I. Onde maternel de Ntoéphore
cavaliers, la lance et la rondache au poing, couchés sur l'arçon de la selle, dévorant l'espace pour fondre à l'aube naissante sur le village grec endormi sans défense, retenant presque leur haleine pour échapper à l'incessante surveillance des trapézites, ces admirables éclaireurs byzantins. J'ai revu ces incomparables coureurs des armées grecques, véritables hulans de l'an 1000, artistes accomplis en ce genre de guerre unique au monde, guerre de ruse contre ruse, d'ardente poursuite secrète, de stratagèmes sans cesse découverts mais sans cesse renouvelés, de surprises foudroyantes, de combats corps à corps. Je les ai revus, la cuirasse ou la cotte de mailles cachée sous l'épais surcot, menant au galop avec une sûreté, une précision merveilleuses, cette même campagne d'observations audacieuses, de reconnaissances hardies dont les cavaliers allemands de la guerre de 1870 sont les plus redoutables représentants modernes.
Oui, ce sont bien là les dignes prédécesseurs de ces hulans qui sont demeurés chez nous comme la lugubre personnification de l'invasion, que ces infatigables trapézites byzantins dont le rédacteur de la Tactique de Nicéphore Phocas décrit minutieusement le dangereux service. Ce sont les mêmes immenses et rapides chevauchées à deux en plein pays ennemi à la poursuite d'une indication précieuse ; c'est le même mépris du danger, la même tranquille audace, la même résolution fixe, unique de pouvoir au retour, coûte que coûte, renseigner exactement le chef qui a mis en eux sa confiance, de pouvoir lui apprendre tout ce dont il a besoin, chiffre des forces ennemies, nom de l'officier qui les commande, direction qu'elles s'apprêtent à suivre, but probable vers lequel elles tendent; ce sont, pour arriver à se procurer ces données, les mêmes efforts ingénieux, le même déploiement de ruses multiples, le même perfectionnement de tous les procédés d'information, le même génie inventif, la même disciphne servie par le même code d'instructions ponctuelles, précises, sans lacunes, avec cette difficulté immense en plus de toutes les insuffisances de cette époque de barbarie relative. Ils se trompent lourdement, ceux qui croient volontiers que les guerres orientales de cette époque ne consistaient qu'en une succession de mêlées confuses, de collisions désordonnées entre hordes sauvages.
Les domestiques des Basileis, les émirs Haindanides (car les Sarrasius suivaient une tactique aussi sévère, obéissaient à une discipline aussi rigoureuse) se faisaient une guerre savante ; ils commandaient t\ des armées régulières supérieurement organisées '. Tout y était prévu, réglé, jus(iu'au service journalier de chaque peloton d'éclaireurs, jusqn'A celui de chaque estafette isolée.
Deux ordres de faits, de nature très diverse, impriment, en outre de l'esprit de patriotisme et de militarisme très ardent, un cachet tout particulier au livre des Tactiques de l'empereur Nicéphore. La guerre gréco-sarrasine n'est qu'une succession de surprises, d'embûches, d'attaques à l'improviste où la soudaineté et l'inattendu de l'action jouent un rôle capital. Peu de batailles rangées. Des petits combats incessants. En même temps ce livre respire une dévotion très grande.
De ce second caractère je ne dirai rien. Il est commun A toute œuvre écrite à Byzance à cette époque. Chaque fois que le rédacteur des Evolutions militaires^ après avoir décrit et recommandé une série d'opérations qui, suivant lui, doivent assurer la victoire aux guerriers
orthodoxes, s'est écrié, suivant sa formule accoutumée : « Si tu suis ces préceptes, ô général mporteras un merveilleux succès, >• il
~ ir l'armement et l'i^iuipement des soldat* brsanttai et aussi arabes & c«'tte<'i»oqoe, voyez A. von ^Kmtir, C^ituryttchkkte dtê OritHttHnie .ote de la p. 2'.'3.
