Riant, Exuviœ sacrœ Constantinojwlîtcniœ, t. II, p
Nmi'ii'iic .i\aiii i.iit remise ofticiellc au inj.^cr iiujnrial de lor et de l'argent coiniuis sur les Sarrasins, gêné probablement par l'accueil tri*» entliousiaste de la foule et les bravos des soldats qui lui faisaient cortège chaque fois qu'il paraissait en public, voulant aussi m<!kiiter s/'rieusemeiit sur sa situation fort critique, alla s'enfermer au fond de sa demeure particulière. 11 n'en sortit plus, esp(^*rant d('\sarmer pour (juelque temps par cette éclipse momentanée les inquiétudes du premier ministre. Mais plus la popularité de Nicéphore grandissait, plus Ikingas s'in- (juiétait de sa présence dans la capitale. Même, s'il faut en croire certaines sources d'ailleurs suspectes, un nouvel élément de crainte et de haine était venu redoubler l'agitation de l'eunuque et de ses partisans. Bringas aurait découvert seulement à ce moment qu'une liaison, qu'il avait ignorée jusque-lA, existait entre Nicéphore et la jeune im[)ératrice. En récapitulant les dates et les circonstances, il semble, je l'ai dit, peu vraisemblable que cette liaison ait été dès cette époque une réalité. Il est plus probable que la Basilissa eut simplement avec Nicéphore, déjà aussi épris qu'ambitieux, des conférences secrètes qui furent découvertes, ou que le domestique ne sut pas cacher les sentiments que lui inspirait sa belle souveraine. En tout cas, Bringas, sentant plus que jamais le terrain lui manquer sous les pieds, résolut d'en finir pendant qu'il en était temps encore et en revint à son premier projet de faire crever les yeux à Nicéphore pour cause de danger public '. Après cela on l'exilerait, et tout serait dit.
Nicéphore, mandé au Palais, se garda d'y venir, se doutant bien du sort qui l'y attendait. Sans hésiter, il courut à Sainte-Sophie, asile in-
1 . Cédrénus et Zonaras font à cette occasion un récit bizarre, auquel il est diflScile d'ajouter fol & moins d'admettre que Bringas se soit vraiment laissé bien facilement dHi)er. Celui-ci, au dire de ces chroniqueurs, aurait reçu la visite de Nicéphore revêtu, sous ses habillements de ville, du cilice monacal, et ce dernier aurait si bien joué la comédie, si bien affirmé sous serment au premier ministre qu'il était dégoûté de toute ambition mondaine et ne songeait qu'à se retirer dans un cloître, qu'il avait fini par persuader entièrement son interlocuteur. S'il remettait de quelque peu l'accomplissement de ce pieux désir, c'était uniquement, disait-il, par amour pour les jeunes Basileis. L'eunuque, complètement joué, croyant s'être trompé sur les intentions de Nicéphore, se serait jeté aux genoux de celuici, invoquant son pardon pour avoir douté de lui. La seule chose qui semble certaine, et cela ressort du récit plus vraisemblable de Léon Diacre, que j'ai généralement suivi, c'est que Nicéphore réussit positivement à endormir pendant quelque temps la-défiance du premier ministre, en le berçant d'a(*?urances trompeuses jusqu'à ce qu'il fût trop tard pour qu'on pût se défaire de lui. Voyez cependant plu» loin, au chapitre VI, les curieux témoignages qui prouvent que Nicéphore eut réellement à plusieurs reprises l'intention de se retirer définitivement dans la vie religieuse.
violable. C'était là le premier refuge où se jetaient les grandes victimes des incessantes révolutions de palais à Byzance. La liste serait longue des hauts personnages, Basileis et Basilissse, généraux et ministres, qui, durant des siècles, trouvèrent quelques heures de répit dans ce temple vénérable, retraite le plus souvent respectée. Beaucoup en sortirent pour marcher au supplice; mais pour quelques-uns, et Nicéphore fut du nombre, cette retraite momentanée fut comme le point de départ d'une fortune nouvelle.
