‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 3 sur 237 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dernière maladie du Basileus Constantin VII Porphyrogénète. — Sa mort survenue le 9 norembre 9.'»9. — Coup d'oeil sur son règne. — Avènement de Romain II. — Éducation de ce prince. — Son caractère. — 8a femme la Basillssa Théophano. — Fimérailles solennelles du Basileua défunt aux 8aiot»-Ap6tres.— Lea tombeaux des empereurs d'Orient. — Le patriarche Polyeucte. — Débuts du règne de Romaio II. — Changements parmi les hauts fonctionnaires du Pa1ai<;, — L'eunuque Joi'eph Bringaa gouverne aa non du Basileus. — Faveur de l'indigne Jean Chœrina. — Influence toute-puiasante de Théophano. — Elle fait chasser du Palais et reléguer dans des monastères les princeases sea bellea-wzara. — Mort de l'impératrice mère Hélène. — Le nouveau Basileus fait part de son avènement anx aoareraina et princes alliés ou vassaux.

Ce fut vers l'an 960 que le nom de Nicéphore riioca.*>,dt'|»ui.s longtemps populaire à Byzance et dans les armées impériales, devint .««oudain célèbre dans le monde oriental tout entier. Le faible Lothaire, fils de Louis d'Outre-mer, régnait alors sur les Francs; Jean XII, fils du patrice Albéric, petit-fils de Marosie, était pape à Rome; Otlion 1 Grand, roi de Germanie, allait se faire sacrer par lui eni|)ereiii • i enlever définitivement à Bérenger II la couronne d'Italie; l'Abl^si^ide Mothi était l'ombre d'un khalife à Bagdad et le. sultan Kniiide, le chiite Mouizz Eddaulèh, était son maire du palais; il y avait deux autres khalifes, dont l'un, Fatimite, i\ Kairouan, et l'autre i\ Cordouc, le grand Abdérame III, qui -'l'''* inMiirîr .-ipW's un domi-fiiocle de

EMPEREUn BTZAVrtN.

li'gne ; les puissants Hamdanides étaient princes à Alep et à Mossoul ; les Iklichidites régnaient encore à Fostat d'Egypte, qu'allait bientôt remplacer le Kaire sous la domination des Fatimites africains; la czarine Olga, qui venait de se convertir au christianisme, de son rustique palais de Kiev, gouvernait les Russes ou Rousiens durant la minorité de son fils Sviatoslav; Pierre était roi des Bulgares; Pierre Candiano était vingt-quatrième duc de Venise.

Dans les premiers jours du mois de novembre 959, le Basileus * d'Orient Constantin, septième empereur de ce nom, désigné d'ordinaire dans l'histoire sous le nom du Porphyrogénète, ce souverain pacifique et lettré dont les écrits indigestes et les compilations confuses nous ont appris à peu près tout ce que nous savons sur l'administration, la cour et la poHtique byzantines au dixième siècle , avait rendu son âme à Dieu au Grand Palais de Constantinople , après avoir passé presque toute sa vie sur le trône. Se sentant près de sa fin , tourmenté par une fièvre incessante , il s'était dès le mois de septembre en vain baigné dans les sources chaudes de Brousse de Bithynie, station thermale fort à la mode, <( où jadis Hercule avait lavé le cadavre du bel Hylas ; » en vain il avait rendu visite aux anachorètes du mont Olympe les plus en renom pour leur piété, se faisant porter dans sa litière dorée de couvent en couvent, de cellule en cellule, tout le long des rampes de la sainte montagne, priant, méditant, chantant avec les moines, se soumettant t\ leurs durs exercices'. Tout avait été inutile. Il fallut se résignera quitter l'empire et la vie. Vers la fin d'octobre, la cour retourna en hâte dans la Ville reine. L'agonie impériale commença sur le dromon ou galère souveraine qui ramenait le moribond d'une rive à l'autre de la mer de Marmara. On dut le transporter en grande hâte du port du Boucoléon au Palais à travers les allées dallées et sinueuses des grands jardins. Il se remit quelque peu, puis de nouveau retomba et expira enfin, le 9 novembre, dans les bras de l'impératrice Hélène et de ses

1. On désirait presque constamment à By^ance l'empereur sous le nom de Basileus, l'impérat.ice BOUS celui de Basihssa. ^

2. Ce dernier voj^ge de BIthyni. avait encore, paraît-il, un autre but. L'empereur désirait conférer en Bccre avec lamb.t.eux éye.ue Théodore de Cyzique de la déposition du patriarche Polyeucte, dont la rude franchue l'avait fort irrité. j^ > ""

eunuques favoris, le patriarche moine Polyeucte l'assistant de ses exhortations pieuses. Les symptômes de cette maladie suprême furent tels que la plupart des chroniqueurs contemporains ont formellement accusé son fils Romain et surtout sa bru Théophano de n'y avoir point été étrangers.

