littéralement : « celui qui couche à côté du Basileus
de l'édifice, en deux amas colossaux désignés sous le nom de heroa, celui de Constantin et celui de Justinien. Chaque lieroon comprenait du reste des tombeaux très anciens et des tombeaux très modernes contenant des Basileis récemment décédés. Aucun ordre chronologique n'avait procédé à leur groupement. Il est d'ailleurs difficile de s'y reconnaître à ce sujet dans les récits des chroniqueurs byzantins. Un vieil érudit, M. Dethier, qui a très longtemps vécu à Constantinople et qui, au milieu d'une grande confusion d'idées, possédait admirablement la topographie de la Byzance médiévale, s'est fort occupé de cette question. Il comptait dix-neuf sarcophages pour le heroon de Constantin, dix-sept pour celui de Justinien, et s'est attaché à réfuter l'écrivain grec moderne Byzantios, qui en admet cinq de plus pour le premier, neuf de plus pour le second.
Toutes ces immenses caisses de marbre, demeures dernières des autocrators, étaient, parait-il, aux beaux temps de l'empire, entièrement recouvertes d'ornements éblouissants , d'une sorte de gaine constituée par des lames d'argent, par des pierreries incrustées ou serties, partout répandues. L'effet en était grandiose, la vue aveuglante lorsque le soleil dardait ses rayons sur ces masses somptueuses. Et ce n'était pas leur extérieur seul dont la richesse étonnait. Chaque sarcophage contenait, à côté du Basileus mort, des joyaux de toute sorte d'un très grand prix. Les patriarches aussi avaient leur sépulture aux Saints- Apôtres. On a conservé le nom de plusieurs de ceux qui y furent ensevelis, de saint Jean Chrysostome surtout, le plus illustre. Des peines sévères étaient édictées contre toute tentative d'ensevehr un mort dans cet enclos sacré, s'il n'avait été de son vivant ou chef de l'empire, c'est-à-dire Basileus, ou chef de l'église, c'est-à-dire c( par la grâce de Dieu, évoque de Constantinople, la nouvelle Rome, et patriarche œcuménique )). L'église même contenait les rehques très vénérables des saints Timothée, premier évêque d'Éphèse, André et Luc, déposées sous l'autel; elle en tenait son nom.
La nécropole des Saints-Apôtres était une des grandes curiosités de la Byzance médiévale. Aucun habitant de l'immense empire ne venait visiter la capitale sans faire un pèlerinage aux tombeaux des auto-
crators, ces représentants de Dieu sur la terre. « Ils étaient tous là, les vaillants et les timides ; ceux dont la vie avait été un long combat, et ceux qui l'avaient consumée sans gloire dans ces demeures somptueuses d'où ils ne s'étaient pas plus éloignés que les mosaïques appliquées aux murailles. Près de sa mère Hélène, reposait Cons-
G-rand sarcophage impérial conservé à Sainte-Irène.
tantin le Grand, ce demi-chrétien dont le palais vit des tragédies plus sanglantes que celle des Atrides; plus loin gisaient Tliéodose et ses fils dégénérés. Un sarcophage, de forme cylindrique, contenait le cadavre c( infâme et exécrable » de Julien, ce sophiste halluciné qui redevenait empereur dans le conseil et devant l'ennemi. Les orthodoxes avaient respecté sa tombe, tandis que la réaction iconolâtre avait brisé celle de Constantin Copronyme et jeté ses cendres au vent. Ce sarcophage de marbre vert d'Hiérapolis avait reçu Justinien , dont les conquêtes éphémères et les splendeurs théâtrales éblouissaient encore
14 UN EMPEREUll BYZANTIN
l'imagination des Byzantins du dixième siècle. Non loin gisait Héraclius, qui était apparu à ses contemporains comme un autre Alexandre, brillant météore si vite effacé. Souvent les visiteurs priaient le prêtre qui les guidait de leur indiquer la tombe de Maurice, cet autre empereur guerrier ; mais Maurice reposait dans le monastère de Saint- Mamas '. ))
Presque tous ces vénérables sarcophages, dont la masse pesante semblait défier les siècles, ont aujourd'hui disparu avec tout leur peuple de cadavres augustes. Leurs premières infortunes datent de loin. Profanés, dépouillés une première fois par Alexis l'Ange, qui se servit de leurs trésors pour acheter la paix aux croisés latins, brisés en partie par ces mêmes croisés dans leur rage folle de destruction et de pillage, lors de la mémorable nuit du 13 au 14 avril de l'an 1204, ces glorieux cercueils furent définitivement détruits le 29 mai 1453 par les fanatiques derviches de Mahomet II, qui , s'il faut en croire le récit de Critoboulos, passèrent quatorze heures à en briser, à coups de masse et de barre de fer, les derniers vestiges ". C'est ainsi qu'émiettés, fragmentés, ils ont disparu pour toujours, précipités dans le four à chaux banal ou enfouis dans la muraille branlante de quelque sordide maison turque; et cependant ils étaient d'admirable matière, ces beaux tombeaux des mystiques césars d'Orient, véritables joyaux de marbre habillé d'argent, de porphyre ciselé, de granits les plus riches ou les plus étranges, et les contemporains nous ont dressé de longues listes minutieusement détaillées énumérant et décrivant avec la complaisance qu'y mettrait un géologue moderne, pour chaque Basileus, pour chaque Basilissa, le marbre asiatique aux dessins bizarres, le porphyre très rare, le granit introuvable et de couleur presque unique dont sa tombe était faite. Les couvercles monstrueux qu'on ne soulevait qu'à grand'peine, mais qui ne purent cependant protéger les cadavres impériaux des plus insultantes violations, ont péri avec les cuves des sarcophages. Ils étaient la plupart en forme de toit. Sur l'arête