CHAPITRE III
Exploits du curopalate Léon, frère de Nicéphore, sur la frontière d'Asie-Mineure, à la tête des forces orientales. — Coup d'œil rétrospectif sur les péripéties de l'incessante guerre de frontière entre Byzantins et Arabes. — Récents succès des impériaux. — Etat des hostilités entre les deux races au moment où commence ce récit. — Les deux frères Hamdanides, princes d'Alep et de Mossoul, principaux adversaires des Byzantins. — Le plus grand ennemi de l'empire est le plus jeune des deux frères, le célèbre Seîf Eddaulèh, prince d'Alep. — Origines de ce héros musulman et de sa puissance. — Portrait de ce prince chevaleresque et lettré. — Sa vie, sa cour, son entourage. — Son goût pour les lettres et la poésie. — Son poète Moténabbi. — Poésies de celui-ci. — Premières luttes de Seîf Eddaulèh contre les Grecs. — Description de ses Etats. — Sa grande expédition de 9G0 sur les terres de l'empire et la déroute terrible que lui inflige le curopalate Léon dans un défilé du Taurus. — Gloire militaire incomparable et popixlarité des deux frères Phocas. — Conspiration de Basile Pétinos contre l'empereur Romain. — Châtiment des conjurés. — Cruauté des exécutions publiques à Byzance. — Evénements divers. — Baptême du Porphyrogénète Constantin, second fils de Romain et de Théophano. — Postérité de Romain et de Théophano.
Tandis que Nicéphore rendait Crète à l'empire, son frère le curopalate Léon, célèbre déjà par de notables victoires sur les barbares d'au delà du Danube, s'était, à la tête des troupes d'Asie, couvert d'une gloire non moins éclatante en infligeant de cruelks défaites aux contingents de l'émir d'Alep.
Depuis trois siècles, depuis que les Khalifes régnaient à Bagdad, on peut dire que pas une année peut-être ne s'était écoulée sur cette mouvante frontière des deux empires et des deux races qui s'en allait du Caucase à la mer de Syrie, sans que, tout du long de cette ligne immense, Byzantins et Sarrasins n'eussent poursuivi à grands coups d'épée cette éternelle lutte de la Croix et du Croissant qui ne pouvait se terminer que par l'anéantissement total d'une des deux races. Grâce à l'affaiblissement extraordinaire du Khalifat abbasside devenu le jouet de véritables maires du palais, grâce à l'état d'anarchie militaire dans laquelle se débattait l'Asie musulmane, cette lutte séculaire, si longtemps fatale aux Byzantins, qui y avaient perdu leurs plus belles provinces méridionales, avait, depuis un certain nombre d'an-
nées, repris de leur côté avec plus de -vivacité et aussi plus de bonheur. Sous Basile P'", les succès avaient été considérables. Sous Léon VL les progrès des impériaux avaient subi un temps d'arrêt. Durant la régence de Romain Lécapène, lors de la minorité de Constantin VII, puis sous le gouvernement personnel de celui-ci, la guerre avait été véritablement incessante, entremêlée seulement de quelques ambassades solennellement échangées, de quelques trêves éphémères et de grands rachats de captifs.
