Le village d'Eren-Keuï d'aujourd'hui, d'après M. Paspati
avait le teint frais et haut en couleur, le nez aquilin, le regard plein de charme, la voix chaude, la parole facile. Son abord était aimable et doux. Il avait de la vivacité d'esprit, du courage, de l'humanité. Il confirma une novelle de Romain Lécapène punissant les puissants qui s'introduisaient dans le bien des pauvres*.
Les monnaies de Romain II, qui, elles aussi, par les détails de l'effigie, eussent pu nous donner quelques indications bien vagues sur la personne de ce prince, sont fort mal connues. On ne peut lui attribuer avec quelque certitude qu'une belle pièce de cuivre sur laquelle il figure en buste, de face, la tête ceinte du diadème, le globe crucigère et le sceptre à triple fleuron en main. Il est vêtu de la robe impériale à vastes carreaux brodés. Au revers se lit la fière légende en quatre lignes : Romanos, en Dieu, Basileus des Romains ".
Théophano, jeune et superbe créature de nature essentiellement vigoureuse, pleine de sève, avait donné quatre enfants à son impérial époux en leur si courte union, et, soit dit en passant, tant de grossesses successives doivent faire accepter avec défiance les témoignages des chroniqueurs qui accusent Théophano d'avoir mené une vie de plaisirs dès son premier mariage. Outre les deux petits Porphyrogénètes Basile et Constantin , nés en 958 et en 961, et qui devenaient les successeurs de leur père, Théophano avait eu, je l'ai dit, deux filles de Romain, la première, également appelée Théophano, future épouse d'Othon II, future impératrice d'Allemagne, née probablement entre ses deux frères, peut-être déjà en 956 et qui, chose singulière, n'est mentionnée par aucun chroniqueur grec ^ ; la seconde, Anna, qui devait épouser en 988 le féroce Vladimir, grand-prince de Russie. Cette future souveraine des Ross naquit deux jours seulement avant la mort de son père. Elle de-
1. Cé^rénus fait un éloge identique du caractère de Romain. « Mais, dit-il en terminant, ses familiers, désirant gouverner par eux-mêmes (allusion directe à l'ambition de Bringas), le voulurent adonné à toutes les folies de la jeunesse et s'attachèrent à détruire chez lui tous ces germes excellents, à en faire uniquement un paresseux et un débauché. »
2. On attribue encore à Romain II quelques petits cuivres frappés à Cherson, spécialement pour ce territoire (voyez au chapitre VI). Son effigie figure également sur quelques monnaies de son père Constantin, qui l'avait de son vivant associé au trône.
3. Le musée de Cluny possède une feuille d'ivoire sculptée à Constantinople pour être envoyée en présent à Toccasion de ce mariage (voyez au chapitre XIII). Voyez, aussi A. de Longpérier, Œuvres, t. IV, p. 183, note.
vait contribuer î\ convertir son Scauvage cpoux au cliristianisnie, mais sans parvenir à adoucir la rudesse de ses mœurs ; a prat enim, dit le clironiqueur, fornicator immensus et cntdeh's. )>
L'historien allemand Gfrœrer a dit avec raison que la mort de Romain II marqua datns l'histoire byzantine le début d'une ère de changements importants. L'amour des choses de l'esprit et la poursuite des travaux littéraires avaient caractérisé les règnes des trois premiers princes de la dynastie macédonienne, Basile P"", Léon VI, Constantin VII. Après la mort prématurée de Romain, l'héritier du dernier de ces souverains, ])Our l'instruction duquel avaient été rédigées tant de compilations
Monnaie de bronze de Romain II. Romanos, en Dieu, BasUeus des Romains.
savantes et précieuses, toute cette floraison intellectuelle s'évanouit parmi le fracas de la période troublée et guerrière qui suivit. Ce ne fut que sous la dynastie des Comnènes que le goût de l'instruction et le culte des lettres revinrent en honneur à la cour byzantine.