ajoute aussitôt cette autre formule : « Ce succès, tu le remporteras avec l'aide du Christ, le vrai Dieu. »
J'insiste davantage sur le premier point, car il nous révèle, je le répète, un côté très frappant de ces luttes. Dans ces campagnes qui ont presque toujours lieu en été, la cavalerie, admirablement montée, joue un rôle immense. Le succès ne dépend point du nombre des escadrons, mais bien de la prudence , de la ruse, d'une étape plus rapidement franchie, d'une embuscade plus promptement, plus secrètement établie, d'une feinte attaque plus habilement combinée. A chaque feuillet l'auteur anonyme se complaît à répéter cette phrase comme stéréotypée : (( Général, si tu suis mes préceptes et les enseignements des maîtres en cet art nouveau de la guerre (il semble, tant l'auteur insiste sur ce mot d'art nouveau, que la mise en pratique de cette tactique de feinte et de promptitude ait constitué toute une révolution dans les traditions des armées byzantines), si tu sais être assez rapide, assez avisé, si surtout ton service d'éclaireurs, de renseignements, d'estafettes, est scrupuleusement étabh, tu seras assuré de vaincre un bataillon avec un simple détachement, une armée avec un simple bataillon. »
La grande, l'unique préoccupation est chez un des adversaires de cacher ses mouvements, de ne marcher que de nuit, si possible par des nuits sombres, d'envahir brusquement par prodigieuses chevauchées, de piller le territoire surpris sans défense, puis de disparaître sur l'heure ; elle est chez l'autre de surveiller minute par minute l'envahisseur sans qu'il s'en doute, de dénombrer presque sous ses yeux et sans qu'il en ait connaissance ses hommes, ses chevaux, ses mulets, ses bagages, de se rendre compte comme si c'était lui-même des étapes qu'il va parcourir, des lieux où il campera, du chemin qu'il va prendre à l'aller comme au retour, des villages qu'il veut attaquer, des régions qu'il espère surprendre, de le suivre invisible partout, de l'envelopper dans sa course d'un vrai réseau d'espions, de galoper, presque à ses côtés dans ses longues étapes nocturnes, de le gagner de vitesse, de le surprendre par une furieuse attaque ou par une embuscade décisive alors qu'il se croit en parfaite sûreté, à mille lieues de tout danger. Deux troupes ennemies d'Indiens Apaches ne rivalise-
raient pas mieux d'espionnage habile, de ruses meurtrières, d'évolutions rapides que les cavaliers alains ou hongrois d'un Bardas Phocas ou d'un Jean Gourgen et les gounis légers d'un Chambdas ou d'un émir de Tarse. Se bien éclairer, être prompt comme la foudre, attaquer à l'improviste, savoir surprendre l'ennemi en plein défilé, pouvoir fournir des courses immenses, ne négliger ni la nourriture des liommes, ni surtout l'eau, ni le fourrage des chevaux, ni le repos des soldats, prévoir chaque mouvement de l'ennemi, ne jamais le perdre de vue, tels sont les préceptes infaillibles de la victoire.