Constantin était né en septembre 905. A sa mort, il était donc âgé de cinquante-quatre ans et deux mois. Toute sa vie il s'était montré prince médiocre, comme il avait été médiocre écrivain. Sa triste enfance s'était écoulée dans les complots du Palais et dans les régences orageuses. Plus tard il avait été, vingt-quatre années durant, relégué au second plan par son ambitieux beau-père Romain Lécapène. Des coups d'Etat heureux l'avaient débarrassé de lui, puis de ses fils ; mais il n'en était pas devenu pour cela un plus grand Basileus. Sur quarante-six années de règne, c'est à peine si, durant les quinze dernières, il avait gouverné seul, sans trop d'insuccès, mais constamment sans éclat, l'immense empire qu'il nous a décrit de sa plume prétentieuse. Nous ne savons du reste que peu de chose sur cet espace de quinze années : des guerres monotones principalement en Asie, d'incessantes luttes de frontières contre les Sarrasins, surtout contre les émirs Hamdanides de Syrie, des expéditions contre les Arabes de Crète et de Sicile, d'activés et subtiles négociations engagées avec tous les voisins de l'empire depuis les plus barbares jusqu'aux plus civilisés, des ambassades échangées avec Bérenger d'Italie et d'autres souverains chrétiens ou infidèles, enfin la célèbre venue à Constantinople de la princesse varègue Olga de Russie.

Constantin n'en fut pas moins pleuré, car, malgré tout ce qu'ont dit ses détracteurs, il n'était point méchant; il ne l'était du moins que lorsqu'il avait peur. Son gouvernement personnel, s'il avait été peu glorieux, avait été à peu près paisible et doux et n'avait été signalé ni par de très grandes catastrophes , ni par de très grandes cruautés , bien qu'on en puisse citer encore d'assez horribles ; mais tout est relatif lorsqu'il s'agit de définir l'état moral d'un empereur byzantin*. Et

1. Sur la vie et les écrits de cet empereur, consultez surtout le bsau livre de M. Rambaud, V Empire

1 \ KMI'KlîKr i; i;V/ANTIX

iiiii» et -iiilMiii son ii<'- jciiiic -iicccssciir ii"iiis|)irait (lue dctiance. Celiii- ,.j ;,v;iii nom Uciiiniii. ;i--nci(" (!<■> l'ciilaiice au tronc paternel. C'était ,,,, j,,iii,r ;iiiii.iMr, li;ii'li, luillaiiinient doué, séduisant (on l'appelait />; ■: -V.; '. !.■ Im'1 adolescent;, mais faible, de bomie heure gâté par la toiiir-jMiissaiice, uni([uenien( adonné au plaisir, jouet véritable aux iiiaiiisde ses favoris. Presséd'un violent désir de régner seul, mari d'une feiiiiiie d'aiiibiiion sans bornes et de nul scrupule, il n'avait jusqu'ici rén>-i (juà <e faire accuser d'avoir tenté à plusieurs reprises d'empoi- SMiiiKT son père, ce père (jui, impuissant, il est vrai, à combattre les mauvais instincts do son enfant, n'avait cependant rien négligé pour |ierfecti"iiiier son éducation princicre et avait rédigé et compilé express<'-iiient à son intention le célèbre traité de V Administration.

Romain, second lîasileus byzantin de ce nom (le premier ayant été Romain Lécapène, mort en 1)47, moineau couvent insulaire de Proti), (•tait n<' en 'J.'V.». Il était donc âgé d'environ vingt ou vingt et un ans Iors(iu"il succ('da, le 10 novend)re 951), à son père Constantin. C'est en l'iioimeur de ce même Ivomain Lécapène, son grand-père maternel, ipiil avait reçu ce nom. Tl avait cin(| sœurs et pas de frère. Dès l'âge de six ans, aux Ictes de IViiiues de l'an 045, il avait été couronné et associé par son jière au pouvoir. Passionné pour tous les exercices infinim ni \;iii<'s du sport by/antin, il préférait courir en jeune et joyeuse compagnie la grosse bête })armi les interminables forêts de lictres de la cêted Asie, ou rivaliser d'a<lresse au jeu de paume du Tzykanistérion avec le< pluv ('l(''gants patrices et les princes étrangers^ que de présider !•• :.:raiid conseil de l'eiiqùre ou de relire les précieuses instructions poliii,jnes (pie le S('deiitaire Pasileus Constantin avait fait rédiger à son int<'iitioii. l-.t c<'pendant, on le voit, ce n'étaient point les salutaires eii-»iL'!i'nients (pli avaient fait défaut au jeune prince. Que d'ouvrages «■ompo-c^ oii (jii moins coinpih's par son père à seule fin de lui ensei- .-"'■1' 1 cMimc cl |;i jiiaii.pic de< [)lus mTdes vertus, de lui recommander d'- Inir \.\ par(--c, de pnrfaiic <(m .'(Incation politique, administrative,