La fuite de Nicéphore, le favori populaire, ne pouvait passer inaperçue. Une immense agitation s'empara de la cité. Les abords de la Grande Église furent soudain envahis par une foule irritée. Le patriarche Polyeucte, mandé par le domestique, accourut à son appel. Ce prélat vénérable, d'une dévotion étroite, mais de grande vertu, d'une austérité admirable, uniquement occupé de faire le bien , sachant s'exprimer avec une grande liberté en face des puissants, s'était, avec tout son clergé, montré, dès le début, le partisan de Nicéphore qui, par son vif étalage de piété, avait depuis longtemps gagné le cœur des prêtres. Tous voyaient en lui le plus ferme soutien à souhaiter pour les débuts si périlleux du gouvernement nouveau. Nicéphore, connaissant la grande et légitime influence du patriarche, se plaignit vivement à lui des défiances, des embûches du premier ministre ; il implora sa protection, rappelant avec amertume ses brillants services envers l'État, parlant de son désintéressement, du grand besoin de repos qu'il éprouvait, n'aspirant, disait-il, qu'à jouir en paix de son siège au sénat, de ses loisirs si chèrement acquis, demandant seulement que sa vie et sa liberté fussent pleinement assurées.
Polyeucte, enflammé par ces paroles, dupe ou allié de l'astucieux domestique, allié plutôt, car le vieillard austère préférait la nature rude de Nicéphore à celle plus corrompue du premier ministre, Polyeucte, dis-je, accueillit avec une faveur marquée les ouvertures qui lui étaient faites. Depuis longtemps il supportait avec impatience d'être constamment et entièrement tenu à l'écart par Bringas, contre l'omnipotence duquel il n'avait cessé de protester et de lutter dès le règne du Basileus défunt. Puis surtout il croyait voir dans Phocas le
'!!i^1llfell!(!\l"iif\H^'
moyen de combattre l'influence détestable de Tliéophano qu'il comptait ainsi reléguer au second plan.
Couvrant Nicépliore de sa personne vénérée, malgré les menaces furieuses des partisans de l'eunuque, il le fit sortir de la Grande Eglise et, le conduisant au Palais à travers la place de l'Augustéon, réussit à faire d'urgence convoquer le sénat par la régente. L'ardent prélat se montrait par trop zélé. Nicépbore, plus avisé, comprenant qu'il fallait faire la part des circonstances et que le parti de Bringas était encore trop puissant, s'attacha à le calmer. N'ayant aucune troupe sous la main, voulant avant tout se tirer de la souricière où il s'était quelque peu imprudemment jeté, il n'avait qu'une idée, rejoindre à tout prix l'armée d'Asie, son armée dévouée, qui le suivrait partout et le rendrait facilement maître delà situation. Il fit donc la leçon à Polyeucte. Celuici parla aux sénateurs avec sa sincérité et sa fougue habituelles, leur dénonçant la criante injustice des procédés de Bringas à l'égard du capitaine qui, par deux fois, avait presque sauvé l'empire. Il leur montra le danger inouï de ce pouvoir mis aux mains d'une faible femme et de deux enfants, en face de cette nuée de barbares toujours prêts à franchir la frontière. Un seul homme pouvait triompher de tant de difficultés, c'était le général invincible, toujours heureux, qui avait défait le terrible Chambdas, le chef populaire, idole des soldats. Il fallait le replacer au plus tôt à la tête des troupes d'Asie, lui conférer à nouveau le commandement suprême que le Basileus Romain mourant avait défendu de lui enlever jamais, en un mot, lui donner des pouvoirs illimités \
Bref, Polyeucte fut éloquent parce qu'il était dans le vrai. Nicépliore était l'homme nécessaire, et le patriarche, le présentant comme l'unique sauveur possible de l'Etat en ces circonstances critiques, convainquit facilement le sénat, corps toujours prompt à s'inquiéter. On applaudit aux paroles du vieillard. En vain Bringas s'efiforçg, de s'opposer à ce courant qui plus que jamais entraînait vers Nicéphore toutes les sympathies. Il dut par prudence céder, la rage au cœur, à cet élan universel et donna même sa voix à son ennemi. Auparavant Nicéphore s'était,
1 . Voici les termes mêmes de Léon Diacre pour exprimer cette idée : àveiTteïv aÙTOxpâxosa (jTpaTriyôv.
