Cent mille, dit Abou'l Mahàceii
étaient couverts. Permission leur était du reste octroyée de s'en aller où bon leur semblerait. Tous ceux qui seraient trouvés dans la ville après le coucher du soleil périraient par l'épée.
La journée était fort avancée ; aussi la panique fut affreuse. Les rues conduisant aux portes se remplirent de masses hurlantes et désespérées. Tous ces pauvres désarmés couraient éperdus, pieds nus, croyant sentir déjà la pointe des épées byzantines. Ils couraient, hommes et femmes, se précipitant vers les issues, presque nus pour la plupart, entraînant les enfants dont les pieds se meurtrissaient aux dalles irrégulières, portant les plus jeunes, haletant, succombant au désespoir du présent comme à l'effroi de l'horrible lendemain. Quel spectacle affreux ! Quel procédé terrible autant que sommaire pour vider en une fois une grande ville prise ! Et tandis que ce torrent de fuyards sans cesse grossissant gagnait les portes et se précipitait dans la campagne ravagée et déserte, les Byzantins qui occupaient la ville au nombre de plus de soixante mille, tous ces hommes de fer, ces Russes, ces Slaves, ces sauvages paysans d'Asie-Mineure, t\ l'âme brutale, incapables de pitié, ignorants de cette délicatesse d'âme du vainqueur qui cherche à ne pas accabler l'adversaire abattu, massés en longues rangées sur ce parcours, poussaient des huées , riant d'un rire féroce, hâtant de l'épée et de la lance la course trébuchante de ces pauvres victimes. La foule des fuyards était immense ; qu'on se rappelle qu'il y avait là la population de toute une grande ville accrue de milliers d'habitants des campagnes. Une horrible confusion s'ensuivit au voisinage des portes fort étroites, sorte de couloirs fortifiés, à peine désobstrués des défenses qui y avaient été établies. Tous se ruaient à la fois. Les femmes, les enfants étouffés périrent par centaines. Bien qu'Aboulfaradj ne le dise point, il est probable que les Byzantins leur donnaient la chasse. Les malheureux survivants de cette florissante population arrivèrent de nuit dans la campagne dévastée. Aucun chroniqueur n'a daigné nous dire ce qu'il advint de tant d'infortunés '. Qu'importait un désastre de plus, alors que chaque jour voyait le sien? Qui pourra se figurer la lente ago-
1. El Aïni cependant dit que le plus grand nombre succomba sur les chemins.
KHPEREUIl BYZAXTIK. *'
nie de tout ce pcu])le abandonné sans vivres, nu-pieds, presque sans vetenicjits par ces journées d'hiver? Beaucoup, malgré la vigueur de cette race accoutumée à la plus rude existence, périrent de froid, de faim ou sous le sabre des irréguliers '. La plupart des survivants se réfugièrent à Tarse.
Anazarbe, vide de ses habitants, fut livrée au pillage et entièrement saccagée. Nicéphore, dit Abou'l Mahâcen, y commit des actes exécrables. La double enceinte de murailles fut rasée. Celle qu'on voit maintenant en ruine date de l'époque des princes roupéniens, rois de Petite-Arménie, qui firent de cette ville leur première capitale avant d'aller s'installer à Sis. Nicéphore ordonna également de renverser les mosquées et avant tout de détruire dans chacune le beau member de bois ou chaire à prêcher, artistement sculptée , du haut de laquelle chaque jour les prêtres musulmans avaient jusque-là dit la prière au nom du Khalife. Les prises furent énormes. Aboulfaradj dit que les lîyzantins ramassèrent plus de quarante mille cottes de mailles, chiffre certainement exagéré, mais preuve curieuse de l'usage si répandu à cette époque de cet appareil protecteur dans les armées sarrasines. On recueillit aussi de très nombreuses armes : épées, boucliers, quarante mille lances et javelots. Quelle belle moisson c'eût été pour l'un de nous, curieux du dix-neuvième siècle, qu'une fouille en cegrand butin ! Que de belles lames damasquinées, que d'arcs incrustés, que de beaux kandjars étincelants de nacre et de turquoises! C'était la plus belle époque de l'armurerie sarrasine.
Suivant l'impitoyable, barbare et, semble-t-il du moins, impolitique coutume du siècle, la ruine de la ville fut suivie de celle de la campagne à perte de vue tout à l'entour. Tous les arbres à fruits, quarante mille pieds de palmiers dattiers, furent coupés au ras du sol. Les environs d'Anazarl)e, qui rivalisaient avec ceux de Damas, devinrent un désert.
Ce qui avait été fait à Anazarbe le fut de même dans toutes les autres cités et forteresses ciliciennes conquises par les Byzantins, tant au printemps qu'à l'automne de cette année 962. A la reddition de l'une d'elles,
1. Aboulfaradj. Thâbit bcii SiiiAn dans l'ouvrage de Dehebî, et d'antres encore, insistent sur ce cruel traitement que Xicéjjhorc infligea à la population d'Anazarbe.
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dont le nom n'est pas indiqué, les historiens arabes notent un incident tragique qui dut se renouveler plus d'une fois et qui jette vraiment un jour terrible sur le caractère féroce des luttes d'alors. La garnison avait obtenu de se retirer avec ses armes. Comme la population, quittant la ville, défilait devant les vainqueurs, des soldats arméniens, grossiers et provocants, se jetèrent sur un groupe de jeunes femmes sarrasines, cliercliant à les entraîner. Les pères, les maris de ces infortunées, oublieux de leur situation de vaincus, se jetèrent sur ces bandits l'épée haute. Nicépliore, accouru au bruit de la rixe et fort en fureur, ordonna de massacrer ces imprudents. Les soldats byzantins ne se le firent pas dire deux fois. Hommes et femmes, tout fut égorgé ; il y eut dans cette unique affaire plus de quatre cents Arabes de tués et des femmes en quantité. C'était vraiment une guerre d'extermination. Et cependant, il faut le croire, des capitaines comme Nicéphore n'agissaient pas à la légère, pour le seul plaisir de détruire; ils devaient bien se rendre compte des diificultés inouïes que de pareilles tueries, de semblables dévastations apporteraient au repeuplement par les colons chrétiens de ces terres reconquises. En présence de si nombreux faits de ce genre, force est d'admettre que c'était une nécessité pour les Byzantins de détruire avant tout la population arabe, d'expulser à tout prix les survivants, de leur rendre tout retour impossible. Comme Nicéphore était du reste impitoyable sur le chapitre de la discipline, nous pouvons tenir pour certain, bien que les chroniqueurs n'en fassent pas mention, qu'un châtiment terrible fut également infligé par lui aux militaires arméniens, premiers auteurs de ce triste désordre.
Avec Anazarbe, plusieurs autres kastra de la Cilicie occidentale et des monts Amaiius tombèrent aux mains des impériaux et reçurent garnison byzantine. Parmi les plus puissants châteaux pris à ce moment sur les Arabes, les chroniqueurs citent surtout celui de Sis, ou Sizia, l'ancienne Flaviopolis , qui plus tard devait acquérir une grande célébrité comme résidence royale de la dynastie des princes chrétiens roupéniens de Petite-Arménie. C'était alors déjà une très redoutable clisure bâtie à l'entrée et au nord de la plaine de Cilicie, au milieu d'une contrée sauvage, sur un aride plateau incliné, au pied d'un haut et long
rocher adossé au massif du Tauriis, à quelques lieues au nord-ouest d'Anazarbe. Un petit affluent du Djeyhân baignait ses murs. Depuis, Sis fut considérablement agrandie lorsque Léon II d'Arménie, le fameux Livon de la Montagne, contemporain des croisés, y établit pour deux siècles la résidence des rois roupéniens. C'est aujourd'hui une bourgade misérable que l'on aperçoit à distance en venant de la plaine, comme un nid d'aigle sur le pic le plus élevé de l'horizon, sur le versant occidental de la vallée du Djeyhân'. Bâtie en amphithéâtre sur les pentes orientales et à la base de cette montagne rocheuse et isolée, mais qui se rattache par sa base au système de la grande chaîne du Taurus, la Sis actuelle se compose de quelques pauvres maisons disposées en terrasses étagées. Celles-ci sont dominées par le vaste monastère, longtemps siège du patriarcat arménien dissident, qui s'élève sur les ruines du fameux Tarbas, le palais royal des vieux rois ou thakavors d'Arménie, ce palais aux jardins admirables tant chantés par les historiens nationaux. Encore bien plus haut, tout au sommet de cette montagne si aride qu'elle en semble calcinée, à plus de deux heures de marche au-dessus de la ville, s'élevant sur trois pics ou plutôt sur une crête de plus de deux kilomètres de long, se dresse encore l'immense ligne de fortifications ruinées et abandonnées qui marque le vieux château de Sis-Kalessi, longtemps considéré comme imprenable, dernier refuge de la royauté arménienne expirante contre l'invasion égyptienne. Le patriarche de Sis, dont la juridiction s'étend sur les pachaliks d'Adana, de Marasch, d'Alep, de Chypre, etc., a été trop souvent réduit à payer tribut au chef turcoman de la région, dont il dépend bien plus que de l'impuissant wali turc d'Adana. Aujourd'hui le patriarche, chassé par une émeute, a émigré à Aïntab et son couvent tombe en ruine. Un pacha p^lr contre a été, je le crois, installé à Sis.
Les chroniqueurs ne font aucune mention de la prise de Tarse et de Massissa dans cette campagne. Il faut admettre que, pour une cause à nous inconnue, ces grandes cités ne furent pas alors assiégées par
1. V. Langlois, Voyage à Sis, capitale de l'Arménie au moyen âge, (Journal asiatique, 1855). Voyez aussi E.-J. Davis, op. cit.
les Byzantins, et, qui plus est, que ceux-ci ne redoutaient guère leurs garnisons puisqu'ils ne craignirent pas de s'avancer en Syrie, laissant sur leurs derrières ces puissantes forteresses aux mains de l'ennemi. Il est probable que la défaite et la mort d'Ibn-Alzayyat avaient, momentanément du moins, brisé toute résistance de ce côté.
La conquête de la Cilicie, je l'ai dit et redit, n'était dans l'esprit de Nicéphore qu'une simple préparation. Jusqu'ici on s'était contenté de battre les vassaux du Hamdanide. Maintenant il fallait aller lutter corps à corps avec ce redoutable adversaire, réduire ses meilleures provinces, emporter d'assaut sa capitale.
La saison était fort avancée. Il n'y avait pas de temps à perdre. Avant tout, il fallait se saisir des passes de l'Amanus. D'une part cette opération contribuait à assurer aux Grecs la conquête de la Cilicie, de l'autre elle devait leur rendre possible l'entrée en Syrie et la marche en avant sur Alep.
L'Amanus est cette chaîne secondaire, cet important rameau du Taurus qui, sous différents noms', borde la Cilicie à l'est et la sépare de la Syrie. « Il projette du nord au sud, dit M. Dulaurier, deux rameaux qui contournent le golfe d'Alexandrette. Le premier, le rameau occidental, dont nous avons déjà parlé, l'Ameran-Dagh d'aujourd'hui *, en se développant presque parallèlement au cours du Pyrame sur la gauche de ce fleuve, va se terminer au cap de Mégarsos (Kara Tascli Bournou) ; le second, le rameau oriental, bien plus important, suit, en se courbant légèrement, les inflexions de la côte orientale du même golfe, et se termine par une saiUie qui est le Tholos ou mont Pierius des anciens ', saillie dont les sommets dominent immédiatement la mer. »
C'est par les défilés de cette principale branche de l'Amanus qu'ont passé les conquérants du monde. C'est par eux que durant des siècles les envahisseurs sarrasins ont pénétré en Cilicie et de là dans le reste de l'Asie-Mineure ; c'est par eux que Nicéphore devait passer pour
1. Giaour-Dagh surtout, puis Djebel Hamra, Djebel Mouça, etc.