‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 207 sur 237 · Bab-Aldjinan · texte numérisé non relu

Bab-Aldjinan

(le la Mer par laquelle venaient d'entrer les soldats de Pierre Phocas. Durant cette lutte générale, un des chefs sarrasins, transport^^* de rage contre le patriarche Christophoros, qu'il croyait fort aise de ce qui se passait , l'ayant rencontré, le jeta à terre mourant d'un coup de lance. Les Grecs ont mis le saint homme au nombre des martyrs.

Ainsi fut reconquise par les armes chiétit-nnes, le 29 octoluc IMi',» ', la grande Antioche, la glorieuse Théoupolis, l'antique rivale de Byzance en Orient, la ville des grands patriarches, des grands saints, des conciles et des hérésies. Ainsi tomba cette puissante citadelle sous les coups de quarante mille guerriers grecs, aj)rès avoir vu deux cent trente ans durant le croissant de Mohammed étinceler aux minarets de ses mosquées. C'était une admirable conquête pour les Byzantins, le joyau des forteresses de Syrie. Depuis toutes les grandes victoires de Nicéphore, aucune proie aussi belle n'était encore tombée aux mains des soldats du Christ; c'était le couronnement merveilleux de tant de campagnes heureuses.

Comme de raison, la ville fut mise au pillage. Chaque soldat chrétien eut sa part de cet infini butin. Le stratopédarque, qui commandait en chef, lieureux de cette incroyable victoire , avait arrêté le massacre le plus vite qu'il avait pu. Toute la population captive fut triée avec soin. Par ordre de Pierre on ne réserva que dix mille prisonniers, les plus beaux comme les mieux faits parmi les jeunes gens des deux sexes, et on les expédia au delà du Taurus pour être vendus sur les marchés de la capitale ou incorporés dans la garde impériale, dans les services du Palais ou dans ceux du gynécée. Le reste des Musulmans d' Antioche, les femmes âgées, les vieillards, les enfants, eurent la vie sauve et la liberté de s'en aller « où bon leur semblerait ». Cet ordre d'exil était du reste pour la plupart l'équivalent d'un arrêt de mort. Des colons chrétiens, probablement fournis par bien des localités voisines demeurées attachées à la religion du Christ

1. La nuit de la Nativité, « nuit du sacrifice », dit Kémal ed-Dfn. Je donne cetUs d«t« du S9 octobre d'après Freytag. Murait indique le 1" novembre. Il y » probablement conftuion «itr« U premlè» entrée des Grecs sous Bourtzès et leur triomphe définitif, troU jour* plu* Urd, aprw« U venue du •tmtopédarque. — M. Leonhardt donne, je ne saU pourquoi, la date du 18 octobre.

SOUS l'autorité tolérante des Sarrasins,' vinrent remplacer à Antioclie cette population fugitive. Une forte garnison d'infanterie et de cavalerie occupa la ville et la citadelle. Suivant la coutume presque constante, la grande et superbe mosquée devint une étable à porcs. Plus tard, Micliel Bourtzès, quand il fut le premier duc byzantin d' Antioclie, la fit raser pour établir sur son emplacement les délicieux jardins du patriarcat orthodoxe.

Les vainqueurs, disent les chroniqueurs, jetèrent aussitôt les fondements d'un kastron nouveau sur le point le plus élevé de la montagne, c'est-à-dire probablement qu'ils réédifièrent ou renforcèrent seulement l'antique château de Justinien que les Sarrasins avaient laissé tomber en ruines. Ce château, bâti tout en haut de la ville, sur le vieux mont Silpius, au-dessus de ravins escarpés, demeura dès lors une des plus fortes positions du moyen âge. Les historiens des croisades en parlent comme d'une forteresse inexpugnable et citent avec admiration ses murailles énormes flanquées de quatorze tours. Le château actuel n'offre, dit M. Rey, que des défenses médiocres; il tire toute sa force de sa position sur ce rocher presque inaccessible. ■ Bourtzès, laissant le stratopédarque marcher sur Alep ' , ainsi que je le dirai bientôt, partit alors pour Byzance, fort inquiet de la réception que lui ferait le Basileus, ne sachant trop s'il allait jouir des honneurs du triomphe ou subir une disgrâce. A la honte de Nicéphore, ce fut, parait-il, la seconde hypothèse qui fut la vraie. Malgré ce grand succès acheté à si bon compte (très peu de soldats grecs avaient péri), le dur autocrator, aigri vraisemblablement par les préoccupations qui l'assiégeaient depuis son retour, par le souci des intrigues qu'il sentait s'agiter autour de lui , fit au capitaine victorieux le plus injuste accueil. Il lui retira son commandement, l'accabla de reproches, et, loin de le récompenser, le bannit de sa présence, lui ordonnant de garder les arrêts dans sa demeure. La conduite du Basileus en cette circonstance semble même si fort étrange que, dans

1. On répète en général que Bourtzès et le stratopédarque revinrent ensemble à Byzance, ce qui est impossible, puisque le statropédarque était encore à Alep, y signant im traité avec Kargouyah, lorsque Nicéphore périt assassiné au Palais Sacré. — Yahia dit que Bourtzès vint à, Byzance accompagné d'Ishac, fila de Bahrâm.

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cette disette absolue d'informations précises, mieux vaut s^abstenir de tout jugement et se dire que nous ignorons la vérité '. Vu fait toutefois paraît certain , c'est que Michel Bourtz^s conçut de cet accueil un ressentiment extrême qui devait le conduire presque aussitôt aux pires extrémités contre ce maître ingrat. Quant à lopinion publique , elle se montra indignée. Ce fut un grief de plus contre le Basileus , qu'on accusa tout haut de jalousie et d'orgueil incomparables.

