Le diacre Théodose
mirables guerriers, reculant toujours à mesure que rennemi montait, sans cesse recommençaient leur attaque furieuse. L'armée impériale en fit un immense carnage, marchant en avant jusqu'au soir. Les cavaliers cataphractaires, lancés dans toutes les directions, firent de nombreux prisonniers et foulèrent les blessés sous les sabots de leurs chevaux '.
Je ne puis entrer dans tout le détail de cette expédition , dont le récit, d'abord simple énumération de combats journaliers, risquerait
L s' lierre. Cavaliers byzautins poursuivant dans les bois des ennemis fugitifs et désarmés ; à gauche, une forteresse. Miniature d'un manuscrit grec du x" ou du xi« siècle, de la Bibliothèque nationale.
de devenir fastidieux. Nicéphore se montra comme toujours homme de guerre consommé. Il avait la confiance absolue des troupes. La flotte fat dispersée sur divers points de la côte Cretoise et disposée de manière à bloquer entièrement File, à prévenir surtout toute tentative de ravitaillement, qu'elle vînt des côtes de Syrie ou de Cilicie, de celles d'Egypte, d'Afrique ou même de la lointaine Andalousie. Durant que l'armée achevait de se reformer pour la marche en avant, une très forte reconnaissance fut dirigée vers l'intérieur de l'île, sous le commandement de Pastilas , stratigos des Thracésiens , un des plus braves soldats du corps expéditionnaire, héros des guerres asiatiques. On fit d'a-
1. J'ai suivi Léon Diacre. Le continuateur anonyme de Théopliane fait un récit quelque peu différent de ce débarquement. Il ne fait allusion & aucun combat qui aurait eu lieu à cette occasion et dit seulement que le corps expéditionnaire, aussitôt qu'il eut pris terre, se retrancha fortement en attendant qu'on se fût assuré par des reconnaissances bien dirigées de la force de l'ennemi qu'on allait attaquer. Le diacre Théodose non plus ne parle d'aucun combat au moment du débarquement des Byzantins. Voy. Hirsch .', Byzantinisclie Studien, p. 302.
78 UN ExMPEREUR BYZANTIN
bord de très riches prises. Mais les troupes russes, ou tout au moins barbares, qui composaient ce détachement, se laissèrent distraire par la fertilité des merveilleuses campagnes dans lesquelles elles pénétrèrent en pleine splendeur de Tété. Les tentes byzantines, environnées d'arbres ployant sous le poids des fruits, semblaient des pavillons dressés pour le plaisir dans quelque paysage enchanté. Le réveil fut terrible.
Tandis que les Grecs fourrageaient débandés, malgré tous les efforts de Pastilas pour maintenir la discipline , les Arabes, toujours aux aguets, les surprirent. Le détachement presque entier fut massacré après une résistance désespérée. Pastilas, renversé de cheval, périt accablé sous le nombre.
Cet échec fat très sensible à Nicéphore. Il se décida sur-le-champ à frapper un grand coup, en marchant droit sur Chandax, la capitale même des Sarrasins de Crète, cette citadelle fameuse réputée imprenable, clef de l'île entière. L'armée s'avança à travers un pays superbe couvert d'immenses moissons, parsemé d'arbres fruitiers dont l'abondance et la variété semblent avoir fait la plus vive impression sur l'esprit des guerriers byzantins. De toutes parts, à mesure que paraissaient les têtes de colonnes impériales, les populations sarrasines, chargées de leurs biens les plus précieux, fuyaient éperdues, courant se réfugier dans les régions montagneuses de l'ile ; de toutes parts aussi, les descendants des anciens habitants chrétiens, auxquels leurs maîtres idolâtres avaient imposé la conversion à l'Islam, accouraient joyeux à la rencontre de l'armée libératrice qui, faisant, hélas, la guerre ainsi qu'on la faisait en ces époques barbares, détruisait tout sur son passage, incendiant les villages, brûlant les moissons, coupant au pied les palmiers et les autres arbres à fruits, comme si les Sarrasins devaient souffrir seuls de ces dévastations. Après quelques combats d'avant-garde, on atteignit Chandax.
Les chroniqueurs nous ont conservé les discours à la fois enflammés et habiles par lesquels Nicéphore soutint ou releva l'ardeur dynastique, le zèle dévot de ses troupes en arrivant devant cette forteresse célèbre. On croirait ouïr Alexandre parlant aux phalanges macédo-
niennes ou César haranguant ses légions \ La situation de la forteresse sarrasine était formidable. Elle tenait, disait- on, son nom du large fossé, khandak en arabe, que les conquérants de 824 avaient creusé autour du premier camp retranché où ils s'étaient fortifiés après leur débarquement, non loin des ruines de Cnossus. Ils en firent leur base d'opérations pour la conquête totale de l'île. Ce furent les matériaux mêmes des édifices ruinés de la ville antique qui servirent à la construction de la cité nouvelle. Ainsi se trouve expliquée l'absence presque absolue de tout vestige de cette métropole Cretoise dont le nom même a disparu. Admirablement fortifiée du côté de la mer par les conquérants andalous, Chandax s'appuyait d'autre part sur un immense rocher aux parois presque verticales, au sommet aplani. Tout le long de ce sommet couraient les hautes murailles sarrasines. C'était une imprenable forteresse, et si nous ne possédions déjà le témoignage précis des historiens byzantins, seul le siège fameux que Candie soutint sept siècles plus tard contre les Ottomans, siège qui dura vingt années, de 1648 à 1669, et où s'illustrèrent Beaufort et surtout Morosini, suffirait à nous remettre en mémoire la force de la position devant laquelle Nicéphore Phocas allait jouer l'avenir de sa réputation militaire déjà grande.