Une importance extrême est attachée à l'organisation du service de surveillance sur la frontière, c'est-à-dire tout le long de la ligne du Taurus et de l'Anti-Taurus, même en temps de paix. Tous les postes doivent communiquer facilement entre eux. Le moindre mouvement de l'ennemi sera instantanément télégraphié par signaux. Les gardiens de ces postes, les fameux akrites, seront choisis avec un soin extrême parmi les soldats les plus braves, les plus intelligents, les plus dévoués. Ils ne seront admis au corps qu'après avoir subi un très sérieux examen. Les postes mêmes doivent occuper des hauteurs dégagées, ne jamais être distants de plus de trois ou quatre mille pas les uns des autres. En temps de guerre, la nouvelle de l'approche de l'ennemi est transmise de poste en poste jusqu'aux cavaliers qui, au pied de la montagne, précèdent et éclairent l'armée impériale campée dans la plaine. Les akrites devront tous être personnellement connus de leur chef. D'eux surtout dépend le salut de l'armée, le succès des armes orthodoxes. Ils seront remplacés tous les quinze jours. Ils emporteront pour quinze jours de vivres. Ils passeront leur temps à surveiller, à épier, t\ pousser d'incessantes reconnaissances. Ils interrogeront les voyageurs, les piétons, les paysans, les marchands circulant en caravanes ou isolément. Ils chercheront à s'emparer de Sarrasins isolés pour leur arracher des renseignements. Ils étudieront la configuration du terrain, les lieux favorables au campement; ils noteront les pâturages, les fontaines, les défilés, les gués. Les petites garnisons de chaque poste seront constamment au complet. Sans cesse on fera passer les hommes d'un poste à l'autre pour empêcher qu'un trop long
KMI-XIIKOB BTZAKTIN. 33
178 UN ÏCMPEREUIl BYZANTIN
séjour en un même lieu ne les rende négligents et qu'ils ne se laissent prendre.
Le rédacteur de la Tactique ne sait assez répéter combien il est important de garder les routes, de se bien éclairer. Il est indispensable d'être de suite informé du moindre mouvement offensif de l'ennemi pour qu'on ait le temps d'avertir la population des campagnes et qu'elle puisse se réfugier avec ses troupeaux dans les kastra et autres lieux fortifiés. Une exception est faite pour les thèmes arméniaques. Lorsque les opérations ont pour théâtre les confins de ces provinces, les milices arméniennes se refusent à faire ce service si pénible, mais si nécessaire, des éclaireurs. Les généraux byzantins sont forcés de subir une vieille coutume du pays et d'avoir recours à des corps spéciaux qui, de tout temps, ont rempli ces fonctions en ces parages; mais comme ils s'en tirent fort mal, le chef byzantin, pour ne pas se trouver exposé à une surprise, faute d'être bien gardé, devra s'emparer à tout prix de quelques coureurs ou maraudeurs sarrasins qui le renseigneront du moins tant bien que mal sur les mouvements des leurs.
Lorsque l'ennemi s'apprête à franchir les monts, il faut jeter sur la route qu'il va suivre toute l'infanterie disponible. S'il est peu nombreux, on marchera droit à lui. Autant que faire se pourra, qu'on se saisisse du défilé par lequel il doit passer et qu'on y dispose de fortes embuscades d'infanterie dissimulées sur les hauteurs boisées des deux versants. Si la disposition du terrain le permet, qu'on utilise aussi les services de la cavalerie. Si la voie est convenablement dominée par des hauteurs, qu'on y place la lourde infanterie et" qu'on dispose sur la route même les soldats armés à la légère de bouchers et de javelots, les frondeurs, les archers, les hommes exercés au jet des pierres. Tous les sentiers du voisinage seront reconnus, surveillés, occupés au besoin de manière à éviter toute surprise sur les flancs ou sur les derrières de l'armée.
L'attaque sera constamment violente, soudaine, surtout inopinée. Alors la victoire est presque assurée, même avec des forces très inférieures. Si Dieu permet que cette attaque puisse avoir lieu dans un étroit défilé, on peut compter sur un magnifique succès. Il vaut mille
AU DIXiK.MK Sli;< I.K.
fois mieux surprendre les Sarrasins au retour qu'à l'aller, apr6s qu'avant leur razzia, car alors hommes et chevaux sont accablés de fatigue ; leur marche est alourdie par le butin, retardée à tout instant par l'encombrement des troupeaux conquis; ils se gardent mal ; et puis à l'aller on n'a pas eu le temps nécessaire pour se concentrer et on court le risque de se faire battre en attaquant avec des forces trop faibles un adversaire encore frais, tandis qu'au retour on a pu réunir des troupes plus nombreuses, au moyen desquelles on l'accablera « si bien qu'on lui ôtera toute envie de recommencer à envahir et à piller la terre romaine. ))
Lorsqu'il s'agira de défendre les passages des montagnes , il ftiudra, avant tout, se saisir des sources, les occuper fortement, veiller, quand il s'agit d'un simple filet d'eau, à ce que celui-ci ne soit ni troublé ni gaspillé. Si l'on opère dans une région tout à fait aride, un homme sur dix sera désigné pour le transport des outres chargées du précieux liquide ; cet homme se tiendra constamment i\ portée des combattants pour que ceux-ci puissent se désaltérer à volonté. Qu'on n'oublie point que le plus souvent on se battait en plein été sous le ciel brûlant de. l'Asie- Mineure et de la Syrie.