Puis encore, à la suite de la mort de Romain, on revit ce qu'on n'avait pas observé depuis vingt ans : plusieurs empereurs occupant à la fois le trône impérial, état de choses funeste qui devait durer plus de soixante années '.
1. Voyez, dans le Continuateur anonyme de Thiophane, éd. Eonn, p. 471 , le soin que Romain mit A soutenir et à avantager les classes nobles de son empire. En dehors des campagnes de Crète et de Syrie, nous ne savons rien ou presque rien des relations, pacifiques ou non, entretenues par l'empire bj^zantin avec ses voisins durant le court règne de ce prince. Un passage du même Continuateur dit seulement qu'en 961 on eut à repousser, du côté de la Thrace, qui fut entièrement ravagée, une invasion de Turcs , c'est-à-dire de Hongrois. Ces redoutables cavaliers, qui commençaient à se montrer de plus en plus fréquemment sur les terres de l'empire, furent chassée par le patrice Marianos ArgjTOs, catepano, c'està-dire chef suprême des forces byzantines d'Occident. Il leur reprit tout leur énorme butin et les força à regagner leurs terres d'au delà du Danube. Peu d'années auparavant, c'est-à-dire sous le règne de Constantin VII, une agression analogue avait été repoussée par Pothos Argjros, autre membre de cette même famille.
EMPKUBUB BYZANTIN-.
L'annonce du trépas du jeune Basileus n'avait pas absolument surpris Nicépliore. Dans les derniers mois de sa vie, Eomain était si malade que plusieurs fois on avait cru sa dernière heure arrivée ; puis il s'était quelque peu remis. Nicéphore avait été prévenu à diverses reprises et ces bruits, bien que prématurés, l'avaient fait réfléchir. Désireux de ne rentrer à Constantinople qu'après que la catastrophe qui se préparait fût chose accomplie, il avait probablement volontairement ralenti sa marche. Il la suspendit tout à fait lorsque la nouvelle funèbre eut été officiellement confirmée. Son premier soin fut de disperser le reste de l'armée dans ses cantonnements, pour qu'elle pût prendre du repos et se tenir prête à tout événement, et d'expédier le butin conquis avec les captifs dans les cités impériales les plus voisines.
La situation du brillant domestique des forces d'Occident ne laissait pas que d'être fort critique. Tout naturellement il se trouvait être le personnage le plus en vue dans l'empire. A la tête de ses troupes victorieuses et dévouées, il pouvait tout oser. Avec cela, son ambition était réelle, sa popularité immense. Crète et la Cilicie reconquises, Alep emportée d'assaut avaient fait de lui le favori universel et un prétendant redoutable par la terreur même que ses succès avaient inspirée au parti qui dominait en ce moment au Palais Sacré. Bringas et ses partisans avaient vite deviné en lui un rival d'influence rapidement grandi par ses victoires; aussi, dès le retour de Crète, avaient-ils obtenu de Romain qu'il l'écartât de la cour et de la capitale sous prétexte de salut pubHc. Mais cet exil déguisé n'avait fait que grandir encore l'heureux capitaine. Il avait parcouru triomphalement la CiHcie et la Syrie, brisé l'orgueil du fameux Hamdanide, depuis si longtemps l'efî'roi de toutes les populations de l'empire. Et voilà qu'au moment même ou il se couvrait ainsi d'une gloire immortelle, au moment oii il venait de presque détruire Alep, cette invincible citadelle de l'Islam, alors qu'il était à la tête de la principale armée de l'empire, l'empereur mourait à Constantinople, laissant deux fils presque au berceau et une veuve de vingt ans ! On conçoit à quel point Nicéphore se trouvait désigné pour le premier rang, à quel point aussi Bringas et ceux de ses amis qui détenaient avec lui le pouvoir devaient redouter sa venue
en un pareil moment, combien lui de son côté devait désirer ne s'aventurer plus avant qu't\ bon escient.