Dès la dernière période de l'administration de Lécapène, alors que l'empire grec s'était trouvé débarrassé de la terrible guerre bulgare, l'anarchie du Khalifat ayant fait d'autre part des progrès nouveaux, la lutte avait fini, sous la conduite du belHqueux régent, par tourner presque tout à fait à l'avantage des armes impériales, et ces succès s'étaient continués, bien que moins vigoureusement, sous l'administration directe de Constantin VIL De grands généraux, les Arméniens Jean Courcouas ou Gourgen, lequel, en vingt-deux ans, « conquit plus de mille forteresses, » Théophile Gourgen, son frère, et le fameux Mélias ou Mleh, véritable héros national, fondateur du thème de Lykandos, celui-là même dont j'ai retrouvé le sceau précieux au Cabinet des médailles de France ; d'autres encore : Bardas Phocas surtout, le père de Nicéphore, plus tard Nicéphore lui-même et son frère Léon, puis l'eunuque Basile, le vaillant bâtard de Lécapène, avaient à peu près définitivement chassé les Arabes de l'Asie-Mineure tout entière, sauf de la Cilicie, et porté de plus en plus fréquemment les armes byzantines au delà du Taurus et de l'Amanus, jusque dans les plaines syriennes, jusque dans les campagnes de Mésopotamie. Au désespoir des vrais musulmans, de tous les derviches fanatiques, de tous les santons pieux des mosquées sarrasines, ce n'étaient plus toujours les rapides cavaliers de l'Islam qui, chaque printemps, par tous les défilés des montagnes, par tous les gués de l'Euphrate, couraient porter la dévastation dans les thèmes orientaux jusque sous les remparts des forteresses impériales de Cappadoce ou de Galatie ; c'étaient maintenant aussi les escadrons grecs cataphractaires qui, périodiquement, venaient brûler les moissons des campagnes musulmanes et couper au pied les pal-
miers des fils de la tente. « A chaque campagne, à partir de 945, dit M. Rambaud, la frontière byzantine recule ; les progrès des Grecs deviennent formidables ; chacun de leurs pas est marqué désormais
par une conquête; les grandes victoires des empereurs Nicépliore Phocas et Tzimiscès sont brillamment annoncées dans les dernières années du règne de Constantin VIL Nicépliore, Léon son frère, l'eunuque Basile, fils naturel de Romain Lécap^ane et d'une esclave
bulgare', étaient ses généraux. )) Après sa mort, ils continuèrent la lutte et, Nicéphore ayant été envoyé en Crète, Léon demeura seul à la tête des troupes d'Asie.
Depuis l'effondrement total du Khalifat sous la tumultueuse régence des sultans bouiides, l'ennemi principal, ou plutôt le seul, le véritable ennemi musulman était demeuré, je l'ai dit, pour l'empire grec, la puissante famille des Hamdanides, princes quasi indépendants de la Syrie et de la Mésopotamie septentrionales qui avaient pour résidences principales Mossoul et Alep. Plus au nord, du côté de l'Arménie et de l'extrême Euphrate, il y avait bien encore des dynastes arabes et surtout turcs, mais ceux-ci étaient peu redoutables. Plus au sud, il y avait le Khalifat de Bagdad, réduit en réalité à la ville de ce nom, et si affaibli, si tourmenté par les séditions militaires, par les élévations soudaines et les chutes successives de tous les maires du Palais qui l'opprimaient, qu'il n'existait plus guère que de nom. Quant à son véritable maître actuel, le sultan bouiide Mouizz Eddaulèh, depuis son avènement en 945, bien que toute la Mésopotamie méridionale et la majeure partie de la Perse fussent sous sa domination et que le Khalife fût devenu son humble esclave, il était si occupé à se maintenir à Bagdad contre tous ses rivaux, à combattre d'une part les Hamdanides à l'occident, d'autre part les Samanides à l'orient, que la guerre sainte contre Byzance lui était devenue à peu près impossible.
Je n'ai pas à refaire ici l'histoire de l'élévation, dans la première moitié du dixième siècle, de cette noble famille Hamdanide, issue d'un des plus anciens et des plus illustres clans arabes, celui de Taglib, originaire elle-même de Mésopotamie', et dont les deux plus brillants représentants furent, à partir de la seconde moitié du règne de Constantin VII, les deux frères Nasser Eddaulèh et Seîf Eddaulèh, petitsfils de Hamdan, fils lui-même de Hamdoun. Le premier de ces princes, Hassan, décoré par le Khalife du titre d'honneur de Nasser Eddaulèh, (( Aide des croyants », fut émir de Mossoul et chef de la dynastie