‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 50 sur 237 · Été de 9G · texte numérisé non relu

Été de 9G

2. Qu'il ne faut point confondre avec le fameux capitaine et accubiteur eunuque Basile, son homonyme et son contemporain, fils bâtard de l'empereur Romain Lécapène. Murait, op. cit., t. I, p. 518, part. Il, a certainement fait erreur.

meurtre, on comptait proclamer le petit prince en le montrant an peuple du haut de la tribune. Des révolutions précédentes s'étaient faites tout aussi facilement. Le succès de celle-ci semblait assuré. Un traître, Joannice, Sarrasin converti, fit tout avorter en dénonçant ses complices. Ceux-ci furent saisis, soumis à la question, et avouèrent tout ce qu'on voulut.

C'était à Byzance un sort effroyable que celui des conspirateurs malheureux. Le jour même des jeux qui devait voir le triomphe de Basile Pétinos et de ses affidés vit le supplice infâme de ces derniers. Basile seul fut épargné, probablement parce qu'il avait été le serviteur dévoué du précédent empereur et lui avait rendu de si signalés services. Les autres conjurés, bien que patrices pour la plupart, furent promenés au Cirque, très probablement assis à rebours sur des ânes, comme c'était l'usage, nus, exposés aux injures, aux coups, à toutes les souillures de la populace. Celle-ci prenait un plaisir extrême â ces cruelles exhibitions qui se renouvelaient fréquemment. Elle couvrait de pierres, de boue, d'immondices les malheureuses victimes sans défense. Tout le long de l'histoire byzantine, les chroniqueurs font mention de ces horribles exhibitions qui n'étaient la plupart du temps pour les condamnés que le douloureux prélude du supplice ou de la mutilation suprême. Parmi toutes ces expositions, véritables agonies publiques, la plus affreuse peut-être dont l'histoire ait gardé le souvenir fut celle que subit en 1185 l'empereur Andronic I", détrôné par Isaac Comnène. C'était, du reste, un des plus abominables tyrans dont l'histoire ait noté le souvenir. Renversé par une sédition, il avait réussi à fuir avec l'impératrice sa femme, et une fille de théâtre sa maîtresse. Il chercha à gagner la Crimée, mais la tempête jeta son navire sur la côte de la mer Noire. On le ramena enchaîné, la tête prise dans un carcan d'un poids prodigieux. Isaac le fit exposer dans cet état à la fureur populaire ; on l'assomma de coups, on lui arracha la barbe, on lui brisa les dents; sa main droite coupée fut pendue à un gibet. Après l'avoir laissé deux jours sans manger, on le sortit de nouveau de son cachot. On lui mit sur la tête une couronne d'aulx et de porreaux. On lui arracha un œil, puis il fut attaché nu (( sur un

vieux chameau pelé, galeux, foireux, » je demande pardon pour la trivialité de l'expression. On le lia de telle manière que sa tête se trouvait placée sous la queue de l'animal immonde. Alors commença l'horrible promenade ; on le conduisit par toute la ville à travers une foule immense ; chacun s'ingéniait à le torturer. Une fille de bas étage lui jeta sur la face mi seau d'eau bouillante. Les femmes surtout l'accablaient en lui jetant de leurs fenêtres leurs ordures ménagères \ Lui, à travers tant de tortures, vivait toujours, ne se plaignant point, répétant à intervalles ces mots : ce Seigneur, aie pitié de moi ! pourquoi froisses- tu encore un roseau déjà brisé? » A l'Hippodrome, on le pendit par les pieds et la foule recommença à le tourmenter. Enfin un passant, plus pressé ou plus pitoyable, l'acheva en le transperçant de son épée. Comme en expirant il portait à sa bouche la plaie saignante de son moignon, quelques-uns parmi ses bourreaux s'écrièrent : « Voyez ! maintenant qu'il ne peut plus s'enivrer du sang de ses sujets, il boit le sien propre. » Ainsi périt dans d'effroyables supplices cet empereur qui, en deux ans de règne, avait réussi à amasser contre lui de telles haines.

Les conjurés de 961 furent plus heureux. On se contenta, après la promenade au Cirque, de leur appliquer la tonsure et de les reléguer dans des monastères, probablement aux Iles-des-Princes. Cet exil même ne fut pas de longue durée, car Romain n'était pas cruel. Lui, qui aurait pu faire périr tous ces malheureux, les rappela au Palais au bout de quelques mois. Seul, Basile Pétinos, qui avait été envoyé dans l'aride Proconèse, sur la côte sud de Marmara, ne revit point Byzance. Il devint fou et mourut : « Juste châtiment , dit Cédrénus, de" sa cruelle conduite envers le Basileus Stéphanos. )) C'était lui qui, après avoir renversé Romain Lécapène, avait encore trahi ce fils du vieil empereur au profit de Constantin VIL

Après le récit de ces faits, Cédrénus ajoute que Romain Saronite, personnage considérable, marié à une fille de Romain Lécapène, se trouvant fort en vue et rendu d'ailleurs suspect à la cour par ses relations de parenté avec les Lécapénides, eut si peur du traitement

1. Voyez les détails inouïs que donne la Chronique d'Ernoul, éditée i>ar le comte de Mas-Latrie.

infligé à Bcasile et à ses complices, qu'il résolut de disparaître du monde. Certainement il avait quelque gros péché sur la conscience. Il vendit ses biens, les distribua à ses enfants et à des maisons pieuses, et se fit moine au couvent de l'Eleigmon ou du Christ compatissant. Il y vécut de longs jours, tenu en honneur par tous les Basileis qui se succédèrent au Palais Sacré. Cette retraite forcée et définitive d'un personnage aussi considérable, qui par son mariage se trouvait être l'oncle même de l'empereur régnant et le beau-père de l'impératrice douairière Hélène, ne laisse pas que de nous ouvrir des perspectives bizarres sur la sécurité dont jouissaient au dixième siècle les plus hauts hommes de Byzance.