Pour opérer une razzia en pays ennemi, un ce monokourson », suivant l'expression employée par les Byzantins pour désigner ces <.( raids » du dixième siècle, on utilisera uniquement la cavalerie. Le corps expéditionnaire, marchant toute la nuit, se portera avec la rapidité de la foudre vers le point désigné, ne s'arrêtant que juste le temps nécessaire pour faire paître les chevaux. Les hommes seront peu nombreux, triés
La Vierge, miniature d'un évang^lioire byzantin du x" siècle magnifiquement illustre^, cou'aervi & la Bibliotlièquo nationale. La robe de la Vierge est bleue, le manteau noir; les nndales sont rouges.
avec soin. Le tout est de fondre inopinément sur le Imt qu'on s'est proposé. S'il s'agit, au contraire, de repousser une razzia ennemie, le chef byzantin, aussitôt averti que les Sarrasins vont s'ébranler, détachera des éclaireurs dans toutes les directions. Puis le plus habile turmarque, à la tête d'un peloton dont chaque homme, chaque cheval aura été minutieusement choisi, sera désigné pour aller immédiatement se rendre compte des forces ennemies. 11 devra prendre secrètement contact avec elles, les épier incessamment. Rien que par l'état de l'herbe foulée, il pourra juger du nombre des cavaliers sarrasins. De même il comptera les empreintes des sabots des chevaux au voisinage des gués, des haltes. Une fois renseigné sur la route que doivent prendre ces pillards maudits, le chef des troupes impériales se portera rapidement à leur rencontre. S'il les trouve dispersés, il fondra de suite sur eux et les détruira certainement. Si, au contraire, les paysans capturés par eux les ont renseignés sur les mouvements des forces orthodoxes, ils battront aussitôt en retraite et parviendront, il est vrai, à échapper à un complet désastre, mais aussi toute leur expédition aura été rendue inutile, infructueuse. (( Ils ne seront pas pressés de recommencer. »
Les grands rassemblements de forces sarrasines se font presque toujours en été au mois d'août. C'est à cette époque qu'on voit se mettre en mouvement par tous les pays de l'Islam, en Egypte, en Palestine, en Phénicie, en Cœlésyrie, les guerriers arabes. En septembre, ils se trouvent d'ordinaire réunis et marchent alors rapidement sur le pays de Roum. Dès que les stratigoi des thèmes akritiques et les chefs des troupes d'Asie auront été informés de cette mise en mouvement des forces sarrasines, ils devront organiser à la hâte le service des espions. La frontière demeurera ouverte à tous les marchands, car on pourra tirer d'eux les plus précieuses indications. Entre temps, on ne négligera pas de négocier avec les émirs et châtelains musulmans des places frontières de Cilicie. On cherchera à les gagner, à les acheter par tous les moyens, à obtenir d'eux toutes les informations sur l'importance, les mouvements et les intentions de l'armée d'invasion. Avant tout, par proclamation, on fera savoir aux populations des territoires me-
IHI
nacés qu'elles aient i\ se réfugier dans les kastra et autres enceintes fortifiées, avec leurs troupeaux, leurs fourrages, leurs récoltes. Au l>esoiii, on les y contraindra par la force. L'essentiel est de faire le vide devant l'ennemi. Si le pays est dépourvu de retraites fortifiées, on groupera les populations fugitives sur les hauteurs les plus escarpées. - ' ~^^^
Le rôle de la cavalerie, je le répète, est immense dans ces guerres grécosarrasines du dixième siècle. Les moindres armées comptent cinq, six, sept mille chevaux, presque toujours excellents. La cavalerie sert à exécuter ces terribles razzias, effroi des malheureuses populations limitrophes, espoir de fortune rapide pour le vainqueur, principal mode d'approvisionnement des armées d'invasion. La cavalerie permet encore de poursuivre , de sabrer les fuyards, de faire ces milliers de prisonniers, un des plus fructueux résultats de toute campagne orientale. La cavalerie surtout rend possible le service si important, si capital, des reconnaissances ; elle fournit la masse des éclai-, reurs.
