CHAPITRE PREMIER
Singularité du rôle historique de Victor-Emmanuel. — Ce qui a fait la fortune delà maison de Savoie. — L’exemple de Charles- Albert semblait peu fait pour encourager son fils. — Comment Victor-Emmanuel a compris le rôle du Piémont. — De quelle façon- les dynasties rivales ont préparé l’hégémonie piémontaise. — L’unité italienne s’est moralement faite de 1849 à 1859.
Eu me rendant en Italie au mois de décembre 1877, je pensais assister aux funérailles d’un pajïe et à la réunion d’un conclave. Un almanach romain annonçait pour janvier 1878 un grand catafalque dans Rome : l’horoscope s’est vérifié, mais pour un autre sans doute que celui qu’il dési-, gnait. Avant de descendre sur le Vatican, audessus duquel elle planait depuis des mois, la mort s’est soudainement abattue sur le Quirinal. Le robuste souverain qui se préoccupait déjà d’assurer la liberté du conclave a disparu de la scène avant le vieux pape dont les jours étaient manifestement comptés. Du lit qu’il ne devait plus quitter, Pie IX a entendu le canon du château Saint-Ange annoncer à ses anciens sujets les funérailles de son successeur temporel. L’histoire a parfois de ces coïnci-
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dences aussi dramatiques que les coups de théâtre du plus hardi des poëtes. Il y avait quelque chose d’émouvant et de pathétique dans ce rapprochement de deux cercueils si divers et l’un et l’autre entourés d’hommag^es passionnés, dans ces cérémonies rivales du Panthéon d’Agrippa et de Saint-Pierre du Vatican, dans cette clôture simultanée de deux règnes contemporains et comme parallèles à travers tous leurs contrastes.
Ces deux existences, terminées à quelques jours d’intervalle, peuvent, par leurs vicissitudes et la diversité même de leur fortune, résumer les grandes luttes politiques ou religieuses de notre époque et les conflits intérieurs de notre civilisation. En ces deux antagonistes involontaires, dans le dernier pape-roi et le premier roi d’Italie, sepersonniliaient dignement deux esprits dont la lutte menace de troubler longtemps encore l’Europe et le monde. Pie IX et Victor-Emmanuel ne sont pas seulement de grandes figures de notre histoire contemporaine, ils ont été l’un et l’autre associés à des événements, à des révolutions d’une importance décisive pour l’Europe et pour l’histoire même de l’humanité. Ce sont ces révolutions à peine achevées dont nous voudrions étudier le sens et la portée dans l’œuvre et dans la vie des deux grands morts. Nous commencerons par celui qui lo premier est descendu au tombeau.
La fin inopinée du premier roi d’Italie a terminé une carrière peut-être unique, peut-être sans ana- -logTie dans l’histoire. On a parfois comparé l’heu-
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reux Piémontais à notre Béarnais, à Henri ]Y; d’autres ont prononcé le nom de Guillaume d’Orange, d’autres celui de Léopold roi des Belges. Tous les parallèles de ce genre peuvent porter sur les caractères ou les aptitudes, non sur les situations et les destinées. S’il y a eu trop souvent des l^euples dans l’état de servitude ou de morcellement où Victor-Emmanuel a trouvé l’Italie, il ne s’était pas encore rencontré de prince pour les en tirer.
Victor-Emmanuel a été ce qu’il y a de plus rare au monde^ ce qui ne se voit d’ordinaire qu’aux âges héroïques : un fondateur d’Etat. C’était un roi qui avait fait son royaume, ou mieux un roi qui avait fait une nation. En lui s’étaient incarnées les espérances séculaires de tout un peuple ; par lui se sont réalisés les rêves les plus audacieux des poètes et l’utopie la plus invraisemblable des penseurs de l’Italie. Quand on mesure la distance du modeste berceau de Turin aux somptueuses funérailles du Panthéon d’Agrippa, on comprend toutes les hyperboles, tous les hymnes dont les cent villes de la péninsule ont retenti en l’honneur du fils de Charles- Albert, Pour les Italiens, Victor- Emmanuel a été le libérateur vainement attendu depuis des siècles^ une sorte de rédempteur qui les a rachetés de l’humiliation et de la servitude. On a pu croire à l’étranger qu’aux yeux de ses nouveaux sujets l’ancien roi de Piémont était effacé par tel ou tel de ses collaborateurs, par Cavour aux yeux des uns, aux yeux des autres
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par Garibaldi. Il n’en était rien; pour rensemble de la nation, Victor-Emmanuel est toujours resté la vivante personnification de l’Italie nouvelle. A ce titre, aucun homme, même parmi les plus grands, n’a tenu dans aucun pays une aussi large place, aucune mort ne pouvait laisser un pareil vide.
