‹ Un empereur byzantin au dixième siècle, Nicéphore PhocasChapitre 98 sur 237 · Kn i;rec : 'i/.rui · texte numérisé non relu

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Al DIXIEME SIECLE. 365

que, SOUS Charlemagne, les commandants des marches d'Espagne, de Carinthie, de Saxe. Tels étaient au dixième siècle les stratif^oi de Clialdée, de Mésopotamie, de Lykandos, de Séleucie, de Colonée, de Cappadoce. Sur ces sortes de confins militaires vivaient des siratiotes, successeurs des milites Umitanei de l'empire romain. Ils tenaient du souverain de Constantinople, sous l'obligation de le servir, des espèces de fiefs militaires qui, comme ceux d'Occident, se transmettaient de mule en mille et qui ne tombaient entre les mains d'une fille qu'à la condition que celle-ci, en se mariant, présenterait un guerrier capable de desservir le fief. Les stratiotes ou soldats, que certains textes appellent aussi des cavaliers (caballarioi), subdivisés en escadrons et en handes, formaient donc sous les ordres du stratigos une mai)i<'To do milice féodale...

(( En face des marches byzantines de Cappadoce ou de Mésopotamie , le monde musulman avait les siennes. Les émirs des cités sarrasines limitrophes, retenant sous leurs étendards un certain nombre de guerriers arméniens ou arabes, protégeaient les frontières du Khalifat. Les bords de FEupbrate se hérissaient de clisures byzantines et de forteresses sarrasines comme les bords du Rhin et du Danube se couvraient à la même époque de donjons féodaux. Des rivages du Pont- Euxin aux déserts de Syrie s'étendait une double série de postes ennemis. Partout des tours, des créneaux, des ponts-levis ; partout des guerriers bardés de fer, des bandes de stratiotes conduits à la bataille par des stratigoi ou des émirs. Les margraves byzantins, comme ceux des Allemagnes, ne se piquaient pas d une obéissance aveugle aux ordres de leur souverain. Si le gouvernement central faiblissait, ils ne prenaient plus conseil que d'eux-mêmes. Les émirs, de leur côté, profitant de la décadence du Khalifat, vivaient en princes indépendants, contractaient des alliances à leur fantaisie. Les subordonnés imitaient l'indocilité de leurs chefs. Dans le désordre universel, des aventuriers chrétiens ou musulmans avaient trouvé moyen de se créer entre les deux partis de petites principautés. Des bandes de bannis et de brigands s'étaient formées, semblables à ces malandrins qui surprenaient quelque château de la Souabe ou de la Franconie et s'y cantonnaient pour inquiéter

le pays. Toute l'Asie antérieure retentissait du bruit des armes, du renom des exploits individuels. On s'y sentait fort loiR de Byzance. On se serait cru non pas dans une province d'une monarchie policée, mais dans l'anarcliie féodale de l'Occident.

« Ce milieu héroïque des thèmes anatoliques n'était pas moins propre que la France des premiers Capétiens à enfanter la poésie guerrière. C'est là, en eflet, qu'est née l'épopée de Basile Digénis Akritas. Le nom même du héros résume bien, nous l'avons vu, cette civihsation étrange des marches helléniques qu'il est chargé de personnifier. Du cycle épique qui se forme autour de lui il ne nous reste que des fragments. Les uns sont des tragoudia ou cantilènes isolées ; les autres ont pris place dans le grand poème de trois mille vers publié par MM. Legrand et Sathas. Celui-ci, divisé en réaHté en deux parties consacrées, la première aux amours du père et de la mère du héros, la seconde à ses exploits et à ses amours mêmes, est formé de dix livres, dont quelques-uns manquent malheureusement presque en totalité, ou seulement en partie dans le manuscrit original. ))