Des négociations secrètes étaient sans doute déjà engagées à ce moment entre lui et l'impératrice ïhéopliano. De quelle nature étaient celles-ci? C'est ce qu'il est bien difficile de dire exactement devant le silence ou les réticences des rares chroniqueurs. Certainement Théophano se savait très mal vue du premier ministre et de ses partisans ; elle n'ignorait point que dès la mort de Romain toute leur influence s'emploierait à l'éloigner de la régence et à usurper pour leur compte la totalité du pouvoir durant la minorité des petits princes. Tout naturellement la jeune impératrice, follement ambitieuse, décidée à défendre à tout prix ses droits secrètement minés, avait tourné les yeux vers le brillant capitaine qui revenait d'Orient dans tout l'éblouissement de ses grandes victoires. Sûrement aussi elle et ses familiers avaient mystérieusement tenu Nicéphore au courant des dernières phases de la maladie duBasileus. Et ces avances de Théophano avaient d'autant plus facilement réussi auprès du rude capitaine qu'ilse mêlait t\ toutes ces intrigues un côté romanesque, comme cela a été si souvent le cas dans les événements de riiistoire byzantine. Il est temps de parler quelque peu de ce côté de la question que les chroniqueurs contemporains ont volontairement laissé dans l'ombre ou n'ont que fort brièvement mentionné, alors qu'il a très probablement joué un rôle sinon capital, du moins considérable, dans toutes les péripéties de cette crise extraordinaire.
L'ambition du pouvoir, le désir ardent de prendre au Palais Sacré la place du tout-puissant Bringas, n'étaient point les seuls sentiments qui portaient à cette heure le trouble dans le cœur de Nicéphore. L'amour y était certainement pour une grande part. Le soldat victorieux aimait la belle impératrice. Ce n'était un secret pour personne à Byzance que les charmes capiteux de l'exquise souveraine avaient produit sur l'âme simple de l'austère domestique des scholes d'Orient une impression ineffaçable. La sirène couronnée qu'il devait tant adorer plus tard avait déjà trop profondément agité cette nature violente aux passions exaltées péniblement contenues sous la règle rigide d'une chasteté dévote poussée à l'excès. Plusieurs chroniqueurs avancent très
nettement que dès cette époque ce sentiment tendre existait très vivement chez Nicéphore, et si ce même sentiment n'était point partagé par Théophano, du moins il n'était point un secret pour elle; surtout elle était femme à s'en servir pour les besoins de son ardente ambition. En tout cas, l'âme de Nicépliore, dans ses méditations solitaires des veilles du camp de Tzamandos, devait être étrangement tourmentée.
Revenons à Constantinople, oii venait d'expirer le Basileus. Tout était trouble inquiet, appréhension douloureuse dans ce Palais Sacré où le trône se trouvait maintenant occupé par une jeune femme à peine accouchée de son quatrième enfant et par deux petits Porphyrogénètes âgés l'un de six ans, l'autre de trois environ. Rien aujourd'hui ne saurait donner l'idée de l'affreuse agitation qu'amenait un changement de règne à la cour de Byzance. Dans cette civilisation cruelle et froidement égoïste, ce renouvellement ne se résumait point comme aux jours où nous sommes en une pure modification de personnes, un simple changement de cabinet. Il ne s'agissait point seulement des vicissitudes toutes platoniques de deux partis, l'un tombant du pouvoir, l'autre y installant ses créatures. C'était la victoire brutale, complète, pour ceux qui étaient appelés par le nouveau souverain. Pour ceux au contraire qui avaient été les maîtres sous son prédécesseur et qu'il chassait maintenant de sa présence, c'était presque toujours la ruine, la proscription, l'exil sur quelque affreux rocher, fréquemment aussi la torture, la mort, la mutilation, ou pour le moins le couvent et toutes ses tristesses lugubres. Souvent le parti au pouvoir cherchait à se défendre, mais entraîné par la force irrésistible de cette réaction inévitable, il succombait constamment , et sa chute n'en était que plus complète et plus affreuse.
Combien tout ce drame devenait encore plus tragique dans le cas d'une minorité et d'une régence féminine! Tous les appétits se donnaient alors carrière. Toutes les cupidités se trouvaient surexcitées par l'appât d'un plus facile succès.
