d'Alep. A peine avait-il franchi quelques milles qu'on le vit, sur le reçu de certains messages, s'arrêter puis se détourner brusquement et marcher précipitamment avec toutes ses forces dans la direction d'Antioche. C'était vers la fin du mois d'octobre. Voici ce qui s'était passé de ce côté.
En quittant la Syrie, le Basileus avait, on le sait, fait défense expresse à ses lieutenants d'attaquer Antioche avant son prochain retour. Ils devaient se contenter de la bloquer rigoureusement. D'autre part, dans la ville assiégée, après que le dernier gouverneur nommé par Seîf Eddaulèh eut été parti pour aller conduire à Mayyafarikîn la dépouille de son maître, la faction opposée aux Hamdanides avait aussitôt repris le dessus. Les anciens de cette cité, si constamment hostile à la dynastie régnante, décidèrent même de ne plus jamais reconnaître aucun prince de cette maison. Constitués en république, ils avaient, je l'ai dit déjà, élu gouverneur de la milice, c'est-àdire chef effectif de la cité, un partisan kurde nommé Aloucli'. Celui-ci, homme énergique et entreprenant, mit aussitôt tout en œuvre pour défendre chèrement cette belle et puissante forteresse contre les attaques des chrétiens. Une nouvelle troupe de cinq mille aventuriers chorassaniens venus en Syrie pour combattre pour la Foi, sous le commandement d'un ancien serviteur du Hamdanide, s'étant avancés jusqu'à Antioche, il les enrôla incontinent. Mais des rixes éclatèrent presque aussitôt entre eux et les milices antiochitaines. Il fallut les renvoyer. Suivis d'un certain nombre d'Arabes de la ville, ils passèrent en Cappadoce, où ils se heurtèrent à un détachement de l'armée byzantine qui les extermina à peu près complètement, après qu'ils eurent du reste commis les plus grands excès ". Un patriarche nestorien fut massacré par eux.
La puissance d'Alouch le Kurde et de son parti fut de bien courte durée. Un autre aventurier, un maure, Ez-Zaghîly, Un des fugitifs de Tarse, était arrivé d'Egypte à Antioche à la tête d'un petit corps de