‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 28 sur 237 · Aujourd'hui Siwas · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Siwas

•2. Rambaud, op. cit.

Le retour du domestique ' au camp devant Chandax, après ce brillant fait d'armes, fut un triomphe. Sur l'ordre du général en chef, on paya une pièce d'argent chaque tête de guerrier arabe. Quand on eut réuni un grand nombre de ces hideux trophées, on les ficha en face de la ville sur de longues lignes de pieux rangés en bataille. Ce spectacle affreux jeta la consternation au cœur des assiégés, qui se préparaient à sortir à la rencontre de l'armée de secours et apprirent ainsi sa défaite. On lança également des têtes coupées par centaines dans la ville au moyen des catapultes et des arbalètes à fronde. Ces horribles débris tombaient en pluie sanglante sur les défenseurs de Chandax, qui reconnaissaient celui-là un père, celui-là un frère, et s'arrachaient la barbe en poussant des cris de détresse. On ne leur lançait pas du reste que des têtes, on lançait aussi des cadavres entiers. Un certain Théodose, diacre de l'Eglise de Constantinople , dont on ne sait rien de plus et qui a composé un piètre poème en cinq chants en l'honneur des victoires de Nicéphore en Crète', raconte plaisamment, outre ces derniers détails qu'il est seul à nous donner ■\ qu'un jour les frondeurs byzantins, pour se moquer des affamés qu'ils assiégeaient, lancèrent, sur l'ordre de Nicéphore , au moyen d'une des plus grosses machines,

1. Nicéphore était, on le sait, depuis nn certain temps déjà grand domestique des scholes d'Orient, c'est-à-dire généralissime de l'armée d'Asie. C'est sous ce titre qu'il avait remporté sous le dernier règne ses plus grand succès contre les musulmans. Les chroniqueurs arabes ne le désignent presque jamais que sous ce nom du « domestique ». C'est sous cette appellation légendaire qu'il était devenu et demeura longtemps après sa mort la terreur des populations sarrasines d'Asie Mineure et de Syrie. Parfois cependant les sources arabes l'appellent Nikfour, corruption du grec Nikiphoros.

2. Ce poème de Théodose, intitulé "AXwai; Kpy)TV);, /a CoM^wé^at^e Crète, est parvenu jusqu'à nous grâce à un unique manuscrit conservé à la Bibliothèque du Vatican. La dédicace nous apprend que Théodose le composa immédiatement après l'expédition de Crète, encore du vivant de Eomain II. Mais, parce qu'il redoutait la jalousie du jeune empereur, surexcitée par les trop rapides succès du domestique, il ne dut certainement présenter son poème à celui-ci qu'après la mort de Romain, très probablement au moment de l'entrée triomphale du mois d'avril 9G3, après la campagne victorieuse contre le Hamdanide, campagne qui se termina jiar la prise d'AIop. Ce récit verbeux, qui constitue, après la chronique de Léon Diacre, une des sources importantes à consulter pour l'histoire de la guerre de Crète, nous fournit cependant bien moins de renseignements qu'on ne pourrait le supposer. Tourmenté par de déplorables souvenirs classiques, le pauvre diacre s'est presque constamment perdu en déclamations ampoulées, vides de faits, en considérations prétentieuses sur les faits et "gestes des anciens. Les allusions directes aux événements de la campagne de Crète sont peu nombreuses. Théodose nomme Nicé2:)hore le « Soleil des magistri » (outre son titre de domestique, il portait aussi celui très considérable de magister). le « vengeur des Eomains », etc., etc.

3. Théodose, dans son second chant, après avoir longuement décrit l'effroi des assiégés et leurs clameurs à la vue de ces projectiles d'un nouveau genre, sanglantes dépouilles de leurs coreligionnaires, met dans leurs bouches ces mots bizarres, probablement mal transcrits par lui, puisque aucun orientaliste n'a pu les interpréter : « Seiph echimat ischarop et rhasan sermit midéné et chait iphisani. »

un misérable âne vivant qui s'en vint tomber par-dessus le rempart. La pauvre bête ainsi projetée agitait désespérément ses jambes, et toute l'armée riait aux éclats. Nicéphore lui-même prit part à l'hilarité générale, et Tliéodose rapporte gravement les paroles qu'il prononça à cette occasion. Cette brutale gaieté était bien dans les mœurs du temps.

Rien aujourd'hui ne saurait nous donner l'idée, même lointaine, de ces effroyables sièges du moyen âge oriental, surtout de la vie aux rem-

Machine de jet destinée h lancer des projectiles incendiaires ; d'après nn ancien manuscrit arabe de la Bibliothèque nationale.

parts , de cette vie de lutte corps à corps féroce et incessante , de ruse féline et mortelle qui ne désarmait ni jour ni nuit. Qui dira l'infernale épouvante de ces longs carnages, de ces lentes et bruyantes agonies des villes grecques ou sarrasines assiégées par d'impitoyables ennemis, dépeuplées par la faim, ravagées par d'horribles épidémies? Qui dira ces affreuses dépouilles tombant dans les rues, parmi les affamés, les mourants, les femmes, les enfants hurlant de douleur, l'incessante pluie de flèches, de pierres, de projectiles enflammés lancés de nuit comme de jour par mille engins? Aucun moyen d'éviter d'être transpercé par un trait, brûlé par le feu grégeois, échaudé par les pots d'huile bouil-

lante, broyé par les quartiers de rochers, harponné par les crochets de fer lancés à toute volée ; aucune trêve , aucun repos ; partout la cruauté, la force brutale régnant sans partage ; partout des hurlements de démons, une épouvantable clameur de cris de rage et de douleur poussés par les gosiers sauvages de ces races barbares, le choc terrible du bélier battant sans relâche la muraille, le sifflement des projectiles, l'explosion des bombes à feu, le fracas des machines, l'éclair sanglant du feu grégeois.

Les Byzantins, les Arabes, avaient à cette époque perfectionné à l'excès l'art de ces machines de guerre si variées, destinées les unes à jeter bas les plus puissantes murailles, les autres à couvrir les soldats ennemis des plus dangereux comme des plus divers projectiles. Plusieurs empereurs grecs n'ont pas dédaigné dans leurs écrits de nous renseigner eux-mêmes à ce sujet. L'énumération et la description de toutes les variétés de ces formidables engins prendraientbien des pages. Dans le détail des préparatifs de l'expédition de Crète, qui forme les chapitres XLIV et XLV du Livre des Cérémonies^ le Porphyre génète insiste longuement sur Vapparatus expiignandis castris. Tours roulantes, tours destinées à incendier les portes, tortues monstrueuses aux mouvementssi lents montées sur quatre roues et caparaçonnées de cuir, hélé pôles, bahstes, catapultes, arbalètes gigantesques avec poulies et câbles, énormes béliers ferrés pour ébranler les remparts, machines à lancer de grosses pierres , des quartiers de roc , des traits pesants , des marmites de naphte enflammé, hautes échelles mobiles et articulées, frondes gigantesques, chausse-trapes innombrables pour blesser les pieds des chevaux et jeter bas les cavaliers, défilent en séries monotones sous la plume du scribe impérial. Le grand arsenal de Manganes, qui s'étendait au pied du Palais Sacré, sur la rive de laCorne-d'Or, en face de Galata, était le magasin colossal où l'on remisait cet immense appareil de guerre. Là se trouvaient disposées dans un ordre minutieux des milliers de machines de cent types divers. Chaque printemps, les armées d'Europe et d'Asie recevaient un approvisionnement nouveau et les appareils détériorés par l'usage retournaient aux atehers de Manganes.

Cependant la mauvaise saison était venue et les troupes byzantines, elles aussi, souffraient liorriblement non seulement du froid intense et prolongé et des pluies constantes qui signalèrent ce cruel hiver de 960 à 961, mais aussi de la faim, car ce même hiver fut marqué, dès le mois d'octobre, par une horrible disette qui fut générale dans tout l'Orient et se prolongea jusqu'au printemps \ La moisson de 960, contrariée par l'extrême sécheresse et en Asie surtout par de prodigieuses invasions de sauterelles, puis encore dans beaucoup de districts par l'état

Machine à lancer des pots remplis de matière inflammable; d'après un ancien manuscrit arabe de la Bibliothèque nationale.

de guerre incessant entre chrétiens et infidèles, avait été déplorable. Il y eut dans une foule de localités, principalement en Asie, des scènes de famine atroces. Beaucoup périrent de faim. A Byzance même, la rareté des subsistances accrue, comme toujours, par les agissements des accapareurs, fut telle qu'on vendit les quatre boisseaux de blé et les six d'orge jusqu'à un sou d'or. Le contre-coup de cet état de choses désastreux se fit naturellement sentir en Crète. Les vivres même vinrent à manquer ; ïl fallut rationner l'armée, qui murmura. La disette finit par devenir si cruelle au camp byzantin que les troupes, excitées par quelques mécontents, se seraient certainement déban-

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