Le turmarque chargé de reconnaître l'ennemi, après avoir pris congé du général en chef, qui le bénira, partira dans la nuit avec ses cavaliers. 11
n'emportera aucun bagage, rien qu'un jour de vivres et de fourrage par homme et par cheval. La nourriture des hommes devra être sous le plus petit volume : du biscuit, du fromage, des salaisons. A l'aube, repos et pacage pour les chevaux jusqu'à la neuvième heure, puis en route à nouveau. Le turmarque gravira chaque émincncc pro-
Empcrcar byiantin du X' «itcte, protetiieiii«nt Constantin Porpbyrojc^nète. «oiu la flinm d'an roi juif. Miniature «l'un «rancéUali* byuuitln magulflqiiement illustré da X* siè- < If, de 1* Bibttotbtque MtloBale.
pice. Il étudiera attentivement les fumées du camp sarrasin, les poussières que l'ennemi soulève dans sa marche. Ce sont autant d'indices. Il notera les lieux favorables au campement. Ses hommes, dissimulés sous le surcot, qui devra toujours être de couleur sombre, ne marcheront que l'arme au poing. Arrivés au coucher du soleil dans les environs du campement ennemi, ils attendront la nuit pour se glisser plus près dans un silence absolu. Si quelque hauteur se trouve à portée, un certain nombre mettront pied à terre pour y monter. De là ils prêteront une oreille attentive aux moindres rumeurs, au murmure de la foule sarrasine assemblée à leurs pieds, au bruissement des voix, au hennissement des chevaux et des mulets. Tout cela servira à supputer le chiffre des forces ennemies. Les divers pelotons de reconnaissance communiqueront constamment par signaux. Au moindre bruit annonçant le prochain réveil du camp, ils courront avertir le turmarque, qui dépêchera des messagers au général en chef. Une fois l'ennemi en mouvement, ils s'attacheront à lui dans sa course nocturne, galopant dans un complet silence en queue et sur ses flancs, sans jamais le perdre de vue. Derrière les premiers éclaireurs, seront disposés des pelotons successifs qui sans cesse communiqueront et marcheront constamment de conserve sur les pas des Sarrasins. Ils formeront une chaîne continue entre les éclaireurs de tête et le gros de l'armée, de manière que chaque mouvement de l'ennemi soit aussitôt transmis en queue. Chacun de ces pelotons sera formé de six hommes pour le moins ; ainsi deux d'entre eux pourront toujours se détacher pour communiquer avec le peloton suivant. Le turmarque sera tenu par eux au courant des moindres changements dans la marche de l'ennemi, soit que celui-ci accélère son mouvement, soit qu'il le ralentisse , pour que les troupes impériales puissent régler leur marche sur celle de leurs adversaires. Surtout, et c'est là le grand écueil, la difficulté capitale, il faut éviter que l'ennemi se sache suivi, épié. Avec un chef habile et des éclaireurs prudents, c'est très possible. Eviter également avec soin les embuscades qu'Ismaël, averti d'une manière ou d'une autre, ne manquerait pas de dresser à son tour. Les Arabes de Tarse sont passés maîtres dans cet ordre de ruses guerrières.
AI
i X 1 I-..M K SI l.( i.i:.