Le fondateur de l’unité italienne n’était point ce qu’on appelle un grand homme, et il a montré qu’on peut sans cela faire de grandes choses. Sans rien avoir d’extraordinaire dans l’esprit, le dernier roi du Piémont a su rester toujours à la hauteur de la tâche qui lui était dévolue, à la hauteur des événements qui se sont accomplis sous son règne et en son nom. Pour peu que Ton réfléchisse à l’inattendu, au merveilleux des destinées qui l’ont successivement porté de Turin à Milan, à Florence, à Naples, à Palerme, à Venise^ à Home, ce n’est point là un mince mérite. Victor- Emmanuel avait reçu des circonstances un des rôles les plus complexes, les plus difficiles, que l’histoire ait jamais confiés à un homme et surtout à un roi ; il l’a joué avec une conviction, avec un entrain et une bonne humeur qui en ont assuré le succès. Ce qui fera l’intérêt singulier de ce règne de moins de trente ans, c’est que les prodigieux résultats n’en ont été dus ni à un génie exceptiqunel ni à des armées irrésistibles, encore moins à l’aveugle caprice du sort. L’Italie a dû son incroyable fortune à des qualités plus humbles, plus modestes, plus à la portée de tous, et par là même plus
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dignes d’étude et d’admiration; l’italiè de Victor- Emmanuel a dû sa renaissance nationale à la persévérance, à la patience, au bon sens, à l'esprit de suite, en un mot au caractère et à la politique. Par là rhistoire contemporaine de la péninsule donne aux homnâes d’Etat une haute leçon et aux peuples injustement malheureux un encourageant exemple. Une grande œuvre menée à bonne fin avec de petits moyens, par des mains semblables à celles de tous, c’estlà, pour les nations comme pour les individus, le spectacle le plus sain et le plus fortifiant.
Jamais peut-être le point de départ n’a été aussi loin du but atteint. Tout semblait d’abord contre Victor-Emmanuel et contre l’Italie. Rien n’annonçait les prochaines merveilles de ce règne ; le pro phète qui les eût prédites n’eût pu obtenir créance des patriotes les plus enthousiastes. Les ressources matérielles faisaient défaut ou étaient hors de proportion avec la tâche à remplir. La force morale, d’ordinaire la principale force d’un petit Etat, ne paraissait guère plus à la portée du Piémont et de Victor-Emmanuel. Sans appui en Europe, le faible royaume de Sardaigne était sans prestige en Italie. A la maison de Savoie manquait jusqu’au levier habituel de toutes les révolutions, la confiance populaire.
Loin d’être en naissant l’objet prédestiné des espérances nationales, le futur unificateur de l’Italie fut pendant une partie de sa jeunesse l’objet des défiances' italiennes. Sa mère, princesse de
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Toscane, était une archiduchesse d’Autriche ; son père, Charles-Albert, était traité de renégat par les patriotes, depuis que, pour se faire pardonner d’anciennes relations avec les cm^bonari et les libéraux italiens, il avait pris part à l’expédition du duc dWngoulème contre les libéraux espagnols. C’était le temps où les poètes les plus populaires de l’Italie ^ stigmatisaient dans des strophes brûlantes le héros du Trocadéro. Une fois roi de Piémont, Charles- Albert avait suivi une politique trop hésitante pour reconquérir la confiance naguère perdue par le duc de Carignan. Le prince royal ne semblait guère promettre plus que son père; en 1842, il épousait lui aussi une archiduchesse d’Autriche, la propre fille du vice-roi de Milan. Les noces de Yictor-Emmanuel amenaient au palais de Turin les blancs uniformes autrichiens, et le mariage du futur libérateur de Milan et de Venise était regardé comme un gage de servitude, comme un anneau de plus à la lourde chaîne qui rivait ITtalie aux Habsbourg.
On approchait déjà de 1848; l’Italie était en fermentation, et ce n’était point encore vers la maison de Savoie que se dirigeaient les regards des patriotes; c’était vers Rome, vers le nouveau pape, vers Pie IX dont, à la suite des néo-guelfes, toute la péninsule ^attendait le signal de l’émancipation. Charles- Albert, cédant à sa générosité naturelle et à l’entraînement national, se décidait enfin à frayer