Cédrénus, anecdotier intarissable qui écrivait au siècle suivant, cite deux autres faits mémorables qui préoccupèrent vivement les badauds de Byzance à cette époque. Et d'abord, un certain Philoraios, écuyer de Romain Mosèle, magistros et patrice, membre, lui aussi, de la famille de Romain Lécapène, obtint un succès fou à l'Hippodrome en exécutant un tour de force réputé prodigieux. Debout sur la selle d'un cheval lancé au triple galop, il se maintint sur le fougueux animal, jouant des deux mains avec son épée. Il ne tomba point, et le peuple l'applaudit frénétiquement. Les temps ont changé. Philoraios, grâce à Cédrénus, est passé à la postérité pour avoir excellé dans un jeu d'adresse que le plus humble émule de Franconi exécute aujourd'hui dans le moindre cirque de province, sans que la moindre gazette locale daigne citer ses prouesses. Et cependant les cavaliers d'alors étaient si habiles qu'on a peine à croire que Philoraios soit devenu célèbre pour si peu. Le bon chroniqueur a été vraisemblablement très mal informé. L'autre fait raconté par lui n'est guère plus intéressant. Une peste bovine fit à cette époque des ravages effrayants. On appelait cette maladie Crahra. Elle ruina l'agriculture de plusieurs thèmes. La foule imbécile de la capitale accusa de ce nouveau malheur Romain Lécapène, mort depuis treize années, parce que c'était, paraît-il, sous son administration qu'on avait constaté les premiers cas épidémiques. Les fortes têtes populaires racontaient que, lors de la construction de la villa superbe que le vieux régent s'était fait bâtir non loin delà

citerne de Bonos et du saint monastère du Stoudion, dans le voisinage de la Grande Muraille, les terrassiers avaient mis au jour une tête de bœuf de marbre qu'ils avaient brisée pour en faire de la chaux. Ce sacrilège aurait excité la colère céleste et amené la peste sur les bœufs. La raison est médiocre, mais le détail est à noter. Ce n'est pas d'hier

Monastère de Baloukii eu dehors de la Grande Muraille. Ce petit couvent, célèbre par sa source miraculeuse, s'élève sur l'emplacement de la fameuse église de Notre-Dame de Pigi ou de la Source, si souvent citée dans les chroniques byzantines .

que les maçons de tout l'univers professent pour les débris antiques le plus grand dédain.

Dans le même temps on procéda au couronnement du second fils de Romain et de Théophano. On l'avait appelé Constantin en l'honneur du Basileus son grand-père, qui, du reste, ne l'avait point connu, étant mort avant sa naissance. Cet enfant avait vu le jour au beau palais suburbain de Pigi ou de la Source, fondé par le glorieux empereur

Basile en dehors de la Grande Muraille, en ce lieu où s'élève aujourd'hui le monastère de Baloukli, bien connu des touristes parce qu'on y montre, dans le bassin d'une chapelle souterraine , les descendants des fameux poissons ressuscites du siège de 1453. C'était un séjour fort prisé pour la bonté de l'air qu'on y respirait. Basile aimait à s'y rendre en déplacement et à s'y livrer à toutes les douceurs que comportait à cette époque une villégiature impériale. Les Bulgares féroces du czar Syméon bridèrent le palais en septembre de l'an 924, pendant la régence de Romain Lécapène; mais il dut être vite reconstruit, puisque nous venons de voir que le petit Constantin y naquit. Sous le règne de Romain II, sous celui de Nicéphore son successeur, la demeure de Pigi fut très à la mode. On y allait changer d'air, chasser dans le grand parc qui y était joint, se livrer à tous les genres de sport byzantin, prier aussi dans les nombreux oratoires et dans le temple de la Vierge édifiés par Basile. Les impératrices y faisaient leurs couches. Les Basileis aimaient surtout à aller s'y reposer au printemps, nous dit Odon de Deuil, le chapelain du roi Louis VII. lia chasse et le sport furent cause qu'on donna plus souvent à cette splendide demeure le nom de Philopation. Les croisés de 1204 en font bien des fois mention. Quant aux chroniqueurs byzantins, ils citent à chaque page le palais et son parc merveilleusement planté.

Constantin, né après l'avènement de son père Romain II, était bien véritablement un Porphyrogénète. Il est vrai que son aîné Basile, venu au monde du vivant de son grand-père, l'était également, puisque Romain II était déjà à ce moment associé au trône. Constantin fut couronné par Polyeucte, qui, un an auparavant, avait couronné son frère. Dans la suite, ces deux princes devaient gouverner ensemble leur immense empire plus de soixante années, et Constantin devait survivre encore de trois années à Basile pour mourir presque septuagénaire en 1028, après un des plus longs règnes de l'histoire.

Ces deux fils ne furent pas les seuls enfants que la féconde Théophano, bien différente en cela de Théodora, la stérile, dont elle rappelait les charmes irrésistibles, donna à son jeune époux durant leur si courte union. Elle eut aussi deux filles. L'une, nommée d'après elle

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