Toute cette poursuite, je le répète, ne peut se faire que de nuit, mais cela est le cas ordinaire puisque l'ennemi tient toujours i\ cacher sa marche t\ la faveur des ténèbres. Au matin, quand on est définitivement renseigné sur la route que va suivre la colonne sarrasine, il faut se détourner en hâte, couper au i)lus court et faire effprt pour parvenir à s'embusquer sur son passage. Si l'ennemi averti tourne bride, on tentera de le gagner de vitesse. Les Arabes ont des procédés de combat
Femme bédouine gardant des cliameaox. Hiniatare d'un ancien manuscrit arabe appartenant à U. Cta. Scbcfer.
tout particuliers. Leur cavalerie agit tout à fait à part de l'infanterie.
Le rédacteur de la Tactique décrit minutieusement l'attaque du camp arabe. Avant tout, il faut dresser des embuscades pour se saisir de quelques fourrageurs sarrasins dispersés. Les Arabes opposent parfois une très longue résistance derrière un retranchement formé de bagages et de buts de chameau amoncelés. Dans ce cas, on fait mettre pied à terre aux cavaliers et on commande l'assaut à l'arme blanche.
Lorsqu'on a rejoint la colorme ennemie, la première chose i\ faire est de se jeter sur ses bagages. C'est une proie aisée toujours difficile î\ disputer, d'ordinaire mal défendue. Une subite attaque dirigée sur les chameaux au pâturage ou encore chargés des impedimenta réussit d'ordinaire î\ merveille. Un détachement destine î\ faire diversion se jette
tumultueusement sur un des côtés du camp sarrasin et simule un assaut. Durant ce temps des soldats dressés à cet effet se précipitent dans le parc aux chameaux, dispersent ou tuent les gardiens et s'emparent facilement de ces grands animaux affolés.
Tout un chapitre est consacré aux attaques de nuit. Il faut allumer des feux très nombreux pour effrayer à la fois et tromper les Sarrasins. Un autre chapitre traite des surprises qui ont pour objectif la colonne d'avant-garde ennemie, le heredon, suivant l'expression byzantine, tandis que la colonne d'arrière-garde est désignée sous le nom de sakkon.
Lorsqu'on se lance en pays arabe, il faut laisser en arrière tous les bagages. Seulement on chargera deux à trois jours de vivres sur des mules rapides ou des chameaux de somme équipés ad hoc.
Il est un genre de déguisement qui donne d'excellents résultats. On habille en paysans un certain nombre de soldats déterminés. Ils s'en vont mal vêtus, la tête rasée, pieds nus, à cheval, en apparence armés de simples bâtons, chassant devant eux des bestiaux comme s'ils étaient des villageois fuyant l'invasion. Les Sarrasins les font poursuivre par quelques cavaliers. Eux, faisant soudain volte-face, dégainent et se précipitent sur l'ennemi, qui est écharpé.
Un long chapitre traite du régime et de l'aguerrissement des troupes en campagne. Avant tout, il est essentiel que les hommes soient bien nourris, bien payés, bien montés. Ici le rédacteur anonyme des instructions impériales s'anime tout à fait. Il s'indigne à l'idée qu'on puisse marchander quoi que ce soit à des hommes qui sacrifient leurs existences, qui chaque jour risquent la mort, qui courent mille dangers, mille périls pour le plus grand bien du Basileus et de son empire gardé de Dieu. On ne doit pas leur ménager les gratifications. Surtout qu'ils soient exempts de toute taxe, libres de toute charge, francs de toute vexation. C'est le moins qu'on puisse leur devoir. En aucune circonstance ils ne doivent être justiciables des tribunaux ordinaires, mais seulement de leurs chefs directs. On reconnaît bien ici l'ardent et partial amour d'un Nicéphore pour les soldats, ses fils chéris. Il faut lire le chapitre des Ftefs militaires du beau livre de M. Rambaud sur Y Empire grec au X° siècle pour se faire une idée de la situation étrange-
AU DIXIK.ME SIÈCLE
nient privilégiée dont jouissait à cette époque, clans toutes les provinces
Salomoii, en costume d'empereur d'Orient, assis sur son trône entre deux gardes habilKs en soldats byzantins. Miniature du célèbre manuscrit de saint Grégoire de Naziauie de la Bibliothèque nationale, un des plus beaux manuscrits byzantins connus.
byzantines, la classe des soldats, sorte de noblesse guerrière pourvue de fiefs ou bénéfices inaliénables, insaisissables par le fisc.
