On les apporta tous, dit mi témoin oculaire
]i2 UN e:\ipereur byzantin
tesque convoi de dépouilles a un fleuve immense qui semblait ne devoir s'arrêter jamais. Tous les spectateurs se foulaient pour voir passer l'émir Kouroupas , son fils Anémas, toutes ses femmes, tous ses enfants, tous ses proches, enchaînés, gardant une hautaine et noble dignité dans cette totale infortune, féroces et sombres dans les longues robes blanches dont Syméon Magister nous dit qu'ils étaient tous revêtus.
Les Byzantins , on est trop porté à l'ignorer, savaient, eux aussi , honorer jusqu'à un certain point le courage malheureux. Etait-ce humanité? Je ne le pense point, mais plutôt sagesse politique, a Après la marche humiliante dans le Cirque, dit le Porphyrogénète, si le Basileus autorise les captifs à regarder les jeux à la place qui est réservée aux prisonniers, ils vont s'asseoir sur les gradins qui sont au-dessous de ceux des Prasins ou Bleus ; si l'empereur ne veut pas encore les mêler aux anciens prisonniers qu'on garde dans le Pra^torion (une des principales prisons de Byzance), ils vont s'asseoir du côté des Vénctes. » Le vieux Kouroupas, qui avait si bravement défendu Chandax contre toutes les forces de renq)ire, ne subit pas un sort plus rigoureux. Il passa le reste de ses jours, entouré des siens, aux environs même de Byzance oii le Basileus lui avait alloué des terres d'un revenu considérable. Il refusa d'abjurer et, circonstance à noter, ne fut point molesté pour cela. Seulement Syméon Magister dit que, pour cette raison, on ne put le nommer sénateur! Son fils Anéraas, converti au christianisme, devenu garde palatin, s'illustra dans les armées impériales et périt glorieusement en 072, tué par les Pusses \ Tout cela ne déroutet-il point quelque peu tant de notions bien erronées sur la politique byzantine? Je ne veux pas dire que les choses se passaient toujours aussi convenablement; mais de semblables exemples ne prouvent-ils pas combien l'on connaît peu ou mal tout ce qui a trait à l'histoire intime de l'einpire d'Orient?
Tout un long chapitre des Cérémonies est consacré à l'énumération
1. Un de ses descendants devenus chrétiens, Michel Anémas, conspira avec ses frères contre Alexis Gomnùne. Ils furent enfermés dans une tour de la Grande iluraille. qui en garda le nom de tour des Animas et devint une des principales prisons d'État.
des privilèges, exemptions d'impôts, dons de terres, etc., applicables aux captifs sarrasins baptisés qui s'établiront dans l'empire en qualité de colons militaires et prendront du service dans l'armée impériale et aux familles chrétiennes dans lesquelles ils entreront par le mariage ' .
Donc Abd el-Aziz el-Kotorbi, dit Kouroupas, ex-émir de Crète, vécut, sinon heureux, du moins à l'abri des hontes et des misères de la servitude, dans une demi-captivité fort douce, à la cour byzantine, comme y vivaient une foule d'autres otages ou captifs de marque, de toute race, de toute croyance, retenus auprès de l'empereur pour des raisons politiques. Ces émirs arabes, ces boliades bulgares ou slavons, ces princes varègues, ces archontes arméniens et caucasiens (ceux-là fort nombreux) , ces barons longobards, ces chefs russes, hongrois ou khazares, arrachés à leurs déserts, à leurs forêts, à leurs steppes, à leurs tentes, à leurs forteresses montagnardes, à leurs rustiques résidences pleines d'un luxe grossier, participaient à peu près tous, durant leur séjour à Byzance, à la vie brillante du Palais Sacré. Comprenant la presque impossibilité de fuir, ils prenaient assez facilement leur parti du sort qui les accablait. Simplement surveillés, mais la plupart du temps nullement captifs, ils étaient de toutes les fêtes, de tous les festins, de toutes les cérémonies. Leurs accents barbares, leurs voix rauques, leur parler bizarre résonnaient dans toutes les foules constantinopolitaines parmi le bruissement plus léger des conversations byzantines; leurs costumes étranges ou superbes figuraient aux premiers rangs sur les gradins du Cirque dans les fêtes des factions, comme ils brillaient aux pannychides mondaines dans les éghses en renom. Beaucoup épousaient des filles de la noblesse grecque, voire des princesses de la famille impériale ; souvent, au terme de leur captivité, ils refusaient de quitter la Ville superbe et ses plaisirs charmants, trop amoureux de la promenade élégante sous les interminables portiques,
1. Tout prisonnier qui consentira à recevoir le baptême recevra du protonotaire du thème trois nomismata ou sous d'or pour frais d'établissement, plus six nomismata pour l'achat de ses bœufs et instruments d'agriculture, plus cinquante-quatre modii ou boisseaux de froment pour la semence. — Toute famille chrétienne qui acceptera pour gendre un prisonnier baptisé sera exemptée d'impôts durant trois années, etc., etc. — Rambaud, op, cit., p. 248.
EMI'EREUIl DYZANTIS.
des longues heures de bruyant plaisir passées à l'Hippodrome ou dans les théâtres de Chalcédoine, de la chasse au faucon, des subtiles discussions théologiques, de la fréquentation des histrions , des cochers et des danseuses, trop avides en un mot de tous les raffinements de cette vieille civihsation, pour se décider à regagner leurs lointaines et monotones soHtudes.
Le Prsetorion était plus spécialement affecté à la garde des prisonniers sarrasins de marque qu'on ne pouvait, pour une raison ou une autre, laisser en pleine Hberté. Croirait-on qu'ils y avaient une mosquée ou tout au moins un lieu de réunion pour y célébrer leurs rites ? Une autre mosquée (on disait alors (( synagogue » à Byzance) existait encore dans la capitale. Elle fut restaurée par Constantin Monomaque ; Aboulféda le dit expressément. On y disait, sous le règne de cet empereur, la prière au nom du sultan Togroul beg.
Rien ne devait manquer à la gloire de Nicéphore victorieux. Il eut l'amour enthousiaste de l'armée, les acclamations populaires, la faveur de son souverain, qui le combla de biens. Il eut jusqu'aux louanges des poètes officiels. J'ai raconté plus haut comment le diacre Théodose composa en l'honneur du vainqueur de Chandax un poème pompeux en cinq chants, poème qu'un manuscrit unique du Vatican nous a conservé. J'ai dit aussi comment ce poète prudent ne se hâta point de remettre son œuvre au brillant domestique trop ouvertement jalousé ; il attendit, pour en faire hommage à son héros, que la mort de Romain II eût amené Nicéphore au seuil même du trône.