Voyez plus loin au chapitre VI
2. Du moins au dire de Léon Diacre. Zonaras et Glj'cas disent cependant que la complète pacification de l'île aurait été dès ce moment obtenue si l'on n'avait intempestivement rappelé Nicéphore, ce qui ferait supposer qu'il fallut encore de nouveaux efforts pour amener la soumission des Arabes de Tintérieur.
3. Vita Saiirti Xici'n!:: }fet(()i(yit(i: mo.iachi, dans Martène et Durand, Veter. scr'qHor. ampllsshna coUectio, t. VI, Paris, 1729, pp. 852-851.
coupé l'empire grec à leur guise dans ce prodigieux démembrement qui fut un des grands crimes de l'histoire, Crète échut en partage au marquis Boniface de Montferrat. Le brillant chef lombard de la quatrième croisade, devenu roi latin de Salonique, la céda presque aussitôt aux Vénitiens. Ils la possédèrent plusieurs siècles, jusqu'au siège fameux qui
Encolpion dit de Coustantiu. Face postérieure. Les sigles IG X(J signifient, on le sait, le nom du Christ.
la mit aux mains des Ottomans. Aujourd'hui la quasi-autonomie que Crète a reconquise sous le gouvernement débonnaire des sultans actuels ne lui suffit plus, et dans la prochaine guerre d'Orient le premier échec des armées turques verra la délivrance définitive de l'île chrétienne jadis illustrée par les hauts faits de l'intrépide domestique Nicéphore Phocas.
La nouvelle.de la prise de Chandax, venant après le long et anxieux
EMPEUEITR BYZAXTIX.
liiver de 961 et ce siège pénible de près de huit mois, amena à Byzance une véritable explosion d'enthousiasme. Depuis bien des années l'empire n'avait remporté sur l'ennemi héréditaire un aussi considérable succès. En un jour le nom de Nicéphore devint le plus populaire de l'empire. C'était comme l'aurore pleine de promesses d'une ère nouvelle. Le Palais Sacré fut en fête. Une pannychide * solennelle fut célébrée en présence de Romain et de Théophano, probablement dans la Grande Eglise, ou peut-être au Pantocrator. La cour et la Ville s'étouffèrent pour assistera cette cérémonie extraordinaire, qui, ainsi que son nom l'indique, dura la nuit tout entière. Chacun avait revêtu pour s'y rendre ses plus somptueux atours. Il était, du reste, de bon ton de s'y montrer. Aucune femme en vue ne manquait à ces singulières veillées, oii se donnaient rendez-vous tous ceux qui avaient un nom à Byzance. Sous lés profondes voûtes dorées scintillant aux mille feux des cierges, patriciennes merveilleusement parées, prélats dans leurs gaines d'or, courtisans vêtus de soie, guerriers sous l'armure de mailles, pressés, serrés les uns contre les autres, formaient un immense amas chatoyant d'où s'échappaient mille murmures. Les voix graves des officiants, les chants aigus des clercs ne parvenaient pas à étouffer le babil élégant de cette foule frivole pour laquelle cette pieuse cérémonie n'était qu'une occasion de plus de distractions. Cette fois du moins les conversations roulèrent sur un sujet plus noble. La fibre patriotique, si peu développée chez ces Eomains dégénérés, s'était réveillée au grand bruit des victoires de Crète. Le nom de Nicéphore volait de bouche en bouche, et les belles patriciennes, à ceinture, quittant aux premières lueurs rosées du matin la vieille basilique encore tout illuminée , rêveuses dans leurs chars incrustés de lames d'or et d'argent qu'entraînait à leurs lointaines villas du Bosphore ou à leurs palais de Psammatia le galop cadencé de quatre mules blanches, songeaient au brillant domestique que déjà plus d'une voyait en songe la tête coiffée du stemma impérial, les pieds chaussés des rouges campagia.