Une des opérations militaires le plus recommandées est la divt'i>i()n
EMCEIIXVR i>TZ.VNTl.N
180 UN EMPEIIEUR BYZANTIN
en pays ennemi. Presque toujours les Sarrasins qui ont envahi les terres de l'empire sont contraints de se retirer en liâte pour voler au secours de leurs propres cités.
Le régime des villes et forteresses assiégées est très sévère. Tout habitant de la campagne réfugié dans une place fortifiée que l'ennemi s'apprête à attaquer doit être pourvu de vivres pour quatre mois au moins. Des approvisionnements de toutes sortes seront accumulés par les soins du kastrophylax, châtelain ou commandant de place. Les citernes seront constamment combles. En cas de ravitaillement nécessaire, on tirera un grand parti de sorties faites de nuit et combinées avec une action de l'extérieur. Tandis que les Sarrasins assiégeants seront occupés à refouler sur un côté de l'enceinte cet effort offensif de la garnison, le corps de secours se portera rapidement vers le point opposé du rempart et parviendra souvent ainsi à faire pénétrer dans la place un convoi qui permettra de prolonger la résistance. Le mieux dans ce cas sera de charger chaque cavalier de quatre boisseaux de froment. Montés sur des chevaux rapides, ils gagneront promptement le pied du rempart et échapperont à l'attention des Sarrasins, uniquement attentifs à repousser la bruyante sortie des assiégés.
Avant même l'approche de l'armée ennemie, le commandant de place aura soin de faire le vide tout autour de la ville. On brûlera, coupera, détruira moissons, fourrages, arbres fruitiers, jusqu'aux toits des maisons, on comblera les sources, si bien que les Sarrasins ne trouveront devant eux que le désert et seront souvent forcés de se retirer faute de subsistances.
Ce traité de Tactique n'est point le seul qui ait été composé par les soins de Nicéphore Phocas, Basileus guerrier entre tous. La bibliothèque de l'université de Baie possède un marmscrit du quinzième ou du seizième siècle, dans lequel, entre divers écrits, figure un second ouvrage semblable, ouvrage en trente-deux chapitres et que nous désignerons par le titre du premier d'entre eux : Sur la Castramétation. Ce recueil, qui figure également dans divers autres manuscrits dont trois sont à la Bibliothèque nationale, est encore aujourd'hui inédit. M. Graux, qui s'en est le premier occupé dans un travail consacré au
AU lilAlL.ME bliiCLE. 187
manuscrit de BAle, en a publié trois chapitres seulement '. Il se disposait à donner le reste de ces fragments lorsque la mort est venue le ravir à la science qu'il servait si brillamment. Ces trois chapitres sont d'un intérêt au moins égal à celui que présente la Tactique et leur lecture fait regretter vivement que l'ensemble de cette collection n'ait point encore vu le jour, d'autant qu'il y est également question de la guerre contre les Bulgares, et pas uniquement de celle contre les Sarrasins. Le premier des chapitres publiés par M. Graux porte ce titre : Qu'il est nuisible de faire traverser à l'armée un pays sans eau quand V ennemi approche. « C'est surtout en été, dit le rédacteur anonyme, qu'il faut éviter ce danger ; sans eau, les soldats ne gagneront pas midi ; hommes et chevaux périront. C'est trop de se mettre à la fois deux guerres sur les bras, j'entends la guerre contre les ennemis, et la guerre contre la chaleur, en souffrant de la privation de l'eau. Que l'armée préfère, s'il le faut, trois ou quatre journées de fatigue aune route plus courte qui n'offrirait point d'eau. »