Ai: I.IXIÈME SIÈCLE.
il est vrai, ciigagô par ccrit, sous les plus terribles serments, à ne jamais rien entreprendre contre les droits imprescriptililes des jeunes Basileis. De son côté, le sénat jura de ne rien faire sans consulter le domestique d'Anatolie, de ne procéder à aucune j)roinotion, i\ aucune
Croix byzantine sculptée sur une église d'Athènes.
révocation, à aucun acte de gouvernement sans l'avoir préalablement informé. On voit quelle situation extraordinaire et tout exceptionnelle se trouvait être dès cette heure faite à l'heureux capitaine. Il se voyait du coup devenir l'épée et le premier soutien officiel des nouveaux Basileis.
J'esquisse à grands traits cette lutte d'influences si fertile en pt'rijK'ties et qui cependant dura quelques jours i\ peine, puisque dès le corn-
mencement de mai, tout de suite après les fêtes de Pâques, nous voyons Nicéphore, réintégré dans son connnandement, quitter la capitale pour aller se mettre à la tête des troupes d'Asie. Ce ne fut point certainement sans avoir eu avec la régente de nouvelles conférences secrètes. Le mot d'ordre au Palais Sacré et parmi ses partisans fut de dire qu'aussitôt après avoir réorganisé l'armée d'Orient dispersée dans ses cantonnements, il allait entreprendre une campagne nouvelle contre Cliambdas qui, déjà, relevant la tête, se montrait un peu partout sur la frontière. En réalité, il s'agissait de bien autre chose '.
Malgré tous les efforts de Bringas, l'impératrice, la cour et le sénat venaient de se donner un maître. Chacun à Constantinople le comprit aussitôt et la plupart, redoutant avec raison l'anarchie d'une longue régence féminine, s'en montrèrent transportés de joie. Le rôle de Théophano est certes très obscur dans toute cette intrigue. Nous n'avons aucun détail. Les chroniqueurs byzantins contemporains ne soufflent mot. Il est toutefois très vraisemblable que la Basilissa eut une action cachée mais très décisive dans ces événements. En tout cas, si ce fut son influence qui décida de la suprématie si complète accordée à Nicéphore, on ne saurait que la louer pour cela. En agissant de la sorte, elle se montra régente patriote et éclairée. .
Les débuts de tout règne .nouveau étaient à Byzance entourés de trop de périls pour qu'en ces temps de poHtique froidement cruelle on ne supprimât pas impitoyablement le moindre élément d'inquiétude ou d'opposition. C'est à une raison de cet ordre qu'il faut attribuer la mort violente d'un malheureux personnage de sang impérial, événement tragique dont la nouvelle vint à ce moment épouvanter le Palais et la Ville. J'ai raconté ailleurs ' comment dans l'hiver de 944 à 945, après avoir détrôné leur père le Basileus Romain Lécapène, les deux fils de
1. Dans tout ce récit, j'ai presque constamment suivi Léon Diacre, témoin oculaire de ces événements. Ni Cédrénus ni Zonaras ne mentionnent les embûches de Bringas, mais seulement ses craintes et ses soupçons bien naturels à Uendroit de Nicéphore. Suivant eux, il semblerait vraiment que le premier ministre n'ait guère été qu'un naïf qui se serait laissé complètement duper par son très rusé adversaire.