Giusli et Berchet
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à son fils la route sur laquelle il devait tomber luimême. Le roi de Piémont accordait à son peuple cette constitution subalpine, StatiUo qui, au bout de trente ans, est encore la pierre fondamentale de ritalie nouvelle. Milan soulevé chassait la garnison autrichienne, et en allant au secours des Lombards le roi de Piémont arborait le drapeau aux trois couleurs, emblème longtemps proscrit des espérances de l’Italie. De ce jour date la haute fortune de l’héritier des anciens comtes de la Maurienne. Avec le staüft et le drapeau, avec le gage de la liberté et le s^'inbole de l’indépendance, Charles-Albert avait donné à sa maison le double talisman qui lui devait valoir l’empire de Fltalie entière.
Au milieu même de ses premiers succès de 1848, Charles-Albert était loin de prévoir le terme où sa courageuse initiative devait conduire son fils. Les patriotes n’avaient point alors de programme déterminé ou accepté de tous ; le programme devait se formuler et s’élargir avec l’action; mais avant de savoir que faire de son indépendance, l’Italie devait éprouver que le poids qui pesait sur elle était trop lourdpourêtre soulevé par elle seule. Charles- Albert devait expier le téméraire farà da se. Après d’inutiles victoires Venaient des revers irréparables ; après Pastrengo et Santa-Lucia, après Goito où Victor- Emmanuel était blessé, venaient la défaite de Custozza, l’abandon de Milan au milieu des outrages d’un peuple égaré, la retraite, l’armistice ; et quand en 1849 le Piémont, toujours réduit à ses seules forces, osait reprendre les hostilités, une campagne
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de trois jours ramenait au désastre de Novare.
C’est le soir de la bataille de Novare, au milieu du désordre et des angoisses de la défaite, que l’abdication de Charles-Albert laissait à Yictor-Emmanuel la couronne de Sai'daigne. Certes, les débuts du nouveau règne ne promettaient guère ; la raison même semblait condamnerle successeur de Charles- Albert à renoncer pour jamais aux dangereux rêves de son père. Le Piémont n’avait plus ni armée ni argent; épuisé par deux campagnes inégales, le petit royaume succombait sous une tâche manifestement trop pesante pour sa faiblesse. Le nouveau roi n’avait ni prestige ni popularité. Les anciennes défiances s’étaient réveillées avec la défaite ; les bruits de trahison remplissaient l’armée et le peuple, les partis s’agitaient dans le Parlement et le pays. Gênes s'insurgeait contre une paix attribuée à une lâche défection. Telle était pour la maison de Savoie la première récompense de son dévouement à la cause nationale. Charles-Albert, détrôné, s’en allait en exil mourir à Porto pour expier le crime le moins pardonné de la destinée, le crime des trop hautes espérances ou des trop vastes ambitions.
Un pareil exemjDle et un pareil début étaient peu encourageants pouiTe jeune roi. Ce qui fit la fortune de Yictor-Emmanuel, c’est, au milieu d’un teUdésastre, de ne s’être laissé aller ni à l’abattement ni aux tentations de réaction politique. Ces tristes mois de 1849 sont peut-être l’époque la plus honorable de cette noble carrière, et le mérite en revient
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tout entier à Victor-Emmanuel. Il ne manquait pas de gens autour de lui, dans sa propre famille môme, qui lui conseillaient de revenir à la vieille politique et aux anciens usages de sa maison, qui lui conseillaient de profiter de Novare et des victoires de FAutriche pour retirer le Statut accordé en 1848, et se venger de l’ingratitude des libéraux en leur reprenant les libertés octroyées par Charles-Albert. Victor-Emmanuel ne voulut point démentir la parole de son père. De la part du jeune souverain, cette loyauté, que de vieux politiques taxaient de témérité, se trouva être un trait de l’habileté la plus prévoyante . ,
L’on raconte qu’après Novare, dans une entrevue avec le nouveau roi, Radetzki lui offrit des conditions plus douces, s’il consentait à déchirer le Statut et à rejeter le drapeau tricolore. Plus perspicace que certains courtisans de Turin, le vieux feld-maréchal comprenait que là était la force du • Piémont, là était le double aimant qui lui devait attirer les sympathies de la péninsule. Victor- Emmanuel resta sourd aux injonctions du vainqueur, et même, dit-on^ aux prières de sa mère et de sa femme, toutes deux Autrichiennes ; il refusa de reprendre la bannière bleue de ses ancêtres, il refusa de redevenir roi absolu. A l’heure où tous les princes italiens s’empressaient de retirer les libertés accordées à leurs sujets sous la pression populaire, le roi de Sardaigne demeura seul en Italie, et presque seul en Europe, fidèle au Statut qu’il avait juré. C’est de ce jour qu’il mérita le sur-
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nom de roi honnête homme, re galantuomo y qui dans sa simplicité est Fun des plus beaux que souverain ait jamais portés. Il semble qu’au milieu de ses tristesses Victor-Emmanuel ait été Fun des premiers à sc rendre compte de tout ce qu’il conservait en gardant la constitution et le drapeau de 1848 En fait, il avait beau ouvrir à l’Autriche ses forteresses, avec le Statut dans une main et le drapeau tricolore dans l’autre, il gardait les deux armes qui lui devaient bientôt conquérir l’Italie.