Et cependant Nicéphore, dans son injustice, avait beau accabler de

Sceau ou bulle de plomb d'un duc ou gouvcruenr byzantin d'Aiitioche «priii 1» oonquAte de oatto vill« par Kleéphoni La légende qui couvre les deux faces de ce sceau signifie : yitfphoir , tihnitophor* H 4tK d* Ut çmnét ThimifttU, Antioehe, l'homme ligt de notre puUtant et taint Baiileut.

son indignation ces hommes audacieux dont la seule faute avait été de vouloir vaincre trop vite, il était impossible qu'il ne leur eût au fond quelque reconnaissance pour ce grand triomphe; il avait beau les écraser de ses reproches, il n'en avait pas moins accompli, achevé, par le bras de ces vaillants, la grande pensée de son règne. Par la prise d'Antioche, bien des siècles de misères et de défaites se trouvaient vengés ; par la conquête de la grande métropole du sud, celle de la Cilicie était, ou semblait du moins être définitivement consolidée, et l'annexion totale de la Syrie ne pouvait plus être qu'une question de temps, du moment que cette première de ses forteresses était tombée aux

1. Il est juste d'ajouter que Léon Diacre, m« contemporain , affirme au contraire que la priac d'Antioche causa une grande joie au Basileus.

mains des soldats de la Croix. Nicéphore et ses guerriers pouvaient hautement se réjouir des résultats de ces dix années de guerre. Jamais depuis Mohammed l'Islam n'avait été si complètement écrasé.

Certes, toutes ces triomphantes prévisions furent loin de se réaliser entièrement sous les règnes qui suivirent, mais du moins Antioche reconquise devait demeurer plus d'un siècle aux mains des Byzantins, presque jusqu'à l'aurore de la première croisade. Vers cette époque, en effet, cent seize années après le triomphe de Michel Bourtzès et de Pierre Phocas, les Turcs Seldjoukides la leur enlevèrent à nouveau. Ceux-ci d'ailleurs ne la possédèrent que peu de temps. Dès l'année 1198, le 3 juin, elle tombait, après un siège mémorable, aux mains des bandes de Godefroi de Bouillon et de Bohémond, ces chefs illustres de la première des croisades.

Dans cet intervalle de plus d'un siècle, entre les années 969 et 1085, la grande cité byzantine , devenue capitale des marches du sud, constamment exposée aux premières attaques du monde musulman , mais admirablement restaurée, défendue et fortifiée, constitua avec son vaste territoire un gouvernement militaire spécial et fut administrée par des chefs militaires très importants, exerçant également le pouvoir civil, et dont plusieurs jouèrent un rôle considérable en ces temps agités.

Les auteurs grecs donnent presque constamment à ces gouverneurs militaires d' Antioche le titre de duc, titre que justifiaient et la grandeur de la cité, centre du monde byzantin méridional, et son immense importance stratégique. Parfois cependant ils les désignent aussi sous le nom plus spécial et essentiellement byzantin de catépano. Nous avons la liste presque complète de ces hauts fonctionnaires. Le premier fut, après la mort de Nicéphore, ce même Michel Bourtzès dont la brillante valeur avait tant hâté la prise de la ville et qui s'était entre temps vengé, on le verra bientôt, des dédains de son maître en aidant à l'assassiner. En 991, plus de vingt ans après, on le trouve encore duc à Antioche.

De tous ces grands officiers des dixième et onzième siècles comman-

dant la principale forteresse chrétienne de Syrie, quelques sceaux très précieux sont parvenus jusqu'à nous. Ce sont de ces bulles de plomb qui servaient à sceller la correspondance officielle des hauts fonctionnaires impériaux. Celles-ci, par une exception presque unique, sont de dimensions fort considérables, comme il convenait aux sceaux de si importants personnages. J'ai publié plusieurs de ces curieux monuments qui font partie de ma collection et me sont venus de Syrie ou d'autres contrées voisines '. Les légendes qui y figurent énunièrent le.s titres des divers successeurs de Pierre Phocas et appellent sur eux la bénédiction céleste : Seûjneiw, protège ton serviteur Ntcétas, patrice, recteur et catépano de la grande Antioche. — Nicêphore, séhastophorc et duc de la grande Théoupolis Antioche, V homme lige de noire puissant cl saint Basileus, etc., etc ^.

Pour ne pas interrompre constamment mon récit, je raconterai maintenant ce qui se passa encore en Syrie dans ce très court espace de temps qui va de la prise d' Antioche en autonme 969 à la mort de Nicêphore, au mois de décembre de cette même année.

La chute de cette grande cité, survenant après celle de tant d'autres villes et forteresses syriennes de moindre importance, eut parmi les nations sarrasines un retentissement immense. C'était une des plus puissantes places de l'Islam en Asie. Par elle, les Byzantins abhorrés redevenaient véritablement maîtres des deux versants du Taurus et pouvaient occuper à leur gré les plaines syriennes et la côte de Phénicie. De ce formidable poste avancé ils pouvaient constamment menacer toutes ces vastes contrées qui s'étendent vers le sud, entre la mer, l'Egypte et l'Euphrate, et qui constituaient véritablement le cœur et comme le noyau du monde musulman. Alep surtout, isolée sur son vaste plateau, sans défenses naturelles entre elle et Antioche, devait nécessairement succomber k nouveau.

La terreur, la désolation des Sarrasins furent extrêmes. Nous en

1. Slgillwjraphie des duc$ et catépan» dC Antioche, etc. Extr. du t. II det Arckitt» «fc VOrùmt latim, Paris, 1883.

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