De toutes parts, l'attaque semblait impossible et les légionnaires byzantins contemplaient avec effroi ces tours puissantes, ces fossés gigantesques derrière lesquels se cachait toute une armée d'aventuriers féroces. Un détail curieux nous est fourni par Léon Diacre : suivant un perfectionnement alors tout nouveau dans l'art de la défense des places, les murailles énormes de Chandax avaient été construites non de briques, mais de terre pétrie avec du poil de chèvre et de la soie de porc qui en augmentaient la cohésion. Le procédé semble primitif, presque absurde, mais du moins le témoignage du chroniqueur est fort précis. Très probablement la partie supérieure seule de la muraille était ainsi constituée, et la base devait être faite de gros moellons taillés et réunis au mortier. Ces murailles étaient très hautes; leur
1. Voy. ce que dit de ces discours M. Paparrigopoulos dans son Histoire du peuple hellénique, t. IV, p. 126.
largeur était telle que deux chars circulaient de front sur leur sommet ; un double fossé, large autant que profond, complétait de toutes parts la défense du côté de terre. Une immense et belliqueuse garnison peuplait chaque section du rempart. La ville était pleine de réfugiés des campagnes environnantes.
On ne pouvait songer à emporter immédiatement Chandax d'assaut. Nicéphore décida de la bloquer. La flotte intercepta la route de la mer, et les troupes de terre, à chaque instant inquiétées par les assiégés, creusèrent un fossé colossal doublé d'un haut rempart dont les deux extrémités s'en allèrent toucher la mer, enveloppant entièrement de leur circuit Chandax et ses fortifications. Le blocus fut ainsi complet, et cet immense travail garantit en même temps les impériaux contre toute surprise des assiégés. Le camp même des Byzantins, établi à environ trois stades de la ville, fat en outre protégé par de grandes palissades. De nombreux corps grecs, incessamment détachés à l'intérieur de l'île, la parcoururent en tous sens, prenant villes et kastra, provoquant les soumissions, semant la terreur, razziant les villages pour ravitailler l'armée de siège, poursuivant les partis sarrasins jusque dans les plus hautes solitudes, forets vierges et cavernes inaccessibles, empêchant tout débarquement de secours asiatique ou africain. En un mot, la conquête de l'île entière marcha concurremment avec le siège de la capitale. Les détachements de la flotte occupèrent des ports très sûrs et furent mis à l'abri de toute surprise.
Bientôt les musulmans crétois, aussi étroitement bloqués, souffrirent de la faim. Dès la première nouvelle de l'armement byzantin qui se préparait, Abd el-Aziz', le vieil et énergique émir de Crète, voyant bien qu'il ne pouvait espérer de secours de l'Asie musulmane en proie à l'anarchie et elle-même attaquée par les Grecs, avait imploré l'appui de ses coreligionnaires, les Khalifes Fatimite d'Afrique et Ommiade d'Espagne, de ce dernier surtout*. Aussitôt Abdérame III avait dépêché à Chandax
1. Son nom véritable, d'après les sources arabes, était Abd el-Aziz beu Omar ben Choaîb. Les historiens byzantins le nomment constamment Kouroupas, ou Kouropas, ou encore el Kortobi, même Kouropalatis (Syméon Magister). Voy. F. Hirsch, Bijzantlnische StmUen, note 2 de la page 13(!. M. G. Leonhardt (Kaher Nicephoros II l'hocas und dh' Ilamdaniden, Halle, 1887), le nomme Abd el-Aziz el-Kotorbi.
2. M. Amari, Storia déi Musulinani di Sic'dia, t. II, p. "260, note 3, révoque en doute ce fait, avancé par
des émissaires chargés de le renseigner exactement. Il ne faut pas oublier que les Sarrasins de Crète descendaient des Arabes d'Andalousie, bien que, par leur situation, ils fussent naturellement en relations bien plus intimes avec ceux de Syrie. Il ne faut pas non plus s'étonner outre mesure de ces communications, bien plus fréquentes et
Groupe de guerriers. Miniature tirée d'un des plus précieiix manuscrits byzantins du ix'' siècle de la Bibliothèque nationale.
rapides qu'on ne pourrait se l'imaginer pour ces temps reculés, entre les populations musulmanes de la IMéditerranée orientale au dixième siècle et celles de la lointaine Andalousie. La navigation d'une extrémité à l'autre de cette mer était demeurée, après la chute de l'empire romain suivie de quatre siècles de désastres et d'invasions, d'une
quelques chroniqueurs arabes, de l'euToi par le Fatimite Mouizz de secours aux Arabes de Crète. Cependant l'historien arabe Nowairi affirme que l'émir de Crète s'était reconnu le vassal du Khalife africain.