Le second chapitre est intitulé : Qu'il ne faut pas mener à la suite de r armée en pays ennemi des bouches inutiles. (( Cela est dangereux, comme aussi de traîner à sa suite trop de bagages, trop de mulets, d'ânes et de chameaux. Cela est surtout vrai lorsqu'on fait une expédition chez les Bulgares ; leur pays est rempli de défilés boisés et de difficile accès, ainsi que de passages étroits. La route d'un jour, grâce k cette foule oisive, à ce train immense et de luxe, à tout ce bagage superflu et somptueux, sera faite à grand'peine en quatre. Comment avec cette queue franchir des ponts, traverser des fleuves profonds ou A, lit de vase ? Puis les bouches inutiles dévoreront les vivres que devraient consommer les combattants. Puis ces mêmes gens, qui ne prennent point part aux fatigues et à qui l'ennemi fait peur, proîèrent des paroles et des cris fâcheux; ils s'empressent, s'ingénient, dans la mesure du possible, à renverser les projets formés par le Basileus pour le succès de l'entreprise, et accélérer la retraite. »
Le chapitre troisième traite encore une fois des guides et des espions.
1. Annuaire de l'Asuociation j'our l'encouragement deti'tuiUs grecque*, t. IX, 1875.
188 UX E.Ml'EllEUR BYZANTIN
<( Sans (le l)()ii.s guides, on iio peut rien faire. Il faut donc les bien choisir, leur l'aire du l)ien, s'occuper d'eux de toute manière, s'intéresser à eux. ('es guides ne doivent pas simplement être des gens qui savent les cliendus (pour cela, les premiers venus, des paysans suffiraient), mais il leur faut, en outre, être en état de diriger les inouvements de l'armée au passage des défilés (toujours cette constante préoccupation des défilés des montagnesl), de prévoir et de connaître les dimensions des cam])s, ainsi que les lieux qui seront propres à les établir, comme étant abondamment pourvus d'eau et tels qu'on ne puisse jamais s'y trouver bloqué. Il faut aussi de nombreux et 1)ons éclaireurs, de ceux qui sont connus dans les thèmes d'Asie sous le nom de trapézites '. On les envoie sans cesse sur le territoire ennemi, les uns d'un côté, les autres de l'autre, pour y enlever des prisonniers dans le but d'être exactement renseigné sur les mouvements et les intentions de l'ennemi, y^
<(. Les espions proprement dits rendent, eux aussi, les plus grands services. Le domestique des forces d'Occident, ainsi que les stratigoi des thèmes frontières, doivent en entretenir constamment non seulement chez les Ikdgares, mais aussi chez les nations voisines, en Patzinacie, en 'j'urquie (c'est-à-dire chez les Hongrois) et en Russie, pour que rien, dans les projets de ces peuples, ne nous demeure inconnu. Parfois ceux des ennemis qui ont été pris avec femmes et enfants peuvent être plus utiles (pie les espions ordinaires. Les généraux, après s'être engagés à leur donner la liberté ainsi qu'à leurs femmes et à leurs enfants, les envoient espionner. Ils observent comment tout va chez leurs compatriotes, reviennent et rapportent fidèlement ce qui en est. )>
Je demande pardon de cette diversion fort longue, qui m'a semblé ])résenter un véritalile intérêt. Je reviens à mon sujet. L'immense armée de Xii'é()h(»re, a]»rès s'être concentrée très probablement à Césarée de (.'appadoce, ne semble pas avoir renc(mtré grande résistance dans la traversée du Taurus. La niasse formidable des envahisseurs dut
I. Voyez au c'haiiitiv VI. Los mêmes (|ueks Arméniens désignaient, dit la Tactique, parle nom de tasînnri'ii ,
AI MXIÈME SIÈCLE.