'"■■'''■"' ■■ '• I '' r U'i-cii, h.tiuilO : A'";.-v/- r'o//.-'/(;/ii:;n vu Porphyrogennetos,

1. 0:i . ;,C' ;■ -î-,-:.-... .!.,!. ^ .1. ■ : ,:• /,. :;aiM-. loiir le ùi>:iiiLnier d" Jtoiiiain !■ '■ LOeapène. .

militaire, de le préparer aux plus minutieux détails du gouvernement de cet immense empire! Constantin, qui prenait un si grand souci de l'étiquette, qui la considérait comme un des plus puissants moyens de soutenir le prestige de la majesté impériale, n'avait vraiment rien négligé pour en inspirer le respect à son frivole héritier. « Il apprenait à son fils de quelle façon un Basileus doit parler, rire, s'habiller, se tenir debout, s'asseoir sur le trône. » Hélas, rien n'y fit, et Romain, malgré sa vive intelHgence, débauché dès ses jeunes ans par un fâcheux entourage que toléra l'inconséquente faiblesse paternelle, ne devait jamais

Chasseur lançant une panthère contre un daim et une biche. Miniature d'un manuscrit byzantin du x^ siècle

de la Bibliothèque nationale.

faire honneur à cette éducation princière, la plus soignée certainement qu'ait vu le dixième siècle.

Romain, encore tout enfant (il avait à peine cinq ans), avait été dans l'automne de 944 marié par les soins de son grand-père maternel Romain Lécapène, alors chef absolu du pouvoir, à Berthe, une des nombreuses filles naturelles de Hugues , le féroce roi d'Italie, et de sa maîtresse Besola. Un envoyé spécial du vieux régent alla chercher en Italie la petite princesse et la ramena sous la conduite de l'évêque de Parme, Sigefroi, au gynécée du Palais. Il est bien possible que cette union déshonorante ait été imaginée par Lécapène dans le but de placer le véritable héritier du trône dans une situation moindre que celle de ses deux fils à lui et d'assurer ainsi à ces derniers la succession du pouvoir. Il est bien probable aussi que cet affront sanglant qu'il n'osa conjurer,

mais qu'il dut cruellement ressentir, mit au cœur du faible Constantin, «luquel on imposait cette bru de sang impur, un âpre désir de vengeance et réveilla de sa longue torpeur ce prince indolent. Les dates concordent en effet. En septembre 944, le petit Romain fut marié à la petite Italienne; en décembre de la même année, les intrigues de Constantin réussissaient à faire chasser Romain Lécapène de la régence par ses propres fils à lui.

Berthe d'Italie était, paraît-il, déjà alors d'une admirable beauté. Suivant la coutume, en entrant au gynécée impérial, elle avait pris un nom grec, celui d'Eudoxie, choisi en honneur de la grand'mère de son époux, la Basilissa Eudoxie de l'Opsikion \ femme de Léon VI. Mais la pauvre petite princesse ne devait pas régner. Elle mourut au bout de cinq années, en 949, sans que le mariage de ces deux enfants eût pu être consommé, et Romain, bien jeune encore, n'ayant pas dix-huit ans, fut, très probablement seulement vers la fin de 956, et cette fois par son propre père, fort mal remarié à la princesse Théophano, également d'une beauté enchanteresse, mais de basse extraction, profondément vicieuse. Léon Diacre, un contemporain, la nomme la plus belle, la plus séduisante, la plus raffinée de toutes les femmes de son temps. Cette grande pécheresse, dont les charmes devaient exercer une influence si fatale, qui devait successivement se faire aimer de trois empereurs et être la mère de deux autres, était née probablement à Constantinople même, dans l'échoppe de son père, le cabaretier Cratéros. Son nom véritable était Anastaso, un nom de fille ou de servante. Elle le quitta de bonne heure pour celui plus élégant de Théophano. Léon Diacre nous dit qu'elle était originaire de Laconie, peut-être de Lacédémone même, précisément enfin de ce thème péloponésien pour les habitants duquel le Porphyrogénète témoigne d'une si médiocre sympathie dans ses écrits. Toute la première partie de la vie de Théophano nous est inconnue. Nous Ignorons comment la fille ravissante du pauvre cabaretier laconien fit un chemin si rapide de la boutique paternelle au gynécée impé-