Le jour du relèvement national semblait désespérément éloigné. L’Italie paraissait plus loin que jamais, plus loin qu’en 1815 et en 1821, du double but où la devait conduire le nouveau roi. Les Autrichiens occupaient la première place forte du Piémont, ils tenaient garnison à Parme, à Modène, à Bologne, à Florence, à Livourne aussi bien qu’à Venise et à Milan; les Français étaient à Rome, l’étranger partout. Qui eût dit alors qu’en dix anSy qu’en vingt ans au plus, l’Italie tout entière, des Alpes à FEtna, serait réunie sous le sceptre constitutionnel du roi de Novare?
C’est pourtant de ces souffrances et de ces humiliations qu’est né le royaume d’Italie. L’unité ita-
1. Le jour même de son avènement au trône, Victor-Emmanuel disait au comte Vimercati : «Je conserverai intactes les institutions que mon père a données. Je tiendrai haut et ferme le drapeau tricolore, symbole de la nationalité italienne, qui a été vaincue aujourd’hui, mais qui triomphera un jour. » Et quelques semaines plus tard le roi répétait avec son ministre Massimo d’Azeglio : « Nous avons fait fiasco cette fois, une autre fois nous ferons mieux. » Voyez la Yita ed il regno di Vittorio Emmanuele II j par G. Massari (Milan, 1878, t. I, p. 41 et 84).
lienne s’est virtuellement faite dans les dures années qui suivirent Novare, dans ces années de dépression où la communauté du malheur rapprochait tous les Italiens. Les esprits elles cœurs s’unifiaient avant les provinces. De Venise à Naples, tous les yeux se tournaient vers le Piémont, seul demeuré fidèle au programme de 1848. Dans le Piémont, l’Italie entière avait une presse et une tribune libres. Les patriotes qui avaient échappé à la mort et au bagne sortaient de leur ancien isolement, les exilés affluaient à Turin. Les Etats sardes, dernier abri de la pensée nationale, servaient de refuge aux libéraux chassés de toutes les petites capitales et réunis dans la persécution par ceux mêmes qui eussent le plus d’intérêt à les tenir séparés.
C’est qu’en effet toute vie nationale, on pourrait dire toute vie de l’esprit, était devenue impossible
dans les autres Etats. Des duchés des bords du Pô au royaume des Deux-Siciles, tous les gouvernements avaient depuis longtemps abandonné les maximes libérales et la tolérance éclairée qui au XVIII® siècle avaient encore valu à l’Italie et à l’Europe les Filangieri et les Beccaria, les Galvani et les Spallanzani. Partout, sauf peut-être en Toscane*, pesait sur les peuples une tyrannie mesquine e! implacable, à la fois systématique et arbitraire, rendue plus soupçonneuse et plus irritable par les souvenirs et les l'ancunes de 18^8. Jamais, en dehors de l’Espagne et de la Russie, aucune nation européenne n’avait été soumise à un tel régime de compression, à une telle diète intellectuelle. Ce
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n’était pas seulement la liberté politique qui faisait défaut, c’était la liberté de savoir et de penser, d’apprendre et de lire ; ce n’étaient pas seulement les vivants dont la bouche était close, c’étaient parfois les plus illustres morts dont les œuvres étaient proscrites ou défigurées. A cet égard, les Italiens qui souffraient le plus dans leurs sentiments patriotiques, les sujets de l’Autriche, étaient peut-être encore les moins à plaindre, parce que le gouvernement étranger, s’appuyant sur une force matérielle considérable, avait moins peur des idées et moins besoin des petites précautions.
L’Etat qui dans l’œuvre libératrice eût pu être l’associé ou l’émule du Piémont, l’Etat que sa position géographique rendait le plus indépendant et que l’importance de sa population semblait appeler à prendre le premier en main la cause nationale, le royaume de Naples, était de tous les Etats italiens celui où sévissait le plus cruellement l’esprit de réaction. L’ignorance, la paresse, la superstition y étaient considérées comme les plus sûrs appuis du trône. Dans les villes, dans les administrations, dans les couvents, dans les familles même, régnaient partout le soupçon, la délation, la vénalité. La police y résumait tout l’art du gouvernement et l’espionnage toute la science politique. Il faut, comme nous, avoir connu Naples avant le renversement des Bourbons pour savoir jusqu’où peut descendre un gouvernement qui n’a pour règle de conduite que la méfiance de ses sujets et la crainte de la contagion des
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idées Toute cette politique des Bourbons de Naples ne devait avoir qu’un résultat, débarrasser la maison de Savoie du seul rival qui lui pût coii' lester l’hégémonie italienne.