Rien n'était plus dangereux pour l'empire byzantin qu'une telle éventualité, car, ne l'oublions point, en outre des dangers intérieurs, il
avait constanimoiit à compter avec l'iiicessaut |><-iil . \i lirtir. Depuis
Impératrice byzantine en grand cojtame de cérémonie. Cette belle plaque d'émail, qui fait partie de la célébra et merveilleuse Pala d'oro servant aujourd'hui de retable au maltre-autcl de Saint-Marc do Venise, reprotlnit l'efllgia de La d très pieuse Angusta Irène », seconde femme do l'empereur Alexis Comnène. Cette représentation Mk donc postérieure de plus d'un siècle à l'époiue du règne de Nicéphore Pliocas, mais les modes impériales n'avaient point changi et cette imaga nous donne une idée assez exacte de ce que devait être le costume de la BasiUsM Théopbano dans les grandes cérémonies du PaLiis sous les règnes de ses deux épotLx snooessU* Romain II et Nicéphore.
des siècles déjà, pareil aune forteresse gigantesque incessamment battue de toutes parts par le flot barbare ou sarrasin, cette vieille et grande monarchie n'avait pu compter encore sur un seul jour de repos véritable. La lutte ne cessait jamais entièrement sur aucun point de cette immense frontière, et pour peu que le châtelain de cette citadelle colossale laissât choir pour une heure de son bras fatigué le glaive du commandement, aussitôt un assaut plus furieux venait à point pour lui prouver que cette meute de nations sans cesse coalisées contre lui et qui jamais ne désarmait, avait découvert le défaut de la cuirasse ; aussitôt l'existence même de l'empire devenait en péril.
Romain mourant avait désigné pour ses successeurs ses fils déjà re- |
vêtus tous deux du titre de Basileus; l'un devait régner l'espace immense de soixante-cinq années, l'autre l'espace presque aussi considéra- ]■ ble de soixante-deux. Le jeune empereur avait en outre exprimé la volonté v; que Théopliano fût régente durant leur minorité avec Bringas pour l'assister. Très au fait de la haine que ce dernier portait à Nicéphore, il . avait pris soin d'ordonner qu'on ii'enlevât sous aucun prétexte au brave ^ domestique d'Anatolie le commandement en chef des troupes d'Asie. '^ Mais il semblait peu probable que le premier ministre et ses partisans se prêtassent à exécuter cette volonté dernière, qui ne tendait à rien ^ moins qu'à les mettre, pieds et poings liés, entre les mains d'un puis- | sant adversaire auquel ils n'avaient pas épargné les provocations. ■
Telle était la situation au mois de mars 963, au lendemain de la mort de Romain, situation des plus critiques, je le répète, car un empire absolu comme l'était l'empire grec, entièrement environné d'ennemis puissants et acharnés, ne pouvait supporter sans préjudice grave un seul jour d'hésitation dans son gouvernement. Le parti du premier ministre, un moment accablé par la mort du Basileus, chercha aussitôt à s'organiser. Le patriarche Polyeucte, honnête mais borné, d'accord avec le Sénat, proclama dès le lendemain, selon la volonté de l'empereur défunt, la régence de l'impératrice mère. En réalité, le parakimomène Bringas conservait la direction absolue du pouvoir. Plus que jamais ses créatures se partagèrent les charges. Michel, recteur, magistros et logothètede la course publique, et Syméon, patrice et proto-
sicritis, futur rédacteur de diverses novelles de Nicéphore Phocas, sout désignés par les chroniqueurs comme ayant été les collaborateurs principaux de l'eunuque pour cette période,
Théophano, qui avait probablement eu à souffrir de la despotique volonté de Bringas, lui portait une grande haine.
Plus que jamais, maintenant qu'elle était régente de droit, elle supportait impatiemment sa domination. A peine relevée de ses couches, elle songea à lutter, se rendant du reste bien compte qu'elle ne pourrait supporter le poids du pouvoir sans l'appui de quelque viril associé.