1. Sorte de Tt Dcum solennel célébré de nuit dans ime église.
Nicépliore et ses glorieux soldats avaient été à la peine, il était juste qu'ils fussent à l'honneur. Avant même que Crète fût tout entière pacifiée et réorganisée, l'heureux capitaine fut rappelé pour jouir des honneurs du triomphe dans la Ville gardée de Dieu. Cédrénus ne craint pas d'affirmer que l'eunuque Bringas le fit ainsi revenir brusquement dans la crainte que ses victoires et l'amour que les troupes lui portaient ne lui suggérassent l'idée d'usurper l'empire. D'ordinaire on n'aimait guère au Palais Sacré ces capitaines heureux, idoles des armées. Le trône des Porphyrogénètes n'était pas si solidement établi qu'il n'eût rien à redouter de ces trop paissants défenseurs. Ce fut certainement pour le même motif de défiance que Nicéphore, malgré ses succès, succès, je le répète, les plus fructueux que l'empire eût remportés depuis longtemps, n'obtint pas, cette fois du moins, les honneurs du triomphe complet et dut se contenter de ce qu'on appelait (( l'ovation pédestre * », c'est-à-dire qu'il triompha dans le Cirque, mais à pied et non point dans le char accoutumé traîné par quatre chevaux blancs, comme ce fut le cas pour lui deux ans plus tard, lors du triomphe de 963. Tout l'appareil du cortège en fut du même coup diminué. Romain II était trop peu populaire pour que l'on pût sans imprudence accorder davantage à son redoutable lieutenant, devenu soudain l'idole de la nation.
C'était une pompe superbe que la rentrée triomphale d'un général heureux à Byzance au dixième siècle. C'était un éblouissement de
1. Même cette ovation pédestre de 961 a été niée. Souvent aussi elle a été confondue avec le triomphe de 963, au retour de la victorieuse campagne de Syrie. Certains chroniqueurs, Glycas en particulier, vont jusqu'à dire que Bringas, très inquiet de la popularité de Nicéphore, le fit passer directement avec son armée de Crète en Asie pour aller y combattre le Hamdanide. Krug {Krit. Versiich sur Aufklœmng ihr byzant. Chronologie) s'est efforcé d'expliquer ces contradictions en proposant d'admettre que l'armée de Crète avait bien passé de suite en Asie, mais que Nicéphore avec quelques troupes d'élite et les dépouilles de Chandax, avait été jouir des honneur.s du triomphe à Constantinople avant de rejoindre ses soldats au pied du Taurus. Foggini, dans son introduction au poème du diacre Théodose (p. xxxiv de l'éd. de Bonn de Léon Diacre), s'appuyant sur le récit de Syméon magister et logothète, a prouvé, il me semble, d'une manière définitive que Nicéphore s'est bien certainement rendu à Byzance après la prise de Chandax, avant d'aller en Asie, et qu'il faut décidément admettre deux triomphes, un premier pédestre en 961, simple ovation, un second en 963, triomphe plus solennel où, en outre des trophées de la campagne d'Alep^ on fit figurer à nouveau ceux des victoires de Crète. — Voy, encore C. Leonhardt, K. JVic. Il Phocas und die Ilamdaniden, p. 14, note 2.
costumes éclatants, de soldats superbes et de captifs étranges dont le lent cortège serpentait à travers l'immense cité en fête pour venir longuement défiler au Cirque, au pied du Catliisma ' , sous les yeux de l'empereur, de la Basilissa et du Palais Sacré assemblé tout entier. Le Porphyrogénète nous a donné d'infinis détails sur ces incomparables spectacles qu'il serait si intéressant de pouvoir très exactement restituer aujourd'hui. Rien surtout n'était plus magnifique qu'un triomphe sur les Sarrasins, les Agarènes -, comme le peuple les appelait d'ordinaire, car alors éclatait vraiment l'orgie de toutes les pompes orientales du moyen âge, des costumes de soie brochés d'or, des armes étincelantes, des beaux visages, des mille merveilles de l'art arabe déjà alors à son apogée.
« C'était un beau spectacle pour les badauds de Byzance, quand le Basileus, au milieu des chants et des acclamations des factions, s'asseyait sur les marches de la Grande Croix, sur la place de l'Augustéon. On amenait devant lui l'émir captif ou le plus important des prisonniers ; le domestique des scholes le forçait à s'agenouiller et l'empereur lui posait le pied sur la tête.
« C'était un beau spectacle encore quand dans le Cirque immense défilait l'interminable cortège des prisonniers, des chars de triomphe, des voitures chargées de dépouilles opimes, des chameaux captifs, des trophées, des enseignes, des queues de cheval prisonnières. A un signal donné, les Sarrasins se prosternaient au pied de la loge impériale, la face contre terre, les soldats byzantins renversaient dans la poussière les trophées , les enseignes arabes , pendant que les chanteurs des factions au son des orgues d'argent, entonnaient les louanges du prince.
« On chantait aussi : « Gloire à Dieu qui a triomphé des Agarènes ! Gloire à Dieu qui a détruit les villes des Arabes ! Gloire à Dieu qui a confondu les détracteurs de la Théotokos ! » Et quand les captifs tombaient à terre : « Par un juste jugement de Dieu, nos ennemis sont tombés. » On célébrait par des hymnes d'église une victoire du