Grâce à l’aveugle pusillanimité de tous ses gouvernements et ses princes, la péninsule s’habituait à regarder le petit royaume subalpin comme la contréfe d’où lui devaient venir la lumière et la liberté. Toutes les espérances convergeaient vers ce coin de terre, vers cette marche des Alpes si longtemps restée indifférente et presque étrangère à FTtalie. Dans l’humiliation de la patrie commune, les Italiens étaient fiers du Piémont comme d’une gloire nationale ; ils le montraient aux étrangers comme une preuve de ce que pouvaient* faire les Italiens rendus à eux-mêmes. Le nom de Victor- Emmanuel commençait à être murmuré tout bas dans les familles, dans les écoles, dans les prisons, en attendant qu’il retentît dans les rues et sur les places publiques. L’écu de Savoie, la croix d’argent sur champ de gueules, devenait insensiblement le symbole des aspirations nationales, le signe béni de la régénération future. J’ai entendu des Napolitains raconter que dans leur jeunesse ils allaient de temps en temps raviver leur foi nationale en contemplant sur la porte de la légation de Piémont cet emblème de salut.
D ans ces dix années, de 1849 à 1839, Victor-
1. A cet égard, on pourrait citer quelques lettres d’un écrivain peu suspect de sympathie pour la Révolution, Alexis de Tocqueville.
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Emmanuel donna peu à peu aux aspirations de ritalie ce qui leur manquait, une forme, un corps, une devise. Les peuples, de même que les enfants, ont besoin de tout personnifier, de tout incarner dans un homme et dans un nom. Les esprits se préparaient en silence et presque inconsciemment pom* qu’au jour voulu les vœu3^ de l’Italie se personnifiassent en Victor-Emmanuel.
Obligé de replier en deçà du Tessin le drapeau national, le roi de Piémont s’appliquait à faire fleurir dans ses Etats le régime constitutionnel avec le statut de 1848. Le roi et ses conseillers sentaient que cette délicate plante du Nord, qu’ils essayaient de faire prendre sous le ciel du Midi, leur petit royaume la cultivait pour l’Italie entière. Victor- Emmanuel demeurait roi constitutionnel après le coup d’Etat de décembre 1851 aussi bien qu’après le désastre de Novare. Quelque intérêt qu’il eût à se concilier les sympathies du gouvernement français, dont il pouvait dès lors convoiter l’alliance^ le fils de Charles-Albert résistait aux leçons de la France impériale,, comme aux exigences de l’Autriche. Au milieu de la nuit qui couvrait alors le continent, le petit Piémont restait, avec la Suisse et la Belgique, comme une île lumineuse, objet d’admiration et d’envie de la part des grands Etats.
/ Avant même d’avoir Cavourpour ministre, Victor-- Emmanuel aidé de collaborateurs, aujourd’hui déjà pour la plupart dans le tombeau, s’efforçait de faire du Piémont un Etat modèle, une sorte de type ou d’étalon politique pour le reste de la péninsule.
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Dans les Chambres Je Turin, ITtalie faisait son apprentissage parlementaire, s’initiant et se dressant aux pratiques constitutionnelles. Dans le Parlement de Turin s’élaboraient les lois et se formaient les hommes qui devaient bientôt régir et rajeunir l’Italie.
En môme temps qu’il exerçait sur elle une sorte de fascination, le Piémont assurait ainsi d’avance à la péninsule des institutions à la fois nouvelles et éprouvées. C’était par l’ordre et la régularité de son administration, c’était par la supériorité de ses lois, que le Piémont faisait de la propagande révolutionnaire. Victor-Emmanuel ne devait apj^orter la révolution à l’Italie qu’en lui apportant du même coup un gouvernement. Pour tous les princes de la péninsule, il n’y allait bientôt plus avoir d’autre alternative que d’imiter le fils de Charles-Albert et de se confédérer avec lui^ ou de disparaître devant lui. D ès lors on eût pu prévoir que le jour où seraient rompus' les liens qui renchaînaient à l’Autriche, l’Italie se jetterait d’elle-même aux pieds du roi de Piémont. Grâce à Victor-Emmanuel, Tunité italienne devait se faire d’une manière unique dans l’histoire, par une impulsion soudaine, par une sorte d’attraction magnétique à laquelle aucune province ne saurait résister.