EMPEREUR BYZAXTIN. ^'-
activité vraiment extraordinaire, et l'essor de la conquête sarrasine n'avait pas peu contribué à maintenir, à accroître même ce grand mouvement maritime. Fait curieux, les relations étaient bien moins rares qu'on ne pourrait le supposer non seulement entre les Sarrasins d'Espagne et leurs frères d'Italie ou de Crète, mais même entre les Arabes andaloLis et les Byzantins. Les cours de Constantinople et de Cordoue échangeaient de fréquentes ambassades, étaient en relations suivies et fort au courant de leurs circonstances réciproques. Le Porpliyrogénète rapporte fort exactement dans ses écrits la conquête de l'Espagne par les Arabes.
Retenus par divers obstacles , les envoyés andalous n'abordèrent dans l'île que lorsque celle-ci était plus qu'à moitié conquise et Chandax déjà fort étroitement bloquée. Ils parvinrent cependant à se faire conduire de nuit au pied des murailles ; des échelles de cordes leur ayant été jetées, ils pénétrèrent dans la cité assiégée. Devant la famine déjà menaçante, surtout devant le formidable appareil de l'attaque byzantine, ils eurent tôt fait de juger la situation de leurs coreligionnaires comme absolument désespérée. Ni larmes ni prières ne purent les retenir; ils repartirent aussitôt, se refusant à promettre des secours.
La malheureuse population, connaissant exactement le sort terrible qui l'attendait, n'en résolut pas moins de résister jusqu'à la mort. Le blocus se prolongea durant tout le long hiver de 960 à 961, entremêlé de furieux combats, de sorties désespérées, souvent heureuses, même de tentatives de diversion des Arabes d'Afrique ou d'Asie. Nicéphore fit tête merveilleusement à tant de difficultés. Il se gardait admirablement. Son service d'éclaireurs et de reconnaissances était fort bien organisé. Karamountis', le brillant émir des Sarrasins de Tarse, l'ancien adversaire de Nicéphore Phocas en Asie , fut repoussé par les soldats du thème des Thracésiens. Fugitif, il dut se cacher dans une caverne. Nous n'avons aucun détail sur l'importance des forces qu'il amenait. Un peu plus tard, quarante mille Arabes, peut-être envoyés en partie par le Fatimite d'Afrique (plutôt
]. Aussi appelé Karamon. Le diacre Tliéodose confond Karamon et Konroupas.
que par les Ikhchidites d'Egypte alors fort affaiblis), mais surtout Arabes de l'intérieur de l'ile, à ce que dous apprend Michel Attaliote, marclièrent sur le camp byzantin. Cette attaque devait coïncider avec une sortie des assiégés. Deux transfuges crétois avertirent Nicéphore, qui, prévenant les combinaisons de l'ennemi, marcha rapidement à la rencontre de l'armée de secours et l'attaqua, par une nuit claire, sur une hauteur où elle était campée. Les infidèles , surpris par une attaque aussi bruyante qu'inopinée, furent mis en affreuse déroute. La lune illuminait de lueurs étranges cette lutte terrible entre les noirs Ethiopiens aux blancs manteaux et les cavaliers impériaux aux cuirasses imbriquées. Presque tous les Arabes furent massacrés. Les soldats arméniens, contingents du grand thème arméniaque et des thèmes lointains et plus petits de Chaldée , de Mésopotamie , de Sébastée ' , de Colonée, de Charpézic, même de Lykandos, mercenaires aussi, fournis par les princes arméniens vassaux ou alliés, se distinguèrent, parait-il, entre tous en ce carnage. Les Arméniens d'alors constituaient encore une nation des plus belhqueuses. La mollesse est venue bien plus tard, après des siècles d'asservissement aux sultans. Au dixième siècle surtout, les guerriers arméniens remplissaient les armées byzantines. « Nobles émigrés ou bannis, aventuriers fuyant devant les persécutions musulmanes ou cherchant fortune sur les terres de l'empire, on les voyait partout, à Byzance comme aux camps. Partout on prisait leur valeur guerrière. C'était la grande époque des rapports étroits entre les Basileis et tous ces petits princes chrétiens quasi indépendants de la haute Asie Mineure qui, toujours en lutte avec les Khalifes et leurs émirs, soutenaient vaillamment la lutte séculaire d'avant-^arde contre l'éternel ennemi musulman. Il y avait toujours au Palais Sacré quelque dynaste arménien, quelque membre de l'illustre maison Pagratide des rois d'Arménie, quelque archonte de Dâron ou du Vaspouraçan qui venait implorer l'appui du Basileus romain, son (( très cher Père spirituel, )) ou réclamer de lui cette investiture sans laquelle il ne se croyait jamais assez fort -. »