On lira avec un singulier intérêt cette épopée, récit populaire, brillant, chevaleresque, infiniment amoureux, animé de tous ces exploits où scintille certainement le reflet proche encore des grands coups d'épée échangés entre les Phocas, les Chambdas et tous les fiers héros, leurs compagnons d'armes. On y retrouvera bien des détails piquants sur cette vie agitée de la frontière, sur l'existence de ces akrites audacieux et de leurs chefs, véritables gardiens tutélaires des bornes byzantines, sur leurs éternels ennemis, les Sarrasins de CiHcie et de Syrie, ou leurs autres adversaires jurés, les terribles apélates, ramassis de bannis, à! outlaws, de déserteurs qui hantaient les montagnes et les cavernes de l'Anatolie, du Taurus surtout, ne reconnaissant ni l'empereur ni le Khalife, infestant le pays pour leur propre compte. Quand les akrites ne combattaient pas les maraudeurs d'Ismaël, ils donnaient la chasse aux bandits apélates.

MM. Legrand et Sathas ont clairement démontré que ce Digénis, dont les exploits furent si fameux que le souvenir en a survécu non seulement dans ce grand poème, mais dans un cycle complet d'autres

chansons akritiques, cantil6nes, poésies, légendes ou traditions |)opulaires grecques et même étrangères, s'appelait d'un nom tout autre, celui-là n'ayant été (]u'un sobriquet. Le « gardien des frontières » se nommait en réalité Panthérios, et, cette identification une fois faite, il devient assez facile de reconstituer son histoire vraie. Les chroniqueurs nous apprennent en effet que ce valeureux fils (ruiic Ducas et (ritn émir

Martyre d'une sainte. Miniature du Mtnologion de la bibliothèque du Vatican, un des plus beaux maniiscriU hyzantins du x« siècle. Les deux guerriers de gauche portent «les costumes de soldats byzantin-. I.;i cotte démailles est de type oriental très particulier, formée de petites plaques métalliques quadrangulai < hacuno d'un

bouton central.

devenu renégat par amour, fut élevé par son parent Romain Lécapène au poste si important de domestique des scholes d'Orient. C'est lui qui en 941 contribua efficacement à la déroute des quarante mille Russes venus pour assiéger Constantinople ; c'est lui encore, très probablement, qui en 944 fit le siège d'Édesse et obligea l'émir de cette ville à livrer aux Grecs la plus fameuse des images miraculeuses du Sauveur. Cependant, à la chute de Romain Lécapène, le premier acte de Constantin Porphyrogénète, l'empereur légitime, fut de signer sa destitution, parce qu'il ne pouvait lui pardonner d'être le neveu favon de

ce Constantin Ducas qui avait voulu lui enlever sa couronne. Le rancunier souverain fit même faire le silence presque absolu autour du ]i(5ros par ses écrivains officiels, et de là est venu que l'histoire a si peu parlé de cet illustre champion des armées orthodoxes. Sans un passage de la chronique russe de Nestor et quelques mots de Psellus, nous ne connaîtrions peut-être pas son nom véritable. Sa disgrâce ne fut pourtant pas éternelle, car c'est certainement sous le règne de ce même Constantin qu'il a surtout exercé ses fonctions d'akrite en chef ou de gardien des frontières. On ne peut affirmer positivement qu'il vivait encore à l'époque de Nicéphore, et les relations amicales que le poète byzantin établit entre lui et cet empereur pourraient à la rigueur avoir été inventées de tous points; cependant il semble bien probable, je l'ai dit déjà, que Panthérios fut confirmé par Nicéphore dans sa charge de stratigos en chef des thèmes akritiques et comblé par lui des plus riches présents, en récompense de sa fidélité et de son dévouement à l'empire *,

Si j'ai tant insisté sur un document qui nous raconte les exploits devenus légendaires d'un homme dont la vie, dans sa période active, appartient à une époque quelque peu antérieure à celle qui fait le sujet de ce livre, c'est qu'on y retrouve, je le répète, les plus importants comme les plus inédits renseignements sur la lutte incessante de la frontière entre Byzantins et Sarrasins, lutte dont le caractère s'est maintenu le même durant le dixième siècle tout entier.

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