1 Ainsi nommée parce qu'elle était originaire de l'Opsikion, une des provinces, un des thèmes, comme on disait alors, de l'empire byzantin en Asie.

rial. Nous ignorons de même comment Constantin fut amené à donner son consentement à une union si peu désirable. Les conjectures sont du moins permises. Comme Théodora naguère, Théophano dut triompher par ses charmes étranges des obstacles qu'elle devait à sa naissance. Certainement la belle plébéienne dut affoler d'amour le jeune Romain, et le faible Basileus, qui chérissait son fils, ne sut résister aux suppHcations du fougueux adolescent. Comme toujours, dans cette cour bj^zantine extraordinaire, où toute irrégularité réelle était aussitôt étouffée sous la menteuse étiquette officielle, les apparences durent être admirablement conservées. La belle Anastaso, la fille du peuple, monta dans la couche dorée de l'héritier de l'empire, de (( celui qui était l'égal des apôtres, )) mais le chronographe officiel contemporain, avec un calme admirable, écrivit par ordre ces lignes qui ne sont bien vraisemblablement qu'un audacieux mensonge : c( Constantin donna à son fils, le Basileus Romain, une épouse de noble naissance, Anastasie, fille de Cratéros, qui prit le nom de Théophano. Lui et l'impératrice Hélène se réjouirent d'avoir donné à leur héritier une fille d'aussi vieille race. » Les faux officiels sont de tous les temps. Sans les révélations de Léon Diacre, Théophano passerait encore pour descendre d'une famille de héros. Du reste, c'est aussi s'avancer beaucoup que de croire aveuglément ce vieux chroniqueur, et mieux vaudrait peut-être, comme l'historien Krug discutant cette question obscure des origines plébéiennes ou non de Théophano, s'écrier hésitant : « Laissons la chose en suspens et répétons avec Aboulféda : Quorum qui rectum tradiderit, Deus optime norit. »

Quoi qu'il en soit, Théophano, par la toute-puissance de sa beauté et de ses grâces exquises, exerçait dès longtemps et exerça plus encore, une fois sur le trône, un empire absolu sur le voluptueux Romain. Hélène, l'impératrice douairière, la veuve de Constantin et la fille de Romain Lécapène, princesse sans beaucoup de caractère et déjà âgée, était sans influence. Romain et Théophano avaient déjà , lors de la mort de Constantin , un fils âgé d'environ deux ans, le futur Basile H, qui devait, après la fin prématurée de son père, passer soixante-deux années sur le trône.

Les funérailles des Basileis ' se célébraient avec une pompe étrange et magnifique. Romain II, probablement dans le but de se laver de tout soupçon, voulut que celles de son père dépassassent en splendeur toutes les précédentes. Le cadavre, soigneusement embaumé, baigné, oint et parfumé par les arcliimédecins palatins, assistés par les eunuques et toute la nuée des cubiculaires et des cliitonites ^, fut extrait du Palais Sacré, transporté, suivant les rites, à travers le Caballarios ^, et exposé durant plusieurs jours dans le somptueux Triclinion des XIX lits, vaste et superbe salle à voûte très élevée, sur le « lit de deuil y) tout en or; il y fut couché, le stemma, ou diadème d'or ciselé et éinaillr, en tête, le visage découvert, peint de vives couleurs, la barbe peignée minutieusement chaque poil à part, vêtu d'une chlamyde d'étoffe voyante toute tissée d'or et du court dibétésion% chaussé de hauts brodequins de pourpre ou campagia.

Les clercs du Palais chantèrent de leur voix lente, tremblante et grêle, les psaumes de circonstance, puis l'interminable et variée procession des dignitaires, tout un peuple de courtisans, de soldats, de fonctionnaires, d'ambassadeurs étrangers, de palrices, de chefs barbares, de personnages aux titres bizarres, immense' colonne en marche, transporta le corps ainsi paré dans le vestibule de cette portion des demeures impériales qu'on nommait la Chalcé, où les grandes cérémonies commencèrent.

Le patriarche Polyeucte et, avec lui, cet innombrable et haut clergé de Sainte-Sophie, la Grande Église, tous ces vieillards à longue barbe flottante, aux boucles retombant en hélices abondantes sur les épaules, raides sous leurs robes lamées d'or, puis tous les prêtres , les moines en nombre infini, tous ceux qui dans les régions voisines de la capitale, appartenaient au « sacré catalogue», tous les (( citoyens du ciel revêtus de l'habit des anges », puis encore tous les sénateurs portant le scaramangion % tous les patrices, tous les magistri, tous les chefs des corps

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