Tout naturellement, étant donnés les antécédents que j'ai signalés plus haut, le parti auquel elle se rangea fut d'appeler Nicéphore en secret, n'ignorant point quel empire absolu elle exercerait sur lui et quel instrument puissant il serait en sa main '.
1. Cet appel fut, je le répète, très probablement tenu secret. Cédrénus dit expressément que Théophano manda Nicéphore au Palais Sacré et qu'elle le fit contre la volonté de Bringas. U Anonyme dtt Vatican (Julius Polydeucès ?), par contre, dit qu'elle le fit d'accord avec l'eunuque, mais ceci est peu probable, à moins que Bringas ne désirât attirer à Cons-
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Je suis forcé de faire de tous ces faits un récit fort bref Les historiens contemporains leur consacrent quelques lignes à peine et, en pareille matière, il est interdit de procéder par suppositions.
Nicéphore était demeuré campé à Tzamandos, en proie à toutes les » affres de l'indécision. Bien que déjà intérieurement résolu à c( faire du nouveau, » suivant la curieuse expression de Léon Diacre, c'est-à-dire à culbuter l'ordre de choses établi et à faire un prononciamento à son profit, il hésitait à marcher sur la capitale. Il n'avait que peu de troupes avec lui, ayant dû licencier, probablement faute d'argent ou à cause de leur trop complet épuisement, une grande partie de ses forces. Il ignorait quelle réception lui serait faite par le nouveau gouvernement. Surtout il se défiait horriblement de Bringas. Une unique idée le soutenait : il se rendait bien compte que seul il était en état de tenir tête à tous les ennemis de l'empire et qu'il faudrait bien qu'on en vînt à lui comme ressource suprême. Il était dans ces dispositions fort troublées lorsque arriva le message secret de l'impératrice régente, le mandant au Palais. Il accueillit avec empressement cette ouverture et, remettant à plus tard, faute de troupes, ses projets de révolution violente, se hâta d'accourir à l'appel de son idole.
Nicéphore dut arriver à Constantinople dans la première quinzaine d'avril. Il faisait acte de courage, presque de témérité, en se rendant ainsi seul dans cette ville où Bringas son ennemi était encore tout-puissant. Le peuple de l'immense capitale lui fit^ comme on devait s'y attendre, un accueil enthousiaste. Au Palais, où régnait la crainte de Bringas, la réception fut peut-être plus contenue.
En venant ainsi à Byzance sur l'appel de Théophano et en différant de s'emparer du pouvoir par la force, le domestique d'AnatoHe avait un double motif avoué : se faire accorder les honneurs du triomphe, qui lui étaient dus pour ses victoires de Cilicie et de Syrie, triomphe qui rehausserait encore son prestige aux yeux de la foule, et se faire confir-
tantinople son rival d'influence pour le perdre plus sûrement. Cet Anonyme du Vatican est en général favorable à Bringas, le grand adversaire de Nicéphore. Hase en a même conclu que ce manuscrit n'a dû venir au jour qu'après la mort de ce dernier, sous le règne de Jean Tzimiscès, ou plus tard encore.
AU DIXIÈME SIÈCLE. 2G5
mer par les jeunes Basileis dans le commandement de l'armée d Asie. Aussitôt apr6s il était bien résolu i\ se mettre t\ la tête des troupes et à jouer le tout pour le tout de manière à en finir avec Bringas. L'eunuque, de son côté, fit des efforts désespérés pour combattre ces projets qu'il devinait bien. D'abord, dès qu'il en eut été avisé, il chercha par tous les moyens à empêcher la venue de Nicéphore. Battu sur ce point, il s'efforça de contrecarrer au Palais tous les plans de cet homme qu'il haïssait de toute son âme. S'il ne réussit pas à détruire, mais seulement à neutraliser pour un temps cette influence nouvelle pour lui si redoutable, il faut lui rendre cette justice qu'il mit du moins une admirable énergie à mettre tout en œuvre pour cela. Il y voyait, du reste, fort clair et, se doutant bien que Nicéphore nourrissait les ambitions les plus hautes, il comprit que le succès des espérances du brillant stratigos serait le signal de la ruine immédiate pour lui et pour son parti. Il se jeta donc dans la mêlée avec passion. Nicéphore accepta la lutte. Celleci fut courte mais violente, marquée par les retours les plus imprévus. Bringas alla droit au but. Dès la nouvelle de l'arrivée imminente de Nicéphore, il avait dénoncé vivement en plein conseil de la régence les projets ambitieux qu'on prêtait au domestique, et très simplement, très carrément, ainsi que cela se pratiquait toujours à Byzance, il avait proposé de faire crever les yeux au général heureux qui, selon lui, avait pris dans l'empire une position trop en vue et était devenu un danger public depuis qu'il avait acquis à la fois tant de gloire dans ses deux dernières campagnes et tant de richesses dans les sacs de Chandax, d'Alep et des autres forteresses ciliciennes et syriennes. Cette proposition radicale fut repoussée. On redoutait au Palais Sacré la première fureur du peuple qui attendait anxieusement l'arrivée de son idole, impatient de l'acclamer, surtout d'assister au spectacle tant aimé d'un nouveau triomphe. Bringas, battu sur ce premier chef, voulut du moins empêcher ce triomphe. Ce fut encore peine perdue. A peine le domestique victorieux fut-il débarqué dans la capitale, apportant avec lui les principaux trophées conquis, que les honneurs de cette entrée solennelle lui furent accordés en récompense de ses merveilleux succès sur le Hamdaiiide maudit. Cette pompe extraordinaire fut célébrée en pré-
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sence d'un concours inouï de populations accourues de l'immense banlieue de la capitale et de tous les thèmes voisins. Elle dépassa de beaucoup encore, paraît-il, en splendeur et en enthousiasme, l'ovation précédente de 961. Sénat, noblesse et peuple rivalisèrent d'acclamations sur le passage du triomphateur. C'est que Nicéphore, depuis un an, avait encore grandi de toutes ses victoires d'Asie, de la Cilicie à demi reconquise, de l'orgueil de Chamdas châtié, enfin de la mort même de Romain. Le trône paraissait presque vide et cette place déserte semblait attendre l'heureux soldat. Celui-ci dut éprouver une joie poignante à défiler ainsi au Cirque, accueilli comme le tout-puissant arbitre des destinées de l'empire, sous les yeux de son adorable souveraine, invisible derrière les grillages de la tribune de Sainte-Marie Chalcopratienne, si tant est qu'elle fût assez remise pour pouvoir assister à cet incomparable spectacle.
Parmi les trésors de toutes sortes qui défilèrent dans cette journée unique sous les yeux des Byzantins éblouis, prémices des villes syriennes pillées par les guerriers du Christ, la plus précieuse peut-être aux yeux de cette foule dévote fut un amas de fragments de la tunique (à Byzance on disait de Xliimation) de saint Jean-Baptiste, fragments inestimables que l'armée victorieuse avait retrouvés à Alep \ Ainsi chaque chef vainqueur rentrant dans la sainte capitale gardée de Dieu, depuis Héraclius apportant la Vraie Croix au retour de Jérusalem, aimait à enrichir les églises de sa cité chérie de quelque pieux dépôt, de quelque relique adorable, insigne entre toutes, arrachée aux infidèles au prix d'un sang précieux, et cette relique nouvelle venait grossir la liste sans cesse accrue de ces trophées dont l'ensemble formait l'invincible palladium de la ville chrétienne. Les lambeaux du vêtement du Précurseur rapportés de l'antique Béroé de Syrie par Nicéphore, furent dans la suite transportés à l'abbaye de Corbie par le chevalier Robert de Clari, après la prise de Constantinople par les croisés latins de 1204 -.
Les événements allaient se précipitant. Aussitôt après le triomphe,
1. On conservait également à Alep un fragment du chef du Précurseur, mais il ne paraît pas que cette relique soit tombée aux mains des Grecs. Voy. Leonhardt, op. cit